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LES
PRÉJUGÉS ENNEMIS
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LOUIS DIMIER J,
LES
PRÉJUGÉS ENNEMIS
DE
L'HISTOIRE DE FRANCE
« L'histoire imparfaitement observée nous
divise : c'est par Thistoire mieux connue que
Tœuvre de conciliation doit commencer. »
FUSTEL DB COULANGBS.
NOUVELLE EDITION, REVUE ET CORRIGÉE
NOUVELLE LIBRAIRIE NATIONALE
11, RUE DE MÉDICIS — PARIS
MCMXVII
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Tous droits de reproduction, de traduction et d'adaptation réserrés
pour tous pays.
J
A
CHARLES MAURRAS
En hommage amical
des idées que lui doit ce livre.
;
PRÉFACE DE LA DEUXIEME EDITION
Cette seconde édition d'un livre paru il y a dix ans
a lieu sans corrections de fond. Je me suis efforcé, par
celles qui touchent au style, d'en rendre la lecture plus
facile, J*ai maintenu tous les appendices, dont aucun,
après ce laps de temps, n'a perdu de son actualité.
Le discours sur Fustel de Coulanges continue d'en
faire le couronnement. Depuis dix ans la réputation de
cet historien n*a cessé de grandir. Le lecteur trouvera
dans ce discours un témoignage des peines qu*il fallut
prendre alors pour repousser les forces qui V étouffaient
et le faire connaître du grand public.
/
INTRODUCTION
L^HISTOIRE DE FRANCE ET LA RÉVOLUTION
Je me suis dit et cru républicain. Cependant j'ai tou-
jours haï la Révolution de tout mon cœur.
La bassesse de ses sentiments, Timbécillité de ses doc-
trines, sa stupide emphase, sa vantardise, m'ont fait
horreur plus que sa férocité. Rousseau en elle m'est
insupportable. Toute l'époque reproduit en détail et avec
la plus grande fidélité les traits de ce malheureux. Sur-
tout je détestais l'infatuation inouïe qui, mettant ses dis-
ciples au-dessus de tous les siècles, les érigeant en juges
du genre humain, confiait la revision de l'histoire à des
cervelles si méprisables.
Je ne pouvais souffrir que mon propre pays fût con-
damné dans son passé par des hommes dont la friponne-
rie est peu de chose, si on la compare à leur sottise.
Quoi ! de pareils fastes historiques auraient relevé de ces
gens-là I Quinze siècles de politique illustre, de guerres
glorieuses, d'art florissant, d'essor intellectuel unique et
admirable auraient attendu le verdict d'une secte ignare
et fanatique, jugeant selon des maximes honnies de la
raison civilisée I Le spectacle de quarante rois auteurs de
notre patrie, de Clovis, de Charlemagne, de Philippe-
Auguste, de saint Louis, de Louis XI, de François 1®%
de Henri IV, de Louis XIV, traduits à la barre de ce tri-
bunal indigne fait un tableau qu'on ne peut supporter
de sang-froid. Je plains ceux qui, se disant Français,
10 l'histoire de FRANCE ET LA RÉVOLUTION
n'en frémissent point ; je plains ceux qui, n'étant pas
engagés à le défendre par un intérêt de parti, se figurent
y reconnaître la justice.
Le succès apparent de la Révolution séduit et entraîne
les foules frivoles, rien n'est si naturel que cela ; je ne
m'étonne pas non plus que ce succès ferme la bouche à
ceux qui seraient capables d'en reconnaître la misère,
mais qui y sont attachés par l'intérêt de leur parti ; mais
que signifie cette complaisance chez de bons Français
sans étiquette, chez des catholiques ? Ils réprouvent la
guerre menée au nom de ces principes, ils combattent en
fait les révolutionnaires ; est-ce que ces principes en
eux-mêmes les séduisent ? N'en touchent-ils pas du doigt
l'ineptie ? La déchéance intellectuelle d'une adhésion à
ces principes, quand elle est désintéressée, n'en sentent-
ils pas la honte dans tout eux-mêmes, dans les conversa-
tions que cela donne, dans les pensées que cela inspire,
dans le dialogue intérieur de leur réflexion, dans la ma-
tière vivante de leur cerveau ?
Je voudrais leur révéler cela. Je voudrais que, dans un
livre écrit pour la défense de l'histoire de France, la
médiocrité de la secte qui l'ose décrier éclatât. Ces deux
effets sont inséparables. Il n'y a pas d'homme épris des
beautés de notre histoire qui ne soit en voie de renier la
Révolution jusque dans ses dernières conséquences; il
n'y en a pas de prévenu de quelque complaisance pour
Tesprit de la Révolution qui ne boude notre ancienne
histoire par quelque endroit : quoi qu'on prétende ou
qu'on espère, il faut faire un choix entre deux.
J'ose dire qu'un certain goût de l'honnêteté littéraire
serait le plus court chemin d'y parvenir. Autant que par
ses desseins politiques, la Révolution se décèle par le
genre d'éloquence de ses tribuns, et l'idée qu'on prend
d'elle sur cet échantillon jette sur tout le reste un jour
L^HISTOIRE DE FRANCE ET LA RÉVOLUTION 11
inestimable. 11 aide à mieux apercevoir le fond de son
action dans tous les genres. Rien n'est si un ni si cons-
tant que ce fond. Ceux qui ne Fout pas bien pénétré n'au-
ront pour elle que des haines insuffisantes, incapables
de garder contre ses attaques les différentes parties de
rhéritage français.
Aussi serait-il de peu d'utilité de défendre l'un après
l'autre les différents faits de notre histoire, objet de ses
dénonciations, si la philosophie dont elles proviennent
n^était manifestée dans son indignité.
Mais Thistoire bien apprise n'est pas moins propre à
cela qu'à disputer la vérité de chaque fait au mensonge
révolutionnaire. Cette vérité partielle importe sans doute ;
elle importe assez pour que la secte n'ait rien omis pour
l'obscurcir : tout compte fait cependant, elle importe bien
moins que cette leçon générale opposée par l'histoire à
l'esprit de la Révolution. C'est cette leçon que j'ai sou-
haité de donner dans chacun des chapitres qui font le
sujet de ce livre.
J'ai nommé ces chapitres du nom de préjugés. Ce nom
indique qu'il s'agit d'autre chose que des faits. La recti-
fication des faits n'était qu'une partie de la besogne ; il
fallait de plus restituer le vrai sens des faits dûment éta-
blis. Ce sens méconnu n'est pas un moindre mal que les
événements controuvés ; il ne tend pas moins à faire
détester le passé de notre pays ; il n'a pas fait un moin-
dre objet des soins de la Révolution dans sa conspira-
tion contre l'histoire.
Cette conspiration est essentielle chez elle. Elle tient
à ses principes autant qu'à la tactique indispensable
pour la maintenir.
Quanta la tactique, comment se passerait-elle de recom-
mencer incessamment le procès des siècles qui l'ont pré-
cédée ? L'établissement révolutionnaire constitue, à tra-
12 l'histoire de FRANCE ET LA RÉVOLUTION
vers le xix® siècle et jusqu'à nos jours, un défi à la tra-
dition et à l'expérience : cela non seulement en fait,
mais en principe ; car elle a pour principe de ne relever
d'aucun enseignement de l'histoire, mais de la raison
philosophique seulement. Et c'est pourquoi le régime
qu'elle institue ne ressemble à rien de ce que les siècles
ont jamais offert en exemple. Quant aux principes, la
Révolution prétend s'autoriser de la nature contre la civi-
lisation. 11 fallait bien que le règne de la première, ins-
titué après tant de siècles, se reconnût à la contradiction
et au saccage du passé. Ainsi ce saccage illustrait les
principes, en même temps qu'il servait l'action.
Telles sont les conséquences qui font de la Révolution
l'ennemie de l'intégrité de l'histoire. L'effet, comme j'ai
dit, s'en fait sentir d'une part dans le mensonge histo-
rique, d'autre part dans la méconnaissance des temps
dans la prétention pédantesque de ne juger le passé que
selon les idées qu'elle a mises en cours.
Ce double effort devait engager les tenants de la Révo-
lution à représenter le cours des siècles sous un aspect
bizarre, et si invraisemblable qu'on s'étonne de le voir
en crédit. En premier lieu, les faits de leur propre his-
toire sont dépeints comme une espèce de miracle, échap-
pant aux lois ordinaires des choses et récusant le com-
mun jugement des hommes ; en second lieu le passé se
présente comme incapable de fournir le moindre exemple,
le moindre enseignement digne de l'attention du philo-
sophe.
Quant au premier de ces points, on sait avec quel luxe
de figures, sur quel ton de prophètes inspirés, les histo-
riens amis de la Révolution ont moins écrit que chanté
son histoire. Je ne parle pas du mérite poétique médiocre,
mais de l'affectation, qui est immense. Dans le grossis-
sement que les faits en reçoivent, toute commune mesure
l'histoire de FRANCE ET LA RÉVOLUTION 13
disparaît; les lois de la morale et de la politique sont
entraînées, noyées, comme dans le tumulte d'un cata-
clysme.
Sombre quatre-vingt-treize, épouvantable année,
De lauriers et de sang grande ombre couronnée...
« Quelque chose, dit Michelet, de plus grand que l'Évan-
gile. » De plus grand que la Genèse aussi. Les assem-
blées de la Convention apparaissent dans le fracas d'un
Sinaï, au milieu d'éclairs et de roulements de tonnerre.
Des antres redoutés du Comité de Salut public, on croit
entendre sortir les hurlements de la Sibylle. Toute cette
orchestration furieuse, qui n'a pas seulement pour objet
de couvrir, comme on croit, le bruit de la guillotine, mais
aussi les pataquès de la tribune publique, éblouit le juge-
ment de la postérité et met ces temps-là à l'abri de la
critique.
Au contraire, le passé ennemi, haineusement dénigré
d'une part, est en outre représenté comme un comble
d'incohérence. Voltaire a beaucoup servi pour cela. Son
Essai sur les Mœurs, qui ne manque pas de mérite, n'en
a pas moins été le modèle de toutes les parodies histo-
riques, depuis répandues dans la petite bourgeoisie, et
qui font une pièce principale des bibliothèques maçon-
niques. C'est que, digne ou non d'approbation, l'histoire
n'en offre pas moins le spectacle d'une suite de faits, par-
tant un sujet d'observation, et la source d'un enseigne-
ment des hommes. Pour ruiner cet enseignement, pour
que les hommes en soient tout à fait détournés, ce n'est
donc pas assez de noircir le passé ; il faut en brouiller le
tableau, de façon que nulle leçon n'en sorte ; il faut que
les personnages y paraissent conduits moins par des
passions ordinaires, sujettes aux mesures de la prudence
14 l'histoire de FRANCE ET LA RÉVOLUTIOIS
humaine, que par une frénésie d'orgueil et de méchan-
ceté. L'histoire ainsi comprise relève d'une science des
mœurs particulières. 11 suffit de lire, pour en avoir l'idée,
dans le genre folâtre, VHistoire de France tinlamar-
resque par Touchatout et, dans le genre sibyllin, la
Légende des Siècles. Selon la convention en usage dans
ces livres, les rois en qui les siècles passés se résument,
ne sont pas proprement des méchants, des hommes sou-
mis aux lois de l'ordinaire perversité, mais des monstres
horribles et indéchiffrables, victimes du mal sacré de la
puissance suprême, en horreur aux hommes et aux dieux.
Hugo explique sérieusement comment un homme qu'on
fait maître des autres ne peut qu'être jeté hors des
gonds de la nature et tomber dans des mœurs sans vrai-
semblance. Gela convenait très bien au genre de son
théâtre. Gela n'est pas moins nécessaire à la philosophie
de rhistoire qu'enseigne la Révolution.
Elle ordonne les siècles en trois périodes : de l'an
premier de la planète à 1789, une période de folie atroce,
dont la durée, la réussite, les progrès apparents, Téclat,
la gloire, les raffinements ne prouvent rien et ne sau-
raient rien prouver; en 1789, une période de folie
sublime, qu'il est interdit d'examiner, à l'égard de laquelle
les hommes ont pour devoir de suspendre leur jugement,
de se taire et d'adorer ; enfin, depuis 1789, une troisième
période ou âge d'or, ayant pour attributs l'école obliga-
toire, le bulletin de vote, le timbre à dix centimes, le
service antiseptique et les livrets de caisse d'épargne.
On admet que l'éclat de ces bienfaits justifie aux yeux
de la raison la vénération vouée au furieux tintamarre
qui fit en accoucher le monde. Il introduit de plus les
citoyens, illuminés par l'enseignement primaire, à la
connaissance du vrai essentiel, qui sont les abus de l'an-
cien régime, spécifiés dans le tableau de générale hor-
l'histoire de FRANCE ET LA RÉVOLUTION 15
reur où se complaît Tâme simple des vrais républicains.
Ce nouveau « Discours sur THistoire universelle » ainsi
ordonné, la besogne demandée se rend facile. On refuse
le nom et la qualité d'homme à tout ce qui précéda la
Révolution ; les instruments de celle-ci sont plus que des
hommes, des géants ( les géants de quatre-vingt-treize),
et ce qui la suit représente Thumanité proprement dite.
Or comment étudier sérieusement une époque où Ton est
assuré de ne rien rencontrer deThumanité? On n^aborde
ces régions de Thistoire qu'avec horreur et tremblement ;
on n'attend d'y trouver que misère et qu'oppression,
qu'absurdité et barbarie. Quelques traits différents, qui
percent cette nuit affreuse, causent des étonnements sans
fin ; on les déclare bons pour le temps ; on s'extasie de
trouver là dedans une anticipation de ce que le monde
est devenu. A ceux qui font prévoir le siècle d'à pré-
sent, on décerne les honneurs du génie. Tout cela a lieu
posément, de l'air le plus naturel du monde, tant est
bien établie l'idée de la supériorité infinie de notre
temps.
Pour l'inculquer de cette façon puissante, il a fallu des
préventions extrêmes. Aussi a-t-on afPecté de changer
toutes les notions traditionnelles, non seulement celles de
la politique, auxquelles la Révolution s'est attaquée sur-
tout, mais de la vie tout entière. L'horreur des exactions
royales n'a pas fait toute la misère d'autrefois ; cette
misère habitait même les âmes. Ce que la Révolution
prétend renouveler, c'est plus que l'Etat, c'est la science
de tout l'homme. Conscience, autorité, vertu, obéissance,
devoir, liberté, prennent un nouveau sens par ses soins.
Ainsi se forge le réseau de sophismes qui accable l'esprit
moderne. Ainsi s'assure le triomphe d'une cause, qu'on
ne pouvait en effet sauver sans détruire tout.
C'est la raison pourquoi tant de livres excellents, où
16 l'histoire de FRANCE ET LA RÉVOLUTION
l'histoire du passé se trouve rétablie, où celle de la Ré-
volution est dénoncée, ont eu si peu d'effet contre Ter-
reur moderne. Ce n'est pas que beaucoup ne méritent de
grands éloges. Ceux de M. Biré, par exemple, infiniment
précieux en ce genre, seront toujours lus et consultés
avec le plus grand soin par ceux qui ne séparent pas
l'œuvre de restauration nationale de l'œuvre de vérité
historique. Mais de tels livres laissent entiers les prin-
cipes. En brisant quelques chaînes des esprits, ils laissent
à Tennemi de quoi en reformer vingt autres. Ils sont
pareils aux tracts électoraux des associations libérales,
où l'on prend soin de montrer au paysan qu'il paie plus
d'impôts que jamais, sans faire réflexion que l'erreur qui
l'attache à la République est assez forte pour lui faire
digérer cet inconvénient et plusieurs autres. A ces dé-
monstrations utiles il est nécessaire de joindre l'offensive
sur les principes mêmes. C'est aux droits de P homme
qu'il faut s'en prendre. C'est jusque-là qu'il faut pour-
suivre les causes de l'injustice causée à notre histoire par
la dénonciation jacobine.
J'ai dit que les faits de l'histoire eux-mêmes bien en-
chaînés faisaient le procès de ces principes. En nous
montrant comment, sans nulle satisfaction de ces pré-
tendus droits, les hommes n'ont pas laissé de vivre heu-
reux et sages, en découvrant les mille façons de faire
Tordre que l'expérience oppose à l'outrecuidance dogma-
tique des sectes, elle ruine ces principes à la base. Ainsi
la philosophie même qu'il convient de joindre aux faits
est tirée de ces faits. Par là, ce qui est corrigé n*est pas
seulement le mensonge de fait, mais, par l'effet d'une
lumière d'ensemble, le sens des événements eux-mêmes,
autant que des mœurs et des usages. C'est ce que font
voir en perfection, sur un sujet pareil à celui de ce livre,
les Lettres sur r Histoire de France, de notre éminent
/
l'histoire de FRANCE ET LA RÉVOLUTION 17
ami et collègue Tabbé de Pascal. C'est de quoi les ou-
vrages de Fustel de Goulanges proposent un exemple
accompli.
Assez de nos contemporains blâmeront ce mot de phi-
losophie introduit dans un propos de ce genre. Toute
une école le croit contraire à l'impartialité de l'histoire.
Ces messieurs ignorent que pensée ne se distingue pas
de philosophie, et qu'il n'y a pas d'usage de la raison,
même en histoire, qui se passe de la synthèse. Il est vrai
qu'ils réprouvent jusqu'à ce mot. Mais il suffit de les
écouter pour savoir de quelle synthèse audacieuse, de
quelle intolérante philosophie leur pratique de l'histoire
est pleine. Seulement cette synthèse et cette philosophie
ne sont faites que de préjugés modernes, qu'ils confon-
dent avec l'absolu. Juger, reprendre, condamner, vouer
à l'exécration publique des mœurs du passé au nom de
ces préjugés, c'est à leurs yeux ne pas sortir de l'im-
partialité. Celle-ci n'est proprement chez eux que l'inin-
telligence des temps. Plusieurs manquent de l'esprit
qu'il faut pour apercevoir cette erreur ; chez d'autres
l'esprit de secte emporte tout. L'histoire aux mains de
ces derniers, ne sera jamais qu'un prétexte à pousser
dans le monde cet esprit, décrété par eux identique à
l'impartialité de la science *.
Pour persuader aux foules la supériorité du régime
moderne sur l'ancien, les détracteurs du passé ont pro-
fité d'un point : c'est la fascination que le progrès maté-
riel exerce sur nos contemporains.
Ce progrès a changé toutes choses autour de nous.
Entre nous et les hommes du temps passé, il met la dis-
proportion la plus insignifiante en soi, mais aussi la plus
sensible pour l'imagination. Tout ce qu'il y a de sots ou
1. Voir l'appendice à la fin de Touvrage.
DiMiER. Préjugés 2
18 l'histoire de FRANCE ET LA RÉVOLUTION
d'ignorants au monde ne manque pas d'en être frappé,
et d'en concevoir un orgueil sans limites. On a même
cherché à justifier cet orgueil. Voltaire, qui profita d'un
tour de paradoxe pour hasarder de grandes sottises, fait
dire à Pococurante dans Candide que toute la science des
Académies ne vaut pas l'art de faire des épingles. On a
repris depuis sérieusement cette folie ; Augier s'en est
donné le copieux ridicule, dans sa pièce du Beau Ma-
riage ; nous avons tous connu, au palais de l'Industrie,
la liste, gravée sur la corniche, des grands génies de
l'humanité, où figuraient Someillier et Sauvage auprès
de Poussin et de Michel-Ange. Cette déification de l'in-
dustrie était dans les idées de la Révolution. On sait
quelle fortune fit alors le paratonnerre de Franklin :
Eripuit cœlo fulmen sceptrumqae tyrannis. ^
Oberkampf et les toiles peintes de Jouj, qui parurent
en même temps, ont figuré durant un demi-siècle dans
tous les Plutarques de la Jeunesse. Le pauvre Ghappe,
qui n'inventa qu'un télégraphe fort méprisable, a sa sta-
tue dans Paris, où Racine continue d'attendre la sienne.
Par cet hommage rendu à ce contemporain notoirement
obscur de ses origines, la République proclame l'avan-
tage que vaut à la Révolution l'apothéose des < inven-
teurs >.
Cependant, quoi qu'on ait tenté, on n'a pu assurer leur
gloire ; elle répugne à la nature des choses. Jacquard et
Montgolfier seront toujours moins connus qu'Homère. Le
bon est qu'une époque qui les a tant chéris n'a vu cepen-
dant naître aucun des inventeurs par qui s'est transformé
le siècle. Le point de séparation de nous et des anciens
à cet égard n'est pas du tout marqué par la Révolution,
et les géants de quatre-vingt-treize apparaissent sur la
l'histoire de FRANCE ET LA RÉVOLUTION 19
scène du monde dans le médiocre attirail des industries
de Tancien régime, au milieu des diligences et des coches
d'eau.
Ne croyez pas que leurs historiens ne sentent pas cette
honte. Au contraire, ils prennent soin d'en adoucir
l'effet. A cinquante ans de distance, ils opèrent la réunion
de Danton et des chemins de fer. Ils ne veulent pas
qu'on sépare ces deux choses. Dans leurs programmes
d'études, ils inscrivent ceci : « Résultats de la grande
Révolution : la vapeur et l'électricité. »
Cette impertinence fait rire. Cependant le prestige des
inventions modernes sert réellement leur cause. Il ins-
pire aux foules la compassion et le dédain du passé. C'est
un entraînement naturel, auquel on ne peut éviter que
les clîisses ignorantes soient sujettes, et ces classes font
aujourd'hui la loi. J'ajoute qu'il n'y a pas de préjugé
plus barbare. Une forte culture des plus hautes classes
en peut seule corriger l'effet ; aussi les pouvoirs de la
République sont-ils ligués contre cette culture. Les
fameuses réformes de l'enseignement de 1890 et de 1902
n'ont pas eu d'autre objet que d'en préparer la ruine.
Quand la disparition du grec et du latin aura décidé-
ment assuré l'ignorance des civilisations de l'antiquité,
la confusion intéressée des progrès de l'industrie et de
l'avancement social aura beau jeu. Savoir ce que fut
Rome, et que sa grandeur prend place, il n'y a pas moins
de deux mille ans, dans un temps où les produits d'ani-
line étaient inconnus autant que les droits de l'homme,
n'est pas du tout indifférent. Il n'est pas du tout indif-
férent que les pupilles de la République sachent ou ne
sachent pas cela. Cette lumière éteinte une bonne fois,
c'en sera fait de tout scrupule chez eux. Le naphtol, le
thymol, le salol, régneront désormais sans partage.
Tout ceci fera comprendre l'illusion dont je parle, et
20 l'histoire de frange et la révolution
par quelles réflexions il convient de s'en garder. Il fera
voir de quelle importance à cet égard sont de bonnes
humanités. Ce que je dis de l'antiquité s'applique à notre
pays : une ouverture loyale sur la littérature du xvir siè-
cle français fait hésiter à croire que la Révolution soit
le commencement de l'histoire du genre humain ; elle
touche au dogme révolutionnaire dans ce qu'il y a de
plus absurde, mais aussi de plus essentiel. Aussi les
ennemis de notre histoire politique ont-ils soin de rabais-
ser la gloire de nos écrivains classiques.
Une entreprise sournoise de dénigrement pèse sur
nos classes de rhétorique moderne. Celles-ci ont pour
tache principale de réduire, de chicaner, de neutraliser
l'éloge que mérite l'ancienne littérature française, d'em-
pêcher que les esclaves de la Révolution, suggestionnés
du sophisme politique, y soupçonnent 1 eminente dignité
du passé. Les imbéciles critiques du romantisme ont
puissamment aidé à ce résultat ; elles ont fourni des argu-
ments, elles ont attiré des recrues, et le désordre social
a recueilli en cela le fruit de son alliance naturelle avec
le désordre de l'esprit.
Du côté des savants, Terreur de la Révolution ne pou-
vait avoir gain de cause. Il n'y a presque pas un homme
adonné à l'étude des institutions qui ne soit prêt à
venger les anciennes du décri révolutionnaire. Une
patiente recherche du passé est le chemin infaillible
d'en rapprendre le goût, et à plusieurs égards l'admira-
tion. L'olTensive jacobine réussit peu par là. Tout ce
qu'elle essaie n'est qu'au moyen de quelques Mémoires
scandaleux, ([ui pendant quelque temps ont fait figure
d'un arsenal d'érudition à son profit. La fin du xviii" siè-
cle et le commencement du xix" ont vu le beau temps
de cette pratique. La dénonciation (ju'on en tire était
surtout des mœurs privées des grands. Contre les noms
l'histoire de FRANCE ET LA RÉVOLUTION 21
glorieux de Thistoire, on menait une entreprise de diffa-
mation pareille à celle que nous avons vue réussir contre
les curés de village et des Frères des Ecoles chrétiennes.
Cette veine est épuisée maintenant et le résultat qu'elle
donne a été tout entier porté du côté des classes igno-
rantes, où tant d'autres armes ont leur effet, qu'une de
plus n'est pas une affaire. Les gens instruits ne croient
plus à ces révélations ; les plus célèbres d'entre les détrac-
teurs de l'ancienne société, comme Saint-Simon, ont vu
tomber tout leur crédit.
Ne pouvant entreprendre sur la science, rétablisse-
ment révolutionnaire devait mettre tous ses soins à en
restreindre l'écho, à en enrayer le débit. Il est vrai que
ce régime se dit celui de la science ; mais il est aisé de
voir que sous ce nom de science il n'entend pas autre
chose que l'opposition aux croyances religieuses. Gom-
ment, au nom de la science tout court, fermerait-on
tant d'écoles qu'il en a fermé depuis 1882 ? Fermer des
écoles est le contraire d'un amour de la science. Mais
il s'agit de la science sous condition, et cette condition
est tellement importante qu'elle est regardée comme
suffisante en l'absence du principal même. La Républi-
que trouvera toujours assez savant celui qu'une révolte
de l'esprit aura séparé de la religion, et dont le progrès
se montrera dans le mépris des prêtres. Que si quelque
ordre de connaissances refuse de s'associer à ces fins, elle
fera tous ses efforts pour l'étouffer.
D'une part, elle empêchera que rien de ce qui s'y
démontre vienne à la connaissance des foules ; d'autre
part, elle en rabaissera les maîtres devant ceux d'un
moindre enseignement, tout entier remis entre ses mains.
C'est de ce temps-ci le sort de l'enseignement supérieur,
et à quelque égard du secondaire. Tout l'effort du régime
est de les effacer devant la prépondérance de l'enseigne-
±^ l'histoire de FRANCE ET LA RÉVOLUTION
ment primaire. Les universités populaires issues de l'af-
faire Dreyfus y ont servi, par Fhabitude qu'elles donnent
aux maîtres plus instruits de se plier aux préjugés que
le peuple tient de Técole communale. L'abaissement des
programmes est un autre moyen. Vingt pratiques souter-
raines ont pour effet certain de faire trouver l'enseigne-
ment supérieur plus inutile tous les jours, d'en détour-
ner les étudiants, pendant que les principes, la méthode,
les résultats, les prérogatives en seront à mesure plus
méconnus. Les suppressions ne seront pas épargnées ;
et nous pouvons être assurés que tout ce qui dans cet
ordre ne pourra être étouffé sera détruit.
Tel est, dans ses traits principaux, le plan de la Révo-
lution sur l'histoire de France. 11 tend à la corrompre
et à l'anéantir . Mais on ne peut achever ce propos sans
parler d'un venin plus subtil qui s'insinue par son action.
Je parle du goût qu'elle donne à tous et du droit qu'elle
leur reconnaît, de discuter sans frein des événements
passés, de traduire Thistoire à la barre de sa conscience
particulière.
Mille réflexions seraient à faire sur ce qu'on pourrait
appeler l'esprit de secte en histoire. Il correspond à l'es-
prit de parti en politique et à l'hérésie en religion. Dans
ces trois ordres, un préjugé pareil enseigne à ne sou-
mettre son jugement qu'à soi-même, à ne rechercher
que ce qui plaît, au mépris de ce que les faits imposent.
Le fait de l'Eglise en religion, celui de l'État en poli-
tique, en histoire celui de la nation ou de la société civi-
lisée, ont un droit souverain à fixer nos esprits, à rem-
placer ce qui dans chacun n'est qu'opinion particulière
par la raison d'être d'un ordre supérieur. Bossuet définit
avec beaucoup de justesse l'hérétique « celui qui a une
opinion ». Les temps modernes vantent cela comme le
propre de l'homme ; cependant toute la fin de notre intel-
l'histoire de FRANCE ET LA RÉVOLUTION 23
ligence est de nous incliner devant une raison capable
de se soumettre tous les esprits. Tout ce qu'il y a de
sortes d'ordre public au monde, nécessairement fondées
sur Tunité de pensée, demande cette raison à des faits
établis ; aucun ne s'en est remis aux idées de la fixer.
C'est aux effets que tout gouvernement des hommes met
l'enseigne de la vérité.
La réussite des institutions^, non la facilité qu^elles
ont d'être philosophiquement déduites, voilà le motif
de les croire bonnes et de s'y soumettre sans résistance.
Le bon comportement de l'Etat, tel est le fondement de
la légitimité. Ce qui s'y ajoute par l'effet de Tancienneté
ne tient qu'à l'ascendant plus grand, effet de réussite pro-
longée. Faire le procès de cette réussite, opposer au droit
qui s'ensuit les préférences de ce qu'on croit la raison,
quitter pour les décisions de celle-ci le contrôle des faits,
tel est le propre de l'esprit de parti. Avec son règne
commencent les dissidences, chacun ne pouvant manquer
de trouver dans sa raison des injonctions particulières
qui le mettent aux prises avec la raison des autres. Le
fait accepté rassemblait les hommes, le principe discuté
les disperse. Voilà la guerre civile inévitable. Aucun ordre
public, aucun Etat paisible ne saurait bâtir sur ce fond.
Il en va de même en histoire. L'épreuve du vrai, du
bon, du juste, n'est dans rien de semblable à ce que nous
appelons des principes, mais dans l'heureux aboutisse-
ment des faits. Cette maxime n'est pas moins certaine
que celle qui domine la politique. Aussi ne peut-on Ten
séparer. Il n'y a en politique aucun droit qui ne soit his-
torique ; le bienfait d'un pouvoir est ce qui le rend légi-
time : il y faut donc l'épreuve des ans ; j'ajoute l'épreuve
de longues années, un succès éphémère n'ayant pas de
quoi fixer l'obéissance des hommes. Ainsi les mêmes rai-
sons, des raisons de force éo^ale, défendent de discuter le
24 l'histoirk de frange et la révolution
pouvoir légitime et de condamner Thistoire de son pays,
la réussite qui sert d'épreuve à tous les deux étant subs-
tantiellement la même et ce pouvoir n'étant justifié que
par l'histoire.
De là vient qu'il n'y a pas de patriotisme raisonnable
qui ne soit aussi loyaliste. De là vient que tous ceux qui
veulent l'ordre public n'en séparent pas l'amour de notre
histoire.
Sur cet amour en général, point de dispute dans le
camp des catholiques et des nationalistes. Seuls les
tenants des sectes dans le présent élèvent contre le passé
des reproches absolus. Mais, en détail, que de récrimi-
nations de la part des bons Français mêmes I C'est que
Tesprit de la Révolution n'enseigne pas seulement à ses
sectaires la haine générale du passé ; chez tous encore elle
insinue le goût et la présomption des critiques particu-
lières. Sectes non déclarées contre la France historique,
demeurant dans l'amour et le culte de celle-ci, sectes
cependant, qui, ne laissant pas de choisir entre les faits
dont s'est constituée la patrie, n'aimant celle-ci que sous
un certain angle et pour des vues particulières, logent
dans un sentiment fait pour nous rassembler le germe
mauvais des dissidences. Cause de faiblesse à l'intérieur,
cause de trahison aussi, chacun de ces partis, par TefTet
des condamnations qu'il prononce, tendant la main à
la Révolution, qui les étend à toute l'histoire.
Ce dernier trait mérite qu'on y appuie. Mauvais en
soi, mauvais dans son principe, il traîne des conséquences
plus fâcheuses encore. D'une alliance de fait sur un point
avec l'esprit de la Révolution, on passe aisément à
d'autres complaisances ; malaisément on condamne la
doctrine qui justifie vos préférences de secte. De là, et
non pas seulement delà contagion directe du libéralisme,
l'histoire de fra>ce et la révolution 25
viennent à tant de bons Français ces connivences secrètes
dont notre temps offre les exemples.
Qu'on ne se méprenne pas sur le sens de ces paroles.
Pas plus que tout autre sentiment nécessaire, le patrio-
tisme n'enseigne Tabsurde ou Timmoral. 11 ne défend
pas de juger Thistoire, il ne commande pas de n'y rien
reprendre. Imparfaites dans le particulier, par quel
miracle les actions des hommes échapperaient-elles à
tout reproche dans le domaine de TEtat ? Comment, au
contraire, une si longue suite de siècles, des circonstances
si difficiles, de si grands intérêts, le hasard des ren-
contres, qui les remet parfois aux faibles et aux méchants,
n'auraient-ils pas pour effet de multiplier les fautes des
hommes ? Je ne prétends donc pas qu'il ne faille rien
blâmer ; ce que j'assure, c'est qu'un blâme de ce genre,
quand il s'agit d'un grand pays tel que le nôtre, ne sau-
rait affecter l'un des points essentiels offerts au juge-
ment de l'histoire.
La réussite de l'histoire de France exclut tout blâme
définitif. Qu'on relève en ses différents points les torts
des hommes et les défauts des choses, rien n*est si rai-
sonnable, et même si nécessaire. Qu'on dise : les torts de
l'ancien régime, comme on le dit de tout au monde, soit ;
mais qu'on se garde de dire : le tort. Que par ce singu-
lier on ne donne pas à entendre qu'un vice constant, fon-
damental, toujours le même sous des aspects divers, fait
une tache dans notre ancienne histoire, minait la patrie
dans le passé. Je ne considère pas en ce moment ce qu'il
y a de faux dans l'idée que cette façon de parler révèle ;
je n'examine pas ce point de vue du fatalisme qui, com-
posant l'entité d'une nation de plusieurs éléments abs-
traits développés à travers les siècles, dénonce dans l'un
une cause de ruine ou de constant détriment pour le
corps social. Il suffît qu'aux yeux de ceux qui sont dans ce
26 l'histoire de frange et la'J^révolution
point de vue, la France prospère, la France glorieuse ne
puisse passer pour affectée de ces maux. Car un tel mal,
ou l'eût tuée infailliblement, ou n'eût jamais permis que
ses destinées allassent si haut.
Encore un coup, la réussite de notre pays est l'abso-
lution de son passé. De bons effets ne peuvent venir de
mauvaises causes.
Ainsi ce qu'on fait de reproches à notre histoire doit
être exprimé avec tout le respect que l'excellence de
l'ensemble inspire. En second lieu, ces reproches ne
peuvent être profonds, puisqu'ils n'ont pas empêché la
nation d'avancer.
Je sais qu'une école s'imagine élever contre un pareil
point de vue les objections de la morale et même de la
dévotion. Au-dessus des lois du succès, dit-on, il y a
celles du bien et du mal ; au-dessus de l'absolution des
faits, les condamnations de la religion. Ils ne songent pas
que toute la question est de savoir si la question se pose.
Car, supposé que jamais dans les Etats prospères nous
ne soyons conduits à remarquer une violation des mœurs
fondamentales, que jamais dans cet ordre ce qui réussit
en fait ne découvre rien de détestable en principe, il n'y
aura plus de difficulté, et nos censeurs en seront pour
leurs frais de vertu.
11 n'y aura pas de difficultés, dis-je, car ce n'en est
pas une de savoir si en soi l'honnête doit être préféré à
l'utile, ces espèces étant différentes et ne souffrant pas
de commune mesure; de sorte qu'on peut bien dire que
l'honnête vaut mieux que son contraire, et de son côté
l'utile que son contraire, mais qu'on ne peut rien dire de
ces deux termes mis ensemble. D'autre part, il n'y aura
pas question si un objet honnête et contraire a l'utile
doit être préféré à un autre qui serait utile et contraire
l'histoire de FRANCE ET LA RÉVOLUTION 27
à l'honnête, puisque, dans Tordre dont il s'agit, le cas
ne se présenterait jamais.
Or, l'histoire prouve qu'il en est comme je dis. Jamais
on ne vit une société prospérer en violation des lois les
plus essentielles delà religion et de la morale. L'histoire,
dis-je, le prouve et le sens commun n'en doute pas. Il
sait que la condition des personnes est à cet égard diffé-
rente de celle des sociétés, que la prospérité ne s'oppose
à la vertu que dans Tindividu strictement pris, et non
pas même dans Tindividu, car il est plus juste de dire
que le plaisir s'oppose au devoir dans un acte isolé de
la vie de Tindividu. Plus le cas qu'on propose s'étend et
comprend de temps écoulé, moins le divorce supposé de
l'utile et de Thonnête trouve d'occasions de se faire sen-
tir, le temps ayant cet effet d'amener les sanctions. Ainsi,
en Tentendant de la vie tout entière, on peut dire qu'il
est rare qu'un méchant soit heureux. Mais, ajoute-t-on à
la longueur de temps la considération d'intérêts collec-
tifs, l'opposition supposée se fait plus rare, et disparaît
même tout à fait. Aussi a-t-on pu dire que pour Tindi-
vidu la sanction de la morale était dans l'autre monde,
mais que les sociétés portaient dès celui-ci la peine de
leurs vices et de leurs crimes. C'est le point de vue de
Maistre et de Le Play. C'est celui de tous les grands
politiques.
Rien donc ne doit retenir un Français d'aborder l'his-
toire de son pays dans une intention d'apologie. Dans le
fait de l'existence de la France et du magnifique avoir
social que ce nom représente pour tous, il tient la preuve
que cette histoire est digne d'éloges. Loin que cette con-
fiance choque aucune loi de l'étude scientifique des faits,
elle est pour cette étude une source de lumière, s'il est
vrai qu'il n'y a pas de connaissance des faits qui n'ait à
tenir compte de leur aboutissement. Au surplus, cette
28 l'histoire de frange et la révolution
confiance n'impose aucune conclusion particulière, car il
y a pour les faits de l'histoire bien des manières d'avoir
raison. Elle laisse le champ ouvert à toutes les conclu-
sions, réservant ce point seulement, qu'une nation comme
la nôtre ne saurait passer pour issue, à quatre généra-
tions en arrière, d'un peuple d'ignorants, de misérables
et d'esclaves.
Ce point sera Técueil du sophisme et l'enseigne du
vrai. Tout l'effort de la critique révolutionnaire cède à
cette parfaite évidence. Les chapitres qu'on va lire, en
s'y accommodant, découvrent le vrai jour des faits dont
chacun traite. Dans chacun j'ai confiance que le lecteur
retrouvera, en même temps que la certitude de fait, la
vraisemblance que donne à un récit la naturelle allure
des hommes, toujours forcés et grimaçants dans les ta-
bleaux de complaisance dictés par la Révolution. On n'y
trouvera pas moins la variété que l'histoire emprunte de
la diversité des hommes, si ingénieux, par des voies dif-
férentes, à pourvoir à la paix publique et à la protection
des intérêts.
Le spectacle imprévu de ces accommodements fait toute
la séduction et le charme de cette science. C'est à le ména-
ger que l'historien s'applique, à peu près comme les
sculpteurs anciens se sont appliqués à garder la naïve
allure des corps représentés dans leurs ouvrages. Goldoni,
qu*on s'excuse de citer en une matière aussi sérieuse,
avait pour principe ce beau mot, qu' « il ne faut pas gâter
la nature ». C'est, dans un autre ordre de choses, ce qu'il
faut entendre dans ce passage où Fustel recommande
« la chasteté de l'histoire ».
Personne ne l'a gardée comme lui. Nulle part mieux
que chez lui le passé ne se découvre dans des tableaux
simples et naturels ; nulle part l'inaccoutumé des faits
n'a plus d'union avec le fond des choses, sensible dans
l'histoire de FRANCE ET LA RÉVOLUTION 29
sa réflexion simple et dans le choix mesuré de ses paroles.
J'ai pris de lui la matière et les conclusions de plusieurs
chapitres de ce livre, conclusions auxquelles personne n'a
répondu, mais que les ennemis de notre histoire avaient
tout fait pour ensevelir dans le silence. Ce que j'ai joint
ailleurs de mon fonds, ou adapté de plusieurs excellents
historiens, est aussi, en beaucoup de points, inspiré de
la méthode de Fustel. Le dessein même de ce livre est
pris de lui ; car il tient tout du respect du passé et ne
tend qu'à réconcilier, dans la connaissance de leur his-
toire, tous les Français amoureux de leur pays.
t
4
CHAPITRE PREMIER
LE GELTISME. - LA CONQUÊTE ROMALNE
L'établissement de la puissance romaine en Gaule et
la substitution de cette domination à celle qu'exerçaient
les Gaulois, envahisseurs et conquérants eux-mêmes,
est le plus ancien des grands faits de notre histoire. J'en
rappellerai en peu de mots l'événement.
Depuis la fin du ii^ siècle avant Jésus-Christ, une partie
de notre pays était au pouvoir des Romains, sous le nom
de Gaule transalpine, dont la capitale était Narbonne.
Ils en avaient repoussé les Gimbres et les Teutons en
102 par le bras de Marins, dans la célèbre bataille d'Aix.
A cette domination se joignait l'alliance de quelques
Etats ou cités des Gaulois.
C'est à cause d'une pareille alliance que les Eduens
appelèrent César, pressés de se défendre contre l'inva-
sion germaine d'Arioviste, en 58. César leur amena les
secours qu'ils demandaient, et ne quitta plus le pays
qu'il ne Feût soumis tout entier. En 53 la conquête était
achevée. Vercingétorix souleva le pays en 52. Il fut
réduit cette année même. La prise d'Alise termina la
guerre. Le chef fut livré au vainqueur. L'histoire de la
Gaule romaine commence alors.
Tels sont les événements qui mirent fin à l'état pri-
mitif de notre pays, à ce qu'on doit appeler le régime
gaulois. Je veux examiner ici les regrets donnés à ce
régime et le préjugé qui s'en compose.
3:^ LE CELTISME. — LA CONQUÊTE ROMAINE
Ce préjugé n'est pas une imagination. Nombre de gens
s'en font les défenseurs, inventant des reproches contre
la conquête romaine, revendiquant contre celle-ci ce
qu'ils supposent de traditions commencées avant qu'elle
eût rompu le cours des choses. Ce préjugé fait qu'on
prend parti, dans le récit de ces événements, contre Rome
et contre César.
Par là Thistoire de France se trouve en butte jusque
dans ses origines à la récrimination des Français. Tout
ce qu'elle offre venant après cette conquête (c'est cette
histoire tout entière) apparaît comme souillé d'une tache
originelle, que le flot des événements lave et recouvre
sans Teffacer : matière toujours prête à des récrimina-
tions, source d'aigreurs lointaines et profondes, où se
rafraîchit la critique de ce qui porte le nom français.
Sous l'habit d'institutions et de mœurs qu'on fait
remonter à la conquête romaine, quel motif plus plau-
sible que l'origine celtique, de ne donner d'éloge qu'à ce
qu'on considère comme les saillies de la race? On les
reconnaît, on les salue, dans le défilé des faits communs
de notre histoire ; au milieu d'une trame étrangère on en
loue l'éclat d'exception. Le fonds national n'est que là,
l'amour de la patrie n'a que là son objet. Le reste, c'est-à-
dire tout ce qui frappe les regards dans vingt siècles
de vie française, n'est qu'un manteau trompeur, qui nous
cache à nous-mêmes et qu'on fait profession d'arracher.
Les plus pacifiques voient tomber sans chagrin quelques-
uns des débris d'un passé décrié comme apport de Rome,
Tel est l'eifet du préjugé de celtisme
Je n'en trouve nulle part l'exposé méthodique ; en
aucun lieu il ne tient école, il règne à l'état dispersé.
Pourtant assez de témoins permettent d'en faire l'his-
toire.
Ses origines sont au xviii* siècle. Plusieurs autres
LE CELTISME. — LA CONQUÊTE ROMAINE 33
pareils ont les leurs à cette époque. De sa ants travaux,
tout désintéressés, ont précédé de peu la naissance de
celui-là. On ne peut omettre en ce genre l'ouvrage de
dom Martin intitulé la Religion des Gaulois^ qui parut
en 1727. Là se trouvent établis plusieurs des points d'his-
toire qui servirent à donner un air de science aux secta-
teurs du celtisme.
Ceux-ci parurent au temps de la Révolution. Le plus
digne de remarque n'est rien moins que ce fameux La
Tour d'Auvergne, dit « premier grenadier de France ». On
le connaît moins sous le nom de faiseur de mémoires et
d'auteur des Origines gauloises, imprimées en 1792. Peu
auparavant (1787) avait paru le Mémoire sur la Langue
des Français, de Le Brigant, auteur de plusieurs autres
ouvrages tournés à la même apologie de la Gaule. Il
démontrait dans celui-là que le celtique était la langue
mère de toutes les autres.
Un peu partout cette matière était mise à la mode. On
en voit le curieux effet dans des livres comme les Essais
sur Pains de Saint-Foix. Un renfort enfin vint à cette
mode, d'outre-Manche, avec les poèmes d'Ossian, publiés
depuis 1762.
On sait quel fut le succès de ces poèmes, l'empire
qu'ils prirent sur les imaginations du temps, les louanges
que leur a données M°* de Staël, l'enthousiasme dont
Lamartine se dépeint en vers et en prose comme saisi
à la lecture qu'il en faisait enfant. Chose à retenir, l'éloge
d'Ossian tourna d'abord en décri de la poésie classique.
Les revendications de ce qu'on nomme la race se recon-
nurent ennemies de la civilisation.
Chateaubriand reçut du commerce d'Ossian une
empreinte éclatante ; Marchangy en fournit un autre
exemple avec sa Gaule poétique, D'Ossian, deMarchangy
et de Chateaubriand naquirent pour nous la légende des
DiMiER. Préjugés 3
34 LE CELTISME. — LA CONQUÊTE ROMAINE
druides et Tattrait poétique des prêtres en robe blanche
moissonnant le gui des chênes avec la faucille d'or. Les
réalités de l'histoire furent sacrifiées à cet attrait. Des
mots nouveaux, des choses auxquelles personne n'avait
songé, devinrent un commun aliment. Chacun fut mis à
même de s'aviser qu'il était Celte et de s'en faire gloire.
La Bretagne, associée à cette nouveauté, en vit modifier
sa figure dans l'imagination bourgeoise et populaire. La
race celtique domine dans cette province ; on en fit le
lieu de survivance du régime gaulois disparu. Les monu-
ments mégalithiques, réputés l'œuvre des Celtes en ce
lieu, environnèrent le tout de leur prestige.
Cependant qu'est-ce que se dire Celte ou Gaulois ? Se
dire Celte ou Gaulois, est-ce dire quelque chose ?
Non, si la prétention est de s'en tenir à cela, car on
exclut dès lors le développement historique, essentiel au
fonds national.
Les termes de Gaulois et de Celte ont fait chez les
savants l'objet de grands débats. M. Alexandre Bertrand
les distingue par le sens. Dans un mémoire sur la Valeur
des expressions KsX-oi et FaXaTa- dans Polybe, il accu-
mule des distinctions, que M. de Mortillet réfute péremp-
toirement au chapitre viii de sa Formation de la Nation
française. Le but de ^L Bertrand est de grandir outre
mesure, avec la fortune des Celtes, la gloire de ne se
réclamer que d'eux ; aux Gaulois on ne saurait en attri-
buer autant. Mais les anciens n'ont pas distingué l'un
de l'autre : Gaulois et Galaies ne sont que l'usage d'un
temps ; les auteurs du m» et du ii* ^ècle emploient le
second en grec et le premier en latin ; les auteurs plus
anciens et Hérodote disent Celtes,
Le vaste empire celtique dont on trouve la mention
dans y Histoire des Gaulois d'Amédée Thierry est relé-
LE CELTISME. — LA CONQUÊTE ROMAINE 35
gué maintenant parmi les fables. Cet auteur les faisait
venir en Gaule quinze siècles avant César. C'était joindre
à la gloire d'une puissance sans pareille les droits à
notre égard d'une longue occupation. Les recherches les
plus récentes aboutissent à peine à reculer jusqu^au
VII' siècle leur établissement dans ce pays. Ils venaient,
selon M. d'Arbois de Jubainville, du Mein et du haut
Danube. De là partirent leurs invasions de Rome et du
Péloponèse, et la formation d'Etats gaulois en Orient et
en Occident ; la Gaule cisalpine et la Galatie.
A notre égard, les Gaulois ne tiennent donc pas le
rang de race primitive. Il est certain que des Ibères et
des Ligures les précédèrent. Leur entrée dans la Gaule
n'est pas de ces événements qui disparaissent aux yeux
de rhistoire dans le mystère sacré des origines, et nous
savons que nous eûmes d'autres ancêtres. Vaincus par les
Romains, eux-mêmes avaient vaincu et remplacé des
peuples plus anciens. La prétention de n'être que Gau-
lois ne saurait donc se justifier par l'antériorité de ce
nom. Est-il plus conforme à l'histoire de s'en réclamer
comme de celui d'une nation définitivement constituée,
que la conquête étrangère supprime ?
Pour répondre comme il faut^ il faut imaginer ce que
les Gaulois étaient en Gaule. M. d'Arbois de Jubainville
fait les derniers efforts pour prouver qu'ils formaient
réellement une nation. La vérité est que des États ou
cités indépendantes en grand nombre se partageaient
sous eux le pays : Sénones, Pictons, Rèmes, etc., tous
noms dont le dérivé demeure aux villes de France leurs
anciennes capitales : Bourges, les Bituriges ; Sens, les
Sénones, etc. Ces cités, dis-je, étaient indépendantes à
regard les unes des autres ; de plus, des factions rivales
les divisaient à l'intérieur ; ces divisions étaient la cause
du défaut d'union entre toutes.
36 LE CELTISME. — LA CONQUÊTE ROMAINE
Dans ses Premiers Habitants de la Gaule, M. d*Arbois
traite d' « erreur grossière » * cette idée d'une Gaule
impuissante, divisée en cent Etats divers. Il allègue les
ligues militaires, comme celle des Eduens et des Ar-
vernes. 11 imagine avant le m® siècle quelque chose
comme un panceltisme. Mais le lecteur le plus étranger
à ces choses aperçoit l'incertitude du fait dans le lan-
gage dont use cet auteur quand il concède que l'Etat
dont il parle n'était pas centralisé ; centralisé « à la façon
de Tempire de Napoléon » *, dit-il. Une telle comparai-
son marque clairement une chose, c*est que M. d'Arbois
craint de s'expliquer sur le genre d'unité qu'il accorde à
l'empire celtique. Cet empire n'en avait d'aucune sorte.
Les ligues militaires n'y font rien. Justement elles sont
faites pour la guerre : elles sont donc tout le contraire
d'une union permanente. Dire que les divisions entre les
cités gauloises furent l'œuvre de la seule politique ro-
maine, c'est lire dans César ce qui n'y est pas, et même
le contraire de ce qui y est. Rien n'est si certain que ce
point. On en trouvera la démonstration faite au para-
graphe 2 de la I" partie de la Gaule romaine de Fustel
de Coulanges.
L'unité politique manquait donc aux Gaulois. Elle
leur manquait absolument. Les Gaulois ne composaient,
avant la conquête romaine, ni un État centralisé, ni un
Etat fédératîf, ni une ligue d'Etats, ni rien de ce genre.
On peut demander si, malgré tout, quelque lien d'une
autre espèce ne régnait pas entre eux.
On imagine au moins que le langage forma ce lien.
Mais pour qu'il ait lieu en cette sorte, une littérature est
nécessaire, et les Gaulois n'en avaient pas ; ils n'avaient
pas même d'alphabet. Ce qui nous reste d'inscriptions
1. P. 386 de cet ouvrage.
2. Même ouv., p. 387.
LE CELTISME. LA CONQUÊTE ROMAINE 37
gauloises est en caractères étrangers : en italique celle
de la cathédrale de Novare, en latin celle de Volney au
musée de Beaune^ en grec celle de Vaison au musée
d'Avignon. L'unité de langue même n'est pas certaine
chez les Gaulois : c'est un fait que de savoir le breton,
le gallois et l'irlandais n'est d'aucun secours pour dé-
chiffrer les inscriptions gauloises connues.
Beaucoup d'illusions à cet égard viennent de l'idée
que nous nous faisons des bardes et de leurs chants.
Volontiers nous voyons en eux la ressemblance des aèdes
grecs, auteurs, gardiens et interprètes d'une commune
pensée nationale, exprimée dans la poésie. Mais les
bardes, que nous imaginons au milieu du prestige d'une
exceptionnelle antiquité, ne sont mentionnés qu'à partir
du xu® siècle après Jésus-Christ. Abailard et Jean de
Sarisbérj sont les contemporains de cette antiquité-là.
Entre eux et le monde gaulois, qu'il s'agit de connaître,
c'est douze à quinze siècles d'intervalle.
A défaut de la poésie, croirons-nous que la religion a
fait le lien d'une nation gauloise ? Les druides remon-
tent à une antiquité à laquelle ne peuvent prétendre les
bardes. Les traits dont ils ont été dépeints par la fan-
taisie des modernes ne leur ont pas valu moins de pres-
tige. Mais ce prestige est en partie de convention.il n'a
toute sa réalité que dans le roman, et tout son fondement
que dans le défaut d'information des auteurs d'imagina-
tion et du public.
Les monuments mégalithiques n'ont aucun rapport
avec les druides. Ils sont d'un autre temps que ceux-ci :
ils appartiennent à d'autres mœurs ; c'est par abus que
plusieurs les ont nommés druidiques. Ainsi ce que la
religion des druides en reçoit de lustre est controuvé.
Rien n'égale, aux yeux de l'antiquaire instruit, le carac-
tère d'incohérence, presque de mascarade, de certains
38 LE CELTISME. — LA CONQUÊTE ROMAINE
tableaux poétiques qui font valoir ce mélange dans le
monde et l'imposent à l'admiration. Pour peu qu'on y
apporte un esprit informé, peut-on lire sans rire le tableau
que Chateaubriand ose nous offrir, au livre ix des Mar-
tyrs, d'une réunion druidique et gauloise à laquelle pré-
side Velléda ?
Nous sommes priés de'croire que cette auguste assem-
blée se formait au cri d'au guillaivieu, et que les membres
s^'en faisaient appeler « fidèles enfants de Tentâtes ».
Fidèles enfants de Teutatès (ainsi s'exprime Velléda;, vous
qui, au milieu de repclavage de voire patrie, avez conservé
la religion et les lois de vos pères, je ne puis vous contempler
ici sans verser des larmes. Est-ce là les restes de cette belle
nation qui donnait des lois au monde ? Où sont ces i^lats
florissants de la Gaule ? Où sont ces druides qui élevaient
dans leurs collèges une nombreuse jeunesse ? Proscrits par
les tyrans, etc.
Des gens qui reprochent à Racine de manquer de cou-
leur locale ont loué cela. A propos des Elats florissants
de la Gaule, Fauteur a cru utile de joindre cette note
savante : « On voit parfont, dans les Commentaires de
César, les Gaulois tenant des espèces (VÉtats généraux, »
A Etats florissants^ on avouera que ce mot : espèces
(C Etals compose un commentaire modeste. Pourtant,
c*est trop encore, et ce dont parle César ne ressemble
ni de près ni de loin à ce que dit Chateaubriand.
Le chant du Barde, dans Marchangy, n'est pas quelque
chose de moins ridicule :
Jeunesse guerrière, printemps sacré, toi qui fais tleurir le
nom des Celtes sur toute la terre, écoute en silence la voix
du barde : c'est la mémoire de la patrie. Que serait le passé
sans la lyre ?
LE CELTISME. LA CONQUÊTE ROMAINE 39
La lyre, je pense, de Baour-Lormian. Il traduisit Os-
sian ; on croit l'entendre. Cependant ne nous moquons
pas; mille de nos idées sur le sujet viennent de là et du
tapage qu^'entendit en ce genre Tancienne société à son
déclin. Chacun en était assourdi. Le goût national récla-
mait. Mes amis, disait le poète Lebrun,
Mes amis, qu'Apollon nous garde
Et des Fingals et des Oscars,
Et du sublime ennui d'un barde
Qui chante au milieu des brouillards !
Quant aux collèges dont Velléda plaint poétiquement
la disparition, où les druides « élevaient une nombreuse
jeunesse », il est vrai que César en a parlé, en termes
brefs et de peu d^intérêt. On y apprenait le cours des
astres et l'immortalité de Tâme.
Hors cette immortalité de l'àme, crue par mille sectes
sauvages aussi bien que civilisées, l'historien aperçoit
dans la religion des druides un tissu de superstitions
grossières. Le gui du chêne j était, aux mains des prêtres,
une panacée à guérir tous les maux; des œufs de serpent
faisaient un talisman, etc.
De quelque côté qu'on se tourne, on ne trouve donc
l'unité nationale nulle part. Dans tout ce qu'on sait de
la Gaule à cette époque, il n'est point de lieu où la loger.
Au sens de l'ace, sans doute il j avait une nation, mais
il n'y avait pas de patrie.
Qui dit patrie dit permanence. Le nom, la qualité de
celle-ci ne passent à la postérité qu'avec un héritage,
héritage d'institutions ou d'idées, héritage d'une littéra-
ture, héritage d'un Etat, C'est une erreur de ne mettre
dans cette définition que l'hérédité du sang. A fonder la
patrie, l'hérédité du sang n'est pas moins inhabile qu'à
fonder la famille. Elle ne saurait, dis-je, suffire en soi; il
40 LE CELTISME. LA CONQUÊTE ROMAINE
en faut l'attestation publique. Il faut qu'un fils soit réputé
tel ; il faut que la qualité de Français, de Romain, de
Grec, reçoive d'autre chose que de la race une consécra-
tion publique. Il est certain que la Gaule n'eut pas de
quoi la fournir.
Toujours plein de l'illusion de cet empire celtique,
M. d'Arbois de Jubainville compare la nation gauloise
aux Latins et aux Grecs, lesquels, du sein d'un petit pays,
ont rayonné sur l'univers *. En vérité, cela est bien dif-
férent. C'est fausser les choses à plaisir et en matière
grave. M. JuUian l'a bien senti, quand il donne en excuse
aux discordes des Gaulois les discordes de la Grèce elle-
même. La Grèce, en dépit de ces discordes, n'en a pas
moins connu une vraie unité nationale :^L Jullian a rai-
son en ce point ; mais cette unité nationale, que la poli-
tique tendait à rompre, avait son fort chez elle dans un
état d'esprit partout égal et extrêmement avancé, dont
l'éloquence, la poésie, la philosophie proclament l'impé-
rissable gloire. Ces liens si développés, si forts, il est dif-
ficile de les apercevoir chez les Gaulois. Remarquez qu'à
l'égard de la politique elle-même le contre-coup de cette
unité morale se fait sentir, par exemple dans la persis-
tance du sentiment qui ligua toute la Grèce contre le
Perse au temps des guerres médiques, sentiment auquel
on ne peut comparer l'enthousiasme passager des cités
gauloises à combattre le Romain sous Vercingétorix.
La civilisation des Gaulois au temps de César, dit
M. d'Arbois, égale celle des temps homériques : « il n'y
a manqué qu'Homère ». Il ne voit pas que, dans cette
comparaison, Homère et ce qu'il représente, Homère et
ses pareils sont tout.
Je voudrais réserver toute l'estime qu'inspirent des
1. Premiers Habitants de la Gaule, t. II, p. 255.
LE CELTISME. LA CONQUÊTE ROMAINE 41
travaux aussi profonds, aussi modérés, aussi judicieux
que le Vercingétorix de M. Jullian. Cependant je ne puis
omettre de signaler chez lui Terreur de fond. M. Jullian
a le culte de Rome ; pourtant il donne des regrets à la
nation gauloise. On l'en voit faire le sacrifice comme
d'une nationalité perdue, dont notre gloire postérieure
aide à porter la perte. Je ne songe nullement à contester
que de bon sang gaulois coule aux veines de la France,
et que les qualités de ce sang, dont nos origines s'hono-
rent, compose une part heureuse du patrimoine français.
Mais cet aveu n'inspire aucun regret, parce qu'en deve-
nant romain ce sang n'a point déchu, et qu'en tant qu'élé-
ment de la nation il n'avait rien à perdre, parce qu'il
n'avait rien à changer, vu qu'il n'y a jamais eu vraiment
de nation gauloise.
Quand, par une allégorie élégante, M. Jullian prête à
Vercingétorix les sentiments exprimés dans les discours
des généraux grecs après Salamine, il donne dans une
disparate notoire. Quand, au titre d'un chapitre, il inscrit
cette question : S'il y a eu des institutions fédérales, il
se donne à lui-même le change par cette forme de doute
apportée sur un point où la réponse est évidemment né-
gative. Quand il nomme les compagnons du général
gaulois « les chefs patriotes », il commet une erreur de
vocabulaire. Il écrit ; « la patrie gauloise » en commen-
taire d'un texte de César. Mais il est remarquable que
César désigne la chose d'un autre nom ; il dit ; « la li-
berté de tous, libertas omnium », ce qui est bien diffé-
rent.
J'ai peur que quelques-uns de nos meilleurs historiens
ne négligent, sous le nom de « littérature », un peu du
choix et de la recherche des mots, aussi indispensables
en histoire qu'ailleurs, puisque la vérité historique ne se
passe pas du terme propre. Plusieurs endroits de M. Jul-
42 LE CELTISME. — LA CONQUÊTE ROMAINE
lian, exacts jusqu'au scrupule quant aux faits, reçoivent
de l'inexactitude des termes un caractère d'erreur fon-
damentale. Prenons, par exemple, ce passage de son
manuel Gallia (p. 11) :
La grande nation qui occupait le centre de la Gaule avait
autrefois étendu son empire bien au delà des bornes de ce
pays. Elle avait été, quelques siècles auparavant, la princi-
pale nation conquérante de l'Occident et du Nord de l'Eu-
rope, Sous la suprématie de sa peuplade la plus centrale,
les Bituriges, elle avait ru sa domination rayonner au loin
par la monde; de grandes migrations d'hommes étaient par-
ties de la Gaule, portant la terreur du nom celtique aux Grecs
et aux Romains et aux autres Barbares. En Espagne s'était
formée la population mixte des Celtibères; les iles Britan-
niques étaient devenues à peu près gauloises ; en Italie, une
seconde Gaule. Gallia cisalpina^ s'était créée dans la vallée
du Pô, et les Celles, vainqueurs des Romains à la bataille
de l'Allia, ne s'étaient arrêtés qu'au pied du Gapitole. D'au-
tres avaient occupé la vallée du Daaube ; on en avait vu
piller la Grèce, et, plus loin encore, les Gaulois avaient
fondé en Asie un petit État, que les Grecs appelaient la Gn-
latie. Au delà du Rhin ils s'étaient répandus jusqu'au bord
de la Vistule. Bien des grandes villes européennes doivent
leur origine aux Celtes. Cracovie en Pologne, \'ienne en Au-
triche, Coïmbre en Portugal, York en Angleterre, Milan en
Italie, ont des noms qui viennent du gaulois : ce sont des
fondations d'hommes de notre pays et de notre race.
Je dis que tout ce morceau, véridique quant aux faits,
ne laisse pas d'égarer le lecteur par le sens secondaire
de plusieurs des mots employés. Nation pour désigner
les Gaulois ne convient que dans un sens restreint ; il
est oîTert ici dans sa plénitude. Voir sa domination
rayonner sont des termes qui supposent un empire orga-
nisé, pourvu de quelque organe lixe et constant, en qui
la nation résumée prend conscience de ses conquêtes, qui
manqua toujours aux Gaulois. L'expression est au-dessus
LE CELTISME. — LA CONQUÊTE ROMAINE 43
de la réalité ; au contraire, peuplade tombe au-dessous.
Les îles Britanniques devenues gauloises, une seconde
Gaule créée dans la plaine du Pô (comme on a dit Nou-
velle-Espagne, Nouvelle-Angleterre y Nouvelle-France)^
trompent sur le sens d'une occupation que ne suivirent
nulle mise en valeur, nulle org-anisation, nulle assimila-
tion, telles que les Etats dignes de ce nom les pratiquent.
Mais entre toutes ces expressions je n'en vois pas de
plus inexacte que celle de terreur du nom celtique. On
a redouté le nom romain ; qu'on ait craint les Celtes^
cela va de soi, mais on n'a pas craint le nom, celtique,
par la raison qu'il n'y en a jamais eu, n'y ayant jamais
eu de Sénat celte pratiquant une politique celtique, de
discipline celtique des armées, de mode celtique d'éta-
blissement, de domination, de conquête, en un mot de
tout ce que représente ce terme magnifique, créé comme
à l'usage de Rome : le nom français, le nom celtique, le
nom romain.
Ces nuances fines, mais indispensables et d'une con-
séquence extrême, puisqu'en elles se résume et se cache
toute la philosophie de l'histoire, n'échappaient pas à
l'auteur prévenu et frivole de VEssai sur les Mœurs, Un
tact de moraliste les lui faisait sentir. On en jugera par
le morceau suivant, dont je prie qu'on fasse usage pour
distinguer les sens divers que peut prendre tour à tour
le mot de nation :
Par delà le Taurus et le Caucase, à Torient de la mer Cas-
pienne, du Volga jusqu'à la Chine, et au nord jusqu'à la zone
glaciale, s'étendent les immenses pays des anciens Scythes,
qui se nommèrent depuis Tatares, du nom de Tatarkhan, Tun
de leurs plus grands princes, et que nous appelons Tartares.
Ces pays paraissent peuplés de temps immémorial, sans qu'on
y ait presque jamais bâti de villes. La nature a donné à ces
peuples, comme aux Arabes Bédouins, un goût pour la li-
44 LE CELTISME. — LA CONQUÊTE ROMAINE
berté et pour la vie errante qui leur a fait toujours regarder
les villes comme les prisons où les rois, disent-ils, tiennent
leurs esclaves.
Leurs courses continuelles, leur vie nécessairement fru-
gale, peu de repos goûté en passant sous une tente, ou sur
un chariot, ou sur la terre, en firent des générations d'hommes
robustes, endurcis à la fatigue, qui, comme des bêtes féroces
trop multipliées, se jetèrent loin de leurs tanières : tantôt
vers le Palus Mœotide, lorsqu'ils chassèrent au v^ siècle les
habitants de ces contrées, qui se précipitèrent sur l'Empire
romain ; tantôt à l'orient et au midi, vers l'Arménie et la
Perse ; tantôt du côté de la Chine et jusqu'aux Indes. Ainsi
ce vaste réservoir d'hommes ignorants et belliqueux a vomi
ses inondations dans presque tout notre hémisphère, et les
peuples qui habitent aujourd'hui ces déserts, privés de toute
connaissance, savent seulement que leurs pères ont conquis
le monde.
Ce qu'il y a d'avantage du côté des Gaulois n'empê-
chera pas d'entendre la leçon de ce morceau. Voilà pro-
prement exprimée la i^loire d'un peuple conquérant, à qui
ne laissent pas de manquer un Etat régulier et une puis-
sance organisée. Tout ce que ses mouvements emportent
d'effets considérables dans le monde ne doit pas nous
faire prendre le change, nous le faire comparer à Rome
et à la Grèce pour Tétendue de ses conquêtes, nous faire
revendiquer son nom comme celui d'une nation et de
notre patrie véritable.
Se dire Celte, c'est se réclamer de la patrie gauloise,
laquelle n'a jamais existé.
Cependant quelque chose résistait à César établi sur
le sol gaulois ; on me demandera quelle chose c'est. Je
réponds : le sentiment élémentaire de l'indépendance,
qu'on trouve chez les derniers sauvages, chez des peuples
même bien inférieurs à ce qu'étaient alors les Gaulois.
Ce sentiment est louable sans doute. Celui qui ne con-
LE CELTISME. LA CONQUÊTE ROMAINE 45
sidère que cela en un point particulier de l'histoire peut
s'y intéresser, je Tavoue. Mais, si Ton pèse les consé-
quences et qu'on le fasse au point de vue français, com-
ment pourrait-on décrier César et Tœuvre des légions
romaines ? Je ne nie pas qu'il y ait une patrie gauloise,
mais postérieure à la conquête, et ce qui l'a fait être
vient des Romains. Cette patrie est Tœuvre de la con-
quête romaine. Rigoureusement parlant, les Gaulois, que
nous aimons, ne se sont connus comme nation que
Romains, parce qu'ils n'ont vu se former d'eux-mêmes,
de leurs intérêts, de leurs qualités de race, de tous les
liens naturels que la barbarie rendait stériles, une réalité
nationale que par Rome. Comment donc, au nom de la
patrie, nous plaindre d'événements dont l'effet fut de
fonder pour nous la patrie ?
Quelque paradoxe que cela paraisse aux esprits des
contemporains imbus du préjugé celtique, le fondateur
de notre patrie, c'est César. Dans l'histoire du dernier
effort que les cités de la Gaule tentèrent contre lui, l'in-
térêt dramatique se prend sans doute à Vercingétorix ;
mais c'est à César, c'est à l'œuvre admirable ouverte en
Gaule par la conquête, que doit aller la reconnaissance
de la nation.
La confirmation de tout ceci sort des plus anciens
témoignages. Elle éclate dans le romanisme des anciens
écrivains de la Gaule. Ces écrivains ne se sont plaints
de rien. Un demi-siècle après la conquête romaine, on ne
les voit pas donner un regret à l'indépendance du pays.
Trogue-Pompée, historien gaulois du premier siècle, ne
songe à écrire d'histoire que celle de Rome. Au temps
de Claude, l'empereur, dans un discours public dont on
peut croire au moins que Tacite * n'altère pas le sens,
1. Annales, 1. xi, ch. 24.
46 LE CELTISME. — LA CONQUÊTE ROMAINE
pouvait se louer comme d'une chose évidente et connue
de la fidélité de la Gaule au nom romain.
Aucune guerre, dit l'empereur, n*a duré si peu que la
guerre des Gaules, aucune n'a été suivie d'une paix aussi
exactement gardée, aussi fidèle. Déjà mêlés à nous par les
mœurs, par les arts, par les alliances, les Gaulois nous
apportent leur or et leurs ressources, loin d'en vouloir pro-
fiter seuls.
Quelques historiens ont fait état de Finsurrection de
Trêves et de Langres survenue l'an 69 de l'ère. Elle eut
des causes particulières. Un Germain, Civilis, en avait
pris la tête, et Velléda, la Velléda de Chateaubriand, qui
y servit de prophétesse (chose à retenir), était Germaine.
Au cours de cette insurrection, prit place le fameux con-
grès de Reims, formé de leur propre mouvement par les
députés des villes gauloises. On demanda s'il convenait
de se séparer de Rome. Chacun répondit librement. Tous
ou presque tous décidèrent de demeurer partie de l'Em-
pire. De tels faits font mieux entendre la vérité que tous
les commentaires.
J'ajoute que la Bretagne ne fit pas dans cette histoire
plus de résistance que le reste du pays. Elle oublia la
langue gauloise. Ce qu'elle oiîre aujourd hui de celtique
est TeiTet d'invasions postérieures.
Parler de la suite des siècles est presque superflu.
Cependant, comment ne pas citer ici les vers célèbres du
poète Rutilius Numatianus, poète gaulois, à la louange
de la grandeur romaine ?
O'
Exaucli, regiiia lui pulcherrinia mundi\
Inler sidereos Homa recepta polos,
Exaudi^ genilrix hominum genitrixque Dcorum.
La romanisation fut telle, qu*elle inspira jusqu'à la
résistance opposée par la Gaule à l'invasion germaine
I
LE CELTISME. LA CONQUÊTE ROMAINE 47
du v" siècle. Les Gaulois, devenus Romains, se défen-
daient contre les Barbares, avec autant de fidélité que
nulle autre province de TEmpire.
Ces faits contredisent beaucoup d'idées modernes.
L'antagonisme des races, dont nous parlons sans cesse,
et sur lequel quelques-uns ont rebâti toute Thistoire,
n'y paraît pas. « L'idée de race, dit Fustel de Coulanges \
n'occupe aucune place dans les esprits de ce temps, et
nous pouvons même affirmer qu'elle en est absente. »
Toutes nos idées modernes sont tournées à déshono-
rer la manière dont la Gaule vaincue entra dans l'obéis-
sance de Rome. En considération de ce qu'ils s'imagi-
nent être l'honneur national, de nombreux Français
d'aujourd'hui voudraient pouvoir contester ces faits. Les
revendications allemandes en faveur d'Arminius ont in-
fluencé nos esprits. Elles sont parvenues à nous faire
rougir du beau titre par où nous entrons dans l'histoire,
celui de province romaine, synonyme de grandeur poli-
tique, d'ordre et de culture supérieure. Il n'est pas de
nation sans une ébauche de cela ; la nôtre à ses débuts
en reçoit la plénitude : voilà le vrai titre de noblesse
dont il convient de nous parer.
Voilà, dis-je, l'éloge solide, l'éloge durable du sang
gaulois. Ce sang reçut aussitôt cette culture. L'éducation
s'en fît en un moment. Fustel le remarque en quelques
phrases décisives. « La Gaule, dit-il, avait été belli-
queuse, aussi longtemps que l'absence d'institutions
fixes l'avait condamnée à la guerre perpétuelle. Elle
aima la paix dès qu'elle eut un gouvernement stable. »
Il loue chez ces Gaulois, dont on revendique les droits à
se défendre de l'influence romaine, « l'imitation louable
du mieux » ^ En une formule qui mérite de rester comme
1. La Gaule romaine, p. 108.
2. Même ouv., p. 173.
48 LE CELTISME. — LA CONQUÊTE ROMAINE
le résumé de ce chapitre d'histoire, le même auteur écrit
encore : « Les Gaulois eurent assez d'intelligence pour
comprendre que la civilisation valait mieux que la bar-
barie *. »
Aussi bien, ne nous y trompons pas. Dans la question
que j'examine ici, c'est la civilisation qui est en cause.
On hait les devoirs qu'elle impose. Dans ce nom de patrie,
que les uns rejettent et que d'autres plus habiles font
semblant de défendre en en changeant le sens et la por-
tée, c'est la règle et la discipline qu'on déteste. Aussi
ne veut-on connaître de patrie, n'en admire-t-on la pure
image qu'à l'état barbare.
Contre la civilisation, contre la culture, on épouse la
querelle des races. On l'épouse au nom de la nature,
prise pour synonyme de désordre, de misère, de laideur
et de révolte impuissante. Des Allemands ont trouvé le
nom de Urvoelkcr pour désigner cette chimère d'une
race conservée intacte dans le monde, à l'abri de toute
influence et ne relevant que d'elle-même. Cette folle
chimère nous travaille, nous impose ses revendications.
La querelle du celtisme plonge des racines profondes
dans une erreur d'ordre général. L'histoire de France
n'est pas la seule chose qu'elle déshonore ; elle en veut,
dans le fond, à tout l'ordre social ; elle renverse les prin-
cipes de l'avancement des peuples, dont la France offre
un magnifique exemple.
Cependant ces barbares oublient que, sans les moyens
que fournit la société, ils seraient même impuissants à
revendiquer contre elle la cause de la barbarie. Ils ne
connaissent même le nom des peuples au nom desquels
ils décrient Rome, que par Rome. Nous ne connaissons
les Gaulois que par César. « Gaulois, Allemands, Espa-
1. Même, p^sx.
LE CELTISME. — LA CONQUÊTE ROMAINE 49
gnols, Bretons, Sarmates, dit Voltaire, nous ne savons
rien de nous (de ceux, du moins, qu'une doctrine im-
parfaite représente comme nos seuls ancêtres) avant dix-
huit siècles, que ce que nos vainqueurs (qui sont bien
plus nous-mêmes) ont pu nous en apprendre. »
Que l'esprit d'anarchie soit au fond du préjugé que je
combats, le lecteur n'en verra pas sans intérêt la preuve
dans quelques citations.
Il faut lire le livre de Jean Reynaud, Terre et Ciel,
paru en 1854, pour connaître l'alliance que le préjugé
celtique contracte avec la Révolution. Elle est regardée
dans ce livre comme Teffet du réveil de Fesprit celte.
Gela ne serait rien ; le commentaire est tout :
Le rayonnement de son génie (celui de la Gaule) plus
libre et plus ouvert remplace dès à présent, devant Télite
des esprits, ce vieux génie romain, dont la tyrannie ou le
terre à terre ont fini par fatiguer les nations... Sa philosophie
a réveillé au xvni® siècle le principe sacré de V individualisme
et de la raison ^
On voit de quelle manière, à quel titre, l'autorité de
Rome est reniée : comme terre à terre, et c'est la que-
relle inepte du romantisme ; comme tyrannique, et c'est
la menace abominable de la Révolution.
Pictet, qui publia vers le même temps, en 1856, le fa-
meux Mystère des Bardes, appelle dans sa préface ce
langage de Reynaud une revendication « des droits de
notre vieux génie gaulois ». Le Mystère des Bardes parut
à Genève : autre signe d'origine, qu'il ne faut pas négli-
ger. Cette publication jeta Henri Martin dans un enthou-
siasme qui fait rire, maintenant que l'origine récente de
ce « mystère » ne fait plus de doute pour personne.
« Le livre, écrit ce ridicule auteur au chapitre m de
1. P. XI de Touv. cit.
DiMiER. Préjugés 4
50 LE CELTISME. — LA. CONQUÊTE ROMAINE
son Histoire, le livre des arcanes vient d'être révélé au
monde savant... » Ce moîide savant rend ici le même
son que le mot science sur les lèvres d'un ministre de
la République. Maçonnerie, huguenoterie, ne manquent
pas d'appeler science tout ce qui peut servir de prétexte
à rejeter une opinion admise par les siècles, à détruire
une gloire établie, à souiller quelque chose de grand.
Rome est ici ce qu'elles attaquent. Les Mystères des
Bardes servirent un temps à cela ; ils sont maintenant
hors de service. Les bons Français se garderont de les
aller rechercher.
Les bons Français tiendront à faire cadrer l'amour de
leur pays avec les réalités de ce pays. Entre les divers
peuples que le hasard des faits fît se rencontrer au ber-
ceau de leur histoire, ils éviteront de faire un choix que
l'événement n'ait pas ratifié. Témoins vivants de l'excel-
lence des effets, orgueilleux de la patrie que leur a faite
l'histoire, ils n'auront garde d'en reviser le procès par
l'analyse tendancieuse des causes. La loi d'un si heureux,
d'un si noble succès réglera leur jugement là-dessus,
ordonnera leur philosophie.
Ils ne rejetteront rien de ce qui fît la France ; ils
accueilleront chaque chose, mais à son rang. Un fait
comme la conquête romaine en tient un de première
importance. Ce qu'ils rendront de culte au sang gaulois
qui a servi à les former, n'ôtera rien du respect et de
l'amour qu ils doivent à la domination latine, mère des
sociétés modernes. Ils se garderont de s'en dire les vic-
times, quand ils en sont les fils privilégiés.
L'histoire de Vercingétorix ne leur sera jamais une
matière à reproches. Que sa résistance leur soit une rai-
son de louer les vertus de la race, rien de plus juste ;
mais cela même fera chérir plus encore la discipline qui
devait employer ces vertus à l'édifice de la patrie.
CHAPITRE II
LE GERMANISME
I. LA CONQUÊTE FRANQUE
J^ai dit que la Gaule en tant que nation était venue
romaine au monde. C'est un point dont il faut se péné-
trer, si Ton veut comprendre la suite de son histoire.
Dans les événements dont la mention va suivre, la
Gaule ne joue de rôle que celui qui convient à une nation
romaine. Son intérêt le plus général ne s'v distingue pas
de l'intérêt de Rome ; il ne s^en détache qu'à mesure
que Rome, trop faible, en abandonne la protection. Ne
nous trompons donc point sur le nom de Gallo-Romains,
qui n'est qu'une invention moderne. Depuis longtemps,
quand les Barbares parurent, il n y avait en Gaule que
des Romains. L'histoire de notre patrie ne commence
qu'avec Thistoire des Romains de Gaule ; pendant cinq
siècles, ceux dont elle fait mention ne se sont pas donné
d'autre nom.
Ce serait donc une erreur d'aborder le récit de l'inva-
sion germanique d'un esprit indifférent au sort qu'elle
promettait au nom romain. Concevoir devant l'envahis-
seur la moindre idée d'un juste retour des choses au
détriment de l'Empire et d'une revanche de Vercingé-
torix, mêler, ne fût-ce que peu, le souvenir gaulois aux
sentiments que la Gaule éprouva alors, c'est compro-
mettre par des idées modernes l'intelligence des faits
5:2 LE GERMANISME. I. LA COxNQUÊTE FRANQUE
de rhistoire. En face de l'invasion franque, si nous vou-
lons être Français, il importe de nous sentir Romains.
Un préjugé nous en détourne. On ne peut se passer
de Texaminer. Ce préjugé tient à deux sources : les
habitudes prises au collège dans la fréquentation des
auteurs anciens ; l'aversion que nous donne pour les
empereurs le martyrologe chrétien.
L'idée que nous prenons, au collège, de Rome au temps
de l'Empire n'est pas bonne. Elle nous vient d'histo-
riens et de poètes qui n'ont voulu louer que la Répu-
blique. Tacite et Juvénal ont donné de ces temps-là un
tableau dont la noirceur passe tout. Chez tous les autres,
la perte de la liberté fait un prétexte inépuisable de récri-
minations, d'invectives ou de regrets. Quelle liberté ?
Celle des grandes familles de gouverner la République,
liberté que l'Empire confisqua. Tous ces auteurs sont les
interprètes d'un parti. C'est ce que Voltaire avait bien
vu quand, dans un mot qui fait le scandale de nos maî-
tres de rhétorique, il appelle Tacite « un fanatique pétil-
lant d'esprit ». Ils sont du parti des anciens nobles,
dépossédés après un siècle des guerres civiles dont ils
fatiguaient le monde. Ces nobles eurent l'avantage, pré-
pondérant dans la postérité, de suborner la littérature.
En France, les Jansénistes firent quelque chose comme
cela au temps de Louis XIV. On peut mesurer l'avantage
qu'ils en recueillent. L'aristocratie de Rome a fait contre
l'Empire et porté à son terme la même conspiration des
livres.
Il est curieux de comparer à l'opinion qu'ils donnent
des choses en général le résultat olîert par un décompte
exact des mauvais empereurs. Caligula, Néron, Domi-
tien, Commode, ces quatre noms ont suffi à déshonorer
l'Empire. Le récit de leur cruauté olTusque toute cette
histoire, fait tenir hors de compte des trésors de sage
LE GERMAKISME. — I. LA CONQUÊTE FRANQUE 53
gouvernement, de modération, de prudence, dont les Fla-
viens et les Antonins ont cependant laissé le souvenir.
On taxe le régime de décadence. Cependant il a duré
quatre siècles, et l'Europe moderne n'en est sortie qu'avec
une empreinte, la plus forte de toutes celles que l'his-
toire ait enregistrées.
Il faut avouer qu'à nos yeux de catholiques TEmpire
romain porte des tares moins pardonnables. Son souvenir
est inséparable de celui des persécutions ; le renom de
Marc-Aurèle lui-même en est atteint ; le souvenir de
Julien est odieux. Mais de quelques justes reproches que
l'Église charge la mémoire de ces princes, cependant, s'il
ne s'agit que de régimes anciens, il est impossible de
faire de leur conduite à son égard une raison de préférer
un de ces régimes à l'autre. L'Empire romain a persé-
cuté l'Église : tout autre aurait sans doute fait de même.
Historiquement parlant, le christianisme à sa naissance
ne pouvait manquer d'exciter la contradiction. Sa répres-
sion sanguinaire est une preuve éclatante de l'empire du
mal sur la terre ; elle est une raison de détester le monde,
elle ne fournit aucun motif de haïr un régime en parti-
culier.
Elle n'en a pas fourni aux chrétiens de ce temps-là.
Tout persécutés qu'ils étaient, on ne les voit pas se
plaindre du nom romain. L'invention de quelques-uns
des modernes, qui font de l'Empire une puissance de
Satan, n^est aucunement chez les anciens. On n'en voit
pas trace dans leur pensée; on n'en peut pas citer de
témoignage.
Depuis que les empereurs se furent faits chrétiens, les
docteurs de l'Église ne font entendre nulle récrimina-
tion sur le passé. Ils ne songent pas à opposer le pré-
sent, à mettre Rome en contraste avec Rome; seulement,
leur attachement à Rome se corrobore de la reconnais-
54 LE GERMAMSME. — 1. LA CONQUÊTE FRANQUE
sance de TEglise. Ils représentent l'Empire comme pré-
destiné, appelé de Dieu à titre d^instrument de son règne.
C'est ainsi que le représente Bossuet dans son Histoire
universelle. Saint Augustin et Paul Orose, vivant sous
les empereurs, en un temps où durait le souvenir de tant
d'affreuses persécutions, ne tiennent pas un autre lan-
gage.
Les modernes ont imaginé dans le druidisme une reli-
gion moins hostile à la nôtre. Ils se sont représenté le
paganisme germain comme une espèce d'allié du nom
chrétien contre Rome. La cause des Barbares contre
Rome leur paraît comme la cause du christianisme lui-
même. Aux chants païens du Vénusberg, Wagner, dans
Tannhâuser, voulant opposer la pénitence chrétienne,
fait accompagner le retour de celle-ci d'une chanson de
dame HoUe ou Holda, vieille divinité germanique. La
vérité est au contraire que la conversion des Barbares
suivit le degré d'influence que Rome exerça sur chaque
peuple. Les plus soustraits à cette influence furent les
plus lents à se faire chrétiens.
Cet effet était naturel. Tout Teffort de la prédication
chrétienne s'exerçait dans l'Empire et sur ses citoyens :
c'est deux qu'elle triompha d'abord. Du reste, à le
prendre en soi, le paganisme germain n'est pas moins
que le romain hostile au christianisme. On se demande
même comment la pensée a pu venir de faire une diffé-
rence à cet égard, et de rendre aux cauchemars gothiques
d'Odin un honneur justement refusé à la poésie de
l'Olympe.
Une antique tradition, qu'un saactuaire consacre, veut
que les druides aient élevé dans la forêt de Chartres un
autel à la Vierge, Virgini pariturx. Cela ne saurait faire
aux druides d'autre honneur que celui d'une révélation.
Leur religion ne saurait passer à cause de cela pour plus
LE GERMANISME. 1. LA CONQUÊTE FRANQUE OO
approchante du christianisme. Le paganisme de son côté
a ses oracles sibyllins, dont la voûte de la chapelle Six-
tine célèbre magnifiquement le souvenir, et que le Dies
irœ mentionne :
Teste David cum Sibylla,
Tout cela est de nulle conséquence pour le décri ou
l'éloge de l'Empire. Ce qui à cet égard est de première
importance, ce qu^'il ne faut pas se lasser de rappeler,
c'est que l'Empire fut chrétien depuis Tan 312. Il j eut
donc un régime en qui le nom romain fut lié à la cause
de rÉglise, et d'une manière bien autrement sensible
que ne peut Tétre à la même cause le sort d'aucune na-
tion moderne, puisque TEmpire alors ne se distinguait
pas du monde civilisé. G^est sous l'Empire romain, c'est
avec son secours, que TEglise acheva de s'établir dans
le monde ; c'est sa littérature que parlèrent ses docteurs ;
c'est comme province romaine que la Gaule se fît chré-
tienne.
Qu'on remarque ce dernier point. Glovis se fît chré-
tien, lui, sa dynastie et ses soldats. Il n'a pas converti
la Gaule ; elle était chrétienne depuis deux siècles. La
conversion de Glovis assurait à l'avenir une lignée de
princes chrétiens et catholiques, elle constituait la mo-
narchie française ; rien de moins, mais rien de plus.
Toutes ces raisons rendent évidente l'injustice que le
préjugé moderne fait à l'Empire ; mais ce n'est pas assez
de dépouiller la haine, il faut passer aux raisons de
l'aimer.
Au despotisme prétendu de ce régime, à sa préten-
due corruption, Français que nous sommes, il nous faut
opposer la prospérité de la Gaule durant cinq siècles de
gouvernement romain. Ge fut un essor sans pareil. Des
routes furent construites, des écoles s'ouvrirent. Des
56 LE GERMANISME. — I. LA CONQUÊTE FRANQUE
monuments égaux à ceux de Rome répandirent partout
les images de la magnificence et du bon goût. Les ora-
teurs et les poètes fleurirent. On sait quels restes admi-
rables un peu partout sur notre sol la domination ro-
maine a laissés. Les vers des poètes de la Gaule, éclos
jusque dans les âges que la pédanterie moderne taxe de
décadence, prennent place dans les anthologies de nos
collèges.
A ces âges on pourrait appliquer, il est vrai, le mot
par où Voltaire dépeint le siècle de Louis XIV finissant :
« La nature paraît se reposer. » Mais repos et déca-
dence sont deux. Assurera-t-on que tout relâchement
d'excellence et de perfection accuse la ruine? Qui peut
dire ce que l'Empire prolongé eût favorisé de floraisons
nouvelles, quand on voit la latinité survivre à la des-
truction de cet empire, suffire à la gloire intellectuelle
du Moyen Age, enfanter la renaissance du xir siècle, en
attendant de revivre par Timitation dans la plus grande
et dans la plus parfaite des littératures modernes.
Il est à peine besoin de rappeler les bienfaits de l'ad-
ministration romaine. Ils sont sans nombre. Rome à cet
égard fit régner l'ordre, sans contrarier les libertés. Elle
favorisa les franchises des villes ; l'autonomie municipale
ne fut jamais plus respectée.
Tout ceci, ce sont autant de faits qui permettent à
peine de s'arrêter à ces reproches vagues et généraux
dont la déclamation révolutionnaire, brodant la « romaine
hyperbole », obscurcit le tableau de la vérité.
« Il est facile, dit Fustel de Coulanges \ de répéter
que les mœurs étaient corrompues dans l'ancien empire
romain ; il est moins facile de trouver dans les docu-
ments la preuve de cette corruption. Quelques satires et
1. L'Invasion riermanique, p. 211.
LE GERMANISME. — I. LA CONQUÊTE FRANQUE 57
quelques épigTammes ne démontrent rien. Il serait aussi
contraire à la bonne méthode historique de juger cette
époque sur deux ou trois fantaisies littéraires que de
juger la société athénienne d'après les comédies d'Aris-
tophane, ou notre siècle d'après nos romans. Le vice est
de toutes les sociétés. Celles qui savent le signaler et le
poursuivre par leur littérature n'en sont pas plus infec-
tées que celles qui manquent d'écrivains pour le peindre.
Il est vrai que TEmpire romain, grâce à une longue paix
et à un grand travail, était riche. Mais les nations pai-
sibles et prospères ne sont pas nécessairemement des
nations dépravées. Richesse n'est pas vice, et pauvreté
n'est pas toujours vertu. »
Dirons-nous que cette prospérité atteste les bonnes
mœurs des citoyens de TEmpire ? Positivement nous ne
le saurions, « On ne saurait, ajoute le même auteur \
exiger de l'histoire un jugement formel sur la valeur
morale des différents peuples. Au moins y a-t-il grande
apparence qu'à cette époque la société de l'Empire romain,
si imparfaite qu'elle fût, était encore ce qu'il y avait de
plus régulier, de plus intelligent, de plus noble dans le
genre humain. C'était chez elle que les qualités d'esprit
étaient le plus appréciées. C'est d'elle enfin qu'est sortie
l'Eglise chrétienne, qui dans les siècles suivants, en
dépit du désordre social, a sauvé tout ce qui était cons-
cience, élévation d'âme et culture intellectuelle. »
Et ceci pour conclure : « Dire que l'Empire romain a
péri par l'effet de sa corruption, c'est dire une de ces
phrases vides de sens qui nuisent si fort au progrès de
la science historique et à la connaissance de la nature
humaine ^ »
Il est vrai qu'on allègue les noires peintures de
1. Ouv. cit., p. 216.
2. Même ouvrage, p. 215.
58 LE GERMANISME. — I. LA CONQUÊTE FRANQLTE
quelques prédicateurs chrétiens. Mais leur qualité de
prédicateur empêche justement qu'on n'érige en jugement
historique leurs discours. Tout prédicateur est sévère,
tout moraliste est exigeant. 11 juge dans l'absolu, et son
exhortation ne se soutient que par l'éloge impérieux du
mieux ; la perfection seule le contente, et il s^agit ici de
la perfection chrétienne. Au contraire, l'historien ne juge
que par comparaison. Il envisage en morale les moyennes
que donne l'histoire des sociétés. La science dont il fait
profession est des peuples, non des individus ; et l'on
ne saurait attendre de tous ce qu'on a le droit de repré-
senter comme obligatoire à chacun. Ainsi le jugement
du moraliste n'est pas applicable en histoire.
« Quel est le riche, dit Salvien, qui n'est pas souillé
de tous les crimes ? Où est celui qui n'est pas coupable
de tous les vices? » Voilà les mœurs de l'Empire, dit-on.
Non pas, mais celles de la société chrétienne : c'est des
chrétiens que ce prêtre parle ainsi.
« Pœne omnis cœtus christianorum, prescjue toutes
les assemblées de chrétiens » (ce sont ses termes), que
sont-elles ? « Une sentine de tous les vices, un assem-
blage de fornicateurs et d'adultères, d'entremetteurs et
de courtisanes (Icnones et meretrices) *. » Là-dessus,
dirons-nous que la chrétienté du iv* siècle était à la veille
de sa ruine ? et si nous ne disons pas cela, pourquoi
changerions-nous de méthode quand il s'agit de l'Em-
pire romain?
Parlons maintenant de la Germanie. Tout ce qui pré-
cède est nécessaire pour définir le préjugé auquel l'in-
vasion des Germains donne matière. A la décadence sup-
posée de l'Empire on imagine un remède dans cette
invasion, dans les changements et même dans les des-
tructions dont elle fut cause.
1. Chez Fustcl de Coulanges, ouv. cit., p. 214.
LE GERMANISME. — I. LA CONQUÊTE FRANQUE 59
Les uns parlent de jeunesse des races et, tenant pour
jeune la germaine, représentent dans son intrusion une
réparation de l'histoire ; les autres, tout pleins du pré-
jugé des révolutions nécessaires, dépeignent comme un
gage de l'avenir la révolution produite ainsi. Dans Fin-
vasion germanique, ils se complaisent, dit Fustel, « à
se figurer la marche régulière et presque solennelle d'un
grand peuple, qui a besoin d'expansion et qui, du droit
de sa forte et vertueuse jeunesse, va fonder de nou-
veaux Etats > ^
En conséquence, il faudrait que nous crussions que
les nations modernes ont tiré leur empreinte des Ger-
mains. La France, en particulier, serait issue de Tapport
de la Germanie. Ce qui fait le caractère de l'Europe au
sortir de la domination romaine, c'est l'établissement du
régime féodal : on veut donc que ce régime soit l'ou-
vrage des Barbares, que l'état social qui s'ensuit leur
soit dû, en même temps que toutes les révolutions dont
cet état fut cause. C'est le préjugé germanique.
On le croit ancien ; il est récent, et on en peut aisé-
ment nommer le père. Le jurisconsulte Hotman, calvi-
niste réfugié à Genève, le mit en cours au xvi' siècle.
Son livre intitulé : Gaule franque, Francog allia, imprimé
en 1574, appuie sur ce point principal, que la domina-
tion romaine est identique au despotisme, et que les ins-
titutions de contrôle du pouvoir, telles par exemple que
les tenues d'Etats, sont l'invention des Francs qui con-
quirent la Gaule. Cette conquête eut, selon cet auteur,
pour résultat de délivrer les Gaulois. L'effet de cette dé-
livrance a duré jusqu'à l'établissement des Capétiens.
Sous le règne du premier de ces princes, la France rentra
dans le despotisme. Le lecteur trouvera Texposé de cette
1. Ouv. cit., p. 342.
60 LE GERMANISME. — I. LA CONQUÊTE FRANQUE
philosophie dans de larges extraits que donne Augustin
Thierry, au livre des Considérations sur la France,
On ne voit pas qu'elle ait eu d'écho pendant un siècle.
Les ouvrages célèbres de Boulainvilliers la reprirent à la
fin du règne de Louis XIV. Dans un esprit différent il
est vrai, elle inspire V Histoire de U Ancien Gouvernement
de la France et la Lettre sur les Parle}7îentSyiTmpTÏmées
seulement en 1727. L'auteur y soutient cette thèse fa-
meuse, passée depuis dans la croyance commune, que la
noblesse française est franque, tandis que la roture est
romaine.
On parla beaucoup de cette invention. Un grand
nombre de lecteurs l'adoptèrent. L'abbé Dubos la réfuta
dans son Histoire critique de rÉtablisseînent de la Mo-
narchie française dans les Gaules (1734). Depuis lors,
les noms de Boulainvilliers et de Dubos ont représenté
les deux partis auxquels on range les historiens : ce sont
germanisme et romanisme. Selon Dubos, les constitutions
de l'Europe n'accusaient d'auteur et de père que le régime
romain ; l'invasion des Barbares n'y avait pu toucher ;
la puissance de ceux-ci n'était qu'une légende. Cet auteur
assure que, sous le titre de roi, Clovis lui-même n'avait
exercé qu'une fonction formellement déléguée par l'em-
pereur.
Bien que l'indifférence entre ces deux historiens ne soit
pas permise, cependant il faut avouer que l'un et l'autre
manquent du sérieux requis en ces matières. Leurs rai-
sons sont faibles, incomplètes, leur information est insuf-
fisante. Montesquieu, malgré toute sa science, n'avança
que peu la question. Son goût des tours piquants et sen-
tencieux n'a guère permis de recueillir de lui que cette
formule célèbre, de la liberté « née dans les forêts de la
Germanie ». A peu de chose près, ce grand esprit croyait
ce que Hotman et Boulainvilliers ont cru.
LE GERMANISME. I. LA CONQUÊTE FRANQUE 61
Peut-être quelqu'un dira que la question est oiseuse,
qu'elle n'intéresse que l'antiquaire. Mais il n'y a pas de
thème historique où la politique ne soit concernée. Que
ceux qui en doutent pèsent ces réflexions d'Augustin
Thierry sur la Charte de Louis XVIIl. Elles s'appliquent
à la question présente :
Louis XVIII tâcha, dit cet historien, de prendre fortement
son point d'appui dans Vhistoire^ et en cela il eut raison.
Et il ajoute, au sujet de ce qu'il croit une erreur po-
litique du roi ;
S'il est vrai que cette erreur fut en grande partie le fruit
de préoccupations politiques, il n'est pas moins vrai que
Vincertitude qui régnait alors dans la théorie de notre his-
toire^ que ^anarchie des systèmes légués par le XVII I^ siè-
cle y contribua.
Sieyès, dans sa fameuse brochure du Tiers État, con-
seille de renvoyer les nobles qui se défendent par un
droit de conquête, « dans les forêts de la Franconie » :
preuve que cet argument avait cours au temps de la Ré-
volution. Mably, dont les écrits sont une cause de celle-ci,
soutient que la liberté est l'invention de la Germanie.
Seulement il la dit opprimée par l'établissement de la
noblesse. C'est proprement la thèse d'Hotman. Ce père
du jacobinisme s'accorde avec ce huguenot. Boulainvil-
liers fait de la noblesse, au contraire, une création de la
Germanie. Tous conviennent, en ceci, que les nations
modernes tirent des Barbares leur manière d'être. Aux
yeux des démocrates d'entre eux, cette manière d'être
s'oppose au régime impérial, comme la liberté au des-
potisme. Une fois de plus c'est ce que soutient M^^° de
Lézardière dans sa Théorie des Lois politiques de la Mo^
narchie française, parue en 1792.
62 LE GERMAiNISME. — I. LA CONQUÊTE FRANQUE
Il est à peine nécessaire de dire que tous ces auteurs
donnent dans l'illusion qui, attribuant aux races les âges
de l'homme, tire argument de la prétendue jeunesse des
races. Cette jeunesse leur paraît l'apanage des Barbares ;
ils peignent l'Empire romain sous les traits d'un vieil-
lard. Mais aucun texte n'autorise à faire crédit à une
pareille peinture ? On ne citerait pas un fait qui prouve
que les Romains d'alors se soient crus à la fin de leur
destinée. Tout ce que les modernes ont entassé là-des-
sus de figures et d'allégories, tout ce qu'ils ont tiré de
traits d'éloquence et de conséquences philosophiques,
n'est qu'un effet de la fantaisie.
Quant à la Germanie, on s'abuse quand on pense expri-
mer sous ce nom rien qui ressemble soit à un Etat, soit
même à une nation. Nous parlons de décadence de l'Em-
pire ; la décadence était le fait de la Germanie du v* siè-
cle. Depuis le temps où Tacite avait écrit son livre, les
peuples de ces contrées n'avaient fait que déchoir. Nous
en tenons le témoignagne d'Ammien Marcellin, de Jor-
nandès, de Procope, sans compter ce qu'on peut tirer de
saint Grégoire de Tours à ce sujet. Sociétés politiques
rompues, religions dissoutes, peuples décimés, nations
éteintes, tel est le résumé précis de ces trois siècles pour
la Germanie ; tel est l'état où on la trouve au moment
de ce qu'on nomme l'invasion.
C'est un premier point. Le second, c'est que jamais ces
débris de peuples ne conjurèrent contre l'Empire. L'Em-
pire ne fut jamais pour ces peuples un ennemi dont ils
aient recherché la destruction.
Il leur manquait pour cela l'union entre eux. Ce défaut
d'union est si certain, la haine de l'Empire était si loin de
leur imposer rien d'approchant, qu'ils recherchaient la
paix du côté de l'Empire afin de se mieux battre entre
eux. Ceci n'est point une opinion, mais les propres paroles
LE GERMAISISME. I. LA CONQUÊTE FRANQUE 63
des Suèves à Honorius, rapportées dans Paul Orose »,
qu'on ne lira pas sans intérêt :
Reste en paix, disent les Barbares à l'empereur, avec nous
tous ; laisse-nous seulement nous battre entre nous.
Tu cuni omnibus pacem habe ; nos nobis confligimus.
L'Empire, loin d'être en horreur aux Germains, loin
de reconnaître en eux la cause de sa mort prochaine,
recevait d'eux des offres de service, qu'on acceptait. Des
soldats germains, des troupes germaines, étaient enrôlés
dans les armées romaines ; des Germains demandaient et
se voyaient accorder des offices dans les bureaux du
palais. Le type du Germain ennemi de Rome, méprisant
comme une déchéance les commodités d'existence qu'elle
offrait, plaçant au-dessus de ses corruptions les rudes
vertus d'une vie frugale et laborieuse, nous est devenu
si familier que nous le prenons pour un trait d'histoire.
Cependant il ne remonte pas au delà de V Horloge des
Pri7ices ou Livre de Marc-Aurèle, composé en 1529 par
Antoine de Guevara, d'où La Fontaine a tiré Tanecdote de
son Paysan du Danube, Elle ne provient d^'aucun texte
ancien.
Les textes anciens disent tout le contraire. Le trait
suivant est de Tacite ^
Deux ambassadeurs germains viennent à Rome. On
les conduit au théâtre. Ils remarquent quelques étran-
gers assis aux premiers rangs de l'assistance. « Ce sont,
Içur dit-on aussitôt, des places d'honneur qu'on accorde
aux nations les plus amies de Rome. — Eh bien, répli-
quent ces ambassadeurs, aucune nation ne surpasse les
Germains en fidélité. » Et ils vont occuper ces places.
1. Chez Fustel de Coulanges, l'Invasion germanique , p . 311.
2. Chez Fustel de Coulanges, l'Invasion germanique, p. 315.
64 LE GERMANISME. — I. LA CONQUÊTE FRANQUE
Quelques jours après ils quittent Rome, après s'être fait
donner le titre de citoyens romains.
Voilà pour le mépris du luxe et des plaisirs de Rome
que les Germains auraient professé, voilà pour la fierté
qu'ils auraient mise à garder en face de ces pompes le
nom de Germains etTindépendance. Voici pour l'opinion
que les Barbares avaient de l'édifice politique de Rome
et du respect qu'il méritait. Le témoignage vient d'Olvm-
piodore *. Ataulphe, selon cet auteur, avouait qu'il avait
un moment songé à détruire l'Empire romain et à élever
sur ses ruines un empire gothique, mais il renonça à ce
projet.
S'étant aperçu, dit l'auteur ancien, que les Goths étaient
encore trop barbares pour obéir à des lois, et que sans lois
il est impossible de fonder un Etat, il s'était donné pour
tâche d'employer les forces des Goths à rétablir le lustre et
l'autorité de l'Empire romain.
Tel est le vrai tableau des choses. On n'y voit pas,
entre le Germain et le Romain, d'inimitié héréditaire.
« Pour les Germains d'alors, dit Fustel de Coulanges,
Tennemi héréditaire, o'est le Germain. » Ainsi les inva-
sions barbares n'ont pas le caractère qu'on leur prête.
Ce qu'elles présentent de violences n'est pasl'efFet d'un
dessein formé, mais le résultat de circonstances qui n'ont
accompagné qu'une partie de l'événement. 11 est vrai que
les incursions barbares, opérées de vive force et à main
armée, sont ce qu'on en devait surtout retenir, parce
qu'elles font autant de faits détachés et distincts, sujets
à l'assignation des dates.
En 404, nous savons que Radagaise fit la conquête de
l'Italie. Les Burgondes et les Visigoths envahissent la
1. Chez Fustel de Coulanges, ouv. cit.. p. 5U.
LE GERMANISME. — I. LA CONQUÊTE FRANQUE 65
Gaule de 406 à 411. Une incursion des Francs est mise
vers le même temps. Un demi-siècle plus tard, en 451,
se place l'invasion d'Attila.
Voilà, dis-je, ce que nous retenons de l'histoire ; voilà
ce qui vient au premier plan dans les récits. Cependant
il faut considérer que les peuples ici nommés n'étaient
pas à l'état de corps de nation, mais de bandes, et qu'ils
ne venaient pas avec le dessein de conquérir, mais seu-
lement de ravager. De ces Barbares il ne resta rien ;
leur court passage ne fut marqué que par les brigandages
qu'ils commirent. Ceux qui fondèrent les diverses monar-
chies au nombre desquelles compte la monarchie franque,
sont des Barbares d'une autre sorte ; c'est à connaître
ceux-là qu'il convient de s'appliquer.
Ceux-là étaient entrés en Gaule non comme ennemis
et combattants, mais à titre de colons et de soldats de
l'Empire.
Rien n'est si constant que le fait de ces colonies bar-
bares, autorisées par l'administration romaine, sur la
demande même des Barbares. Michelet a feint ' qu'ils le
regrettaient ensuite, et que, bientôt las des avantages
que donne la civilisation, ils s'empressaient de quitter
ces établissements et de rejoindre la barbarie.
On sait, dit pompeusement cet auteur, le hardi voyage de
ces pirates, qui partirent, ennuyés de leur exil^ pour aller
revoir leur Rhin ^ pillant sur les côtes de l'Asie, de la Grèce,
de la Sicile, et vinrent aborder tranquillement dans la Frise
et dans la Batavie.
Il est fâcheux que les textes qui rapportent le fait ne
disent pas cela, ne contiennent rien de pareil à cette
réclame en faveur de l'état sauvage. Michelet commente
1. Chez Fustel de Coulanges, ouv. cit., p. 369.
DiMiER. Préjugés 5
66 LE GERMANISME. — I. LA CO?»QUÊTE FRANQUE
ici Testampe mise en tête du Discours de r Inégalité
parmi les hommes, où Ton voit un sauvage, adopté par
un Espagnol de la conquête, renoncer, quand vient l'âge
d'homme, aux avantages de la société des blancs. « Il
retourna, dit le texte, chez ses égaux. » Ce texte est de
Rousseau ; mais Zozime, auquel est emprunté le voyage
des pirates, ne dit autre chose sinon qu'après avoir pillé
ils sont rentrés chez eux : 'Exo^/eXôeiv cïxace ; ce qui ne
signifie ni le Rhin, ni la Batavie, mais la colonie où ils
vivaient établis, et à laquelle ils n'avaient garde de
renoncer.
Il faut voir la manière dont Ammien Marcellin * fait
parler les colons de l'Empire :
« Nous sommes prêts, disent ces Barbares, si c'est la volonté
de l'empereur, à vivre dans les limites de l'Empire et à oc-
cuper un district aussi éloigné qu'on voudra ; désormais tran-
quilles, nous serons voués au culte de la paix comme d'une
divinité bienfaisante, et nous accepterons les charges et même
le nom de tributaires. »
Outre ces colonies, outre les troupes barbares, nombre
de soldats barbares se trouvaient mêlés et confondus
dans les armées de l'Empire, nombre de barbares vi-
vaient dispersés dans l'Empire à Tétat de colons. Ces
individus dispersés renforçaient la situation des troupes
et des colonies. Cette situation n'avait rien d'hostile,
elle n'empruntait rien d'une rivalité de races. D'elle est
sortie pourtant ce qu'on nomme la conquête ; l'établis-
sement dos Francs n'a pas d'autre origine.
Entre les tribus germaines qu'on désignait du nom de
Francs, quelques-unes vivaient sur la rive gauche du
Rhin, dans un pays où de bonne heure on leur voit
Tournay pour capitale. Cette capitale, le roi qui y demeu-
1. Chez Fustel de Coulanges, ouv. cif., p. 371.
LE GERMANISME. I. LA CONQUÊTE FRANQUE 67
rait, les tribus germaines ainsi groupées, c'est le ber-
ceau de la monarchie française.
Notez que le nom de Francs ne désigne pas une race ;
il ne désigne pas non plus une confédération ; on croit
qu'il s'applique à des bandes. Le premier de leurs prin-
ces connus d'une façon utile pour cette histoire est Ghil-
déric. Son tombeau a été découvert à Tournaj. Les objets
vénérables qu'il contenait, et dont l'électeur de Mayence
fit présent dans le temps à Louis XIV, composent une
partie du trésor de notre Cabinet de France.
Le commun de nos manuels représente dans ce prince
le roi d'une nation établie dans la Gaule romaine par
conquête. Il faut savoir que toute attestation d'une con-
quête des Francs fait défaut. Il faut savoir que l'histoire
de Ghildéric offre des preuves certaines qu'il n'y en eut
jamais.
Ges preuves sont contenues dans le récit fameux que
les Chroniques de Saint-Denis ont transmis, de l'exil de
Ghildéric et des adieux de Guinemond. Le mécontente-
ment des Francs avait causé cet exil. Guinemond, avant
qu'il partît, ayant partagé un besant, avertit le roi d'en
emporter la moitié, promettant de lui faire passer l'autre
moitié quand il serait temps pour lui de revenir. Saint
Grégoire de Tours ajoute qu'à son départ, Egidius,
maître de la milice, lui succéda. Ce nom est estropié par
les moines de Saint-Denis; ils le nomment Gélon le Ro-
main. L'intervention de cet officier de l'Empire prouve
que, sous le nom de royaume des Francs, il ne faut
entendre en ce temps-là qu'une dépendance de la puis-
sance romaine. Frédégaire ajoute qu'Egidius choisit un
vice-roi, subregulus.
Mais continuons. Ghildéric redevient roi. Dans quelles
conditions ? Après une visite faite à l'empereur Libius
Sévère dans Ravenne (le chroniqueur dit Rome par er-
68 LE GERMANISME. — I. LA CONQUÊTE FRANQUE
reur), qui le rétablit contre Egidius. Il faut croire que
ce dernier avait manqué à la fidélité de l'empereur, car
Childéric parle à l'empereur en ces termes : « Ordonne
que moi, ton serviteur, j'aille en Gaule, et je te vengerai
d'Egidius. »
Ainsi ces Francs, les Francs d'où tire son origine la mo-
narchie française, n'étaient pas conquérants, mais fédérés
de l'Empire. Seuls demeuraient ennemis de celui-ci les
Francs restés sur la rive droite du Rhin. Les nôtres se
composaient d'anciens Sicambres, de Chamaves et de
ceux qu'on appelait Saliens. Ils étaient peu nombreux.
Saint Grégoire de Tours en compte 3.000 baptisés avec
Clovis au baptistère de Reims ; il représente ces trois
mille hommes comme le peuple franc tout entier.
Maintenant remarquons une chose. Dans le pays qu'ils
occupaient, ces Barbares exerçaient au nom de l'Empire
toute l'autorité militaire. L'Empire ayant cessé de placer
des fonctionnaires civils auprès des représentants de
cette autorité, le pouvoir de ces Barbares s'étendit (au
nom de l'Empire toujours) jusqu'aux indigènes, qui
désormais ne furent distingués qu'en un point, savoir
que le droit romain réglait leur condition, tandis que le
droit barbare réglait celle des autres.
On conçoit aisément que ce pouvoir militaire, exercé
sans contrepoids, ait été pour les rois francs le com-
mencement de l'indépendance. Le défaut d'empereur à
Ravenne la consomma en 47C>.
Que le lecteur veuille bien appliquer son esprit aux
effets de cette suppression. Elle n'est pas, comme on
croit, la suppression de l'Empire. L'Empire continuait
d'exister et d'être exercé par l'empereur résidant à Cons-
tantinople. Nous l'appelons empire d'Orient ; mais dans
les termes officiels il n'y eut jamais d'empire d'Orient.
Le récit d'un partage de l'Empire eu deux par Théodose
LE GERMANISME. — I. LA CONQUÊTE FRANQUE 69
n^est pas exactement conforme à la vérité historique ; il
n'y eut toujours qu'un seul Empire, quoiqu'il y eût en
effet deux empereurs. Chacun administrait la moitié de
l'Empire ; mais il fallait qu'ils prissent en commun cer-
taines résolutions, comme le choix des consuls.
Ce que nous appelons la fin de l'empire d'Occident ne
fut donc en droit que la suppression d'un siège impérial
en Occident, le retour de tout l'Empire aux mains d'un
seul empereur. Cela n'est pas assuré seulement comme
conséquence de ce qui précède ; cela paraît jusque dans
la procédure tenue par Odoacre, le conquérant de Rome,
à l'égard de Tempereur grec Zenon.
Si tout ce qu'on a vu de la monarchie franque dans
les pages précédentes est exact, il faudra qu'il soit
vérifié comme suit. Depuis 476 cette monarchie devra
nous apparaître comme sujette des empereurs de Cons-
tantinople. Or c'est ce qu'on voit en effet. Les monnaies
franques portent l'effigie de ceux-ci ; cette circonstance
se prolonge sous Justinien et jusque sous Justin II. C'est
la confirmation de la thèse parfaitement établie par Fus-
tel de Coulanges, et désormais incontestée.
Pendant ce temps, le fils de Childéric, délégué de
Rome, disputait aux autres délégués de Rome leur juri-
diction sur la Gaule. Tel est le caractère des guerres
que Clovis mena contre Syagrius, contre les Visigoths
et contre les Burgondes. Ce sont des luttes entre égaux,
que ne suit aucune conquête proprement dite. Une seule
fois on voit ce roi attaquer et vaincre de vrais ennemis ;
chose remarquable, ce sont des Germains ; les Alle-
mands, nation d'outre-Rhin.
Après la bataille de Vouillé, on sait que Clovis reçut
les insignes de consul, décernés par l'empereur Anastase.
Il les revêtit dans Tours en grande solennité. On conce-
vra maintenant le sens de cet événement. En droit, cet
70 LE GERMANISME. — 1. LA CONQL^TE FRANQUE
empereur était son maître. Ajoutez qu'il ne l'était plus
que de nom. Le moment vint où le nom même de cette
dépendance fut effacé.
Dans deux passages d'une grande précision, l'auteur
de la Vie de saint Trévère résume la succession de ces
faits. Parlant de Tannée 524, il écrit * :
C'était le temps où la Gaule était sous la domination de
l'empereur Justin.
Venant à Tannée 539 :
Alors, dit-il, les rois, laissaut de côté les droits de l'Em-
pire et ne tenant plus compte de la souveraineté de la Répu-
blique romaine, ^^ouvernaieut en leur propre nom et exer-
çaient un pouvoir personnel.
On sait combien Tappui des évêques aida, depuis Clo-
vis, la monarchie franque à acquérir cette indépen-
dance. L'Empire cessa de nommer des préfets du pré-
toire ; ce que la Gaule conservait de troupes impériales
se donna aux Francs ' : la conquête franque fut ainsi
consommée.
Elle n'a rien d'une conquête telle qu'on se la figure.
Quelqu'un dira peut-être que le résultat est le même,
qu'enfin l'autorité romaine fut remplacée par la barbare.
C'est oublier l'importance qn*a toujours dans Thistoire
la manière dont les événements ont lieu.
Les Francs devenaient maîtres sans prétendre aucun
droit ; aucun, hormis celui de leurs rois à gouverner la
Gaule, ne leur fut remis. L'autorité de l'Empire céda,
mais ce fut le droit germanique qui disparut, ce fut la
langue latine qu'on parla. La Gaule resta romaine sous
des rois francs.
J.Chez Fustcl de Coulanges, ouv. cit., p. 510.
2. V. Procope, même ouvrage, p. 494.
LE GERMANISME. I. LA CONQUÊTE FRANQUE 71
Ces rois francs se firent Romains eux-mêmes autant
qu'ils purent, autant que la barbarie originelle, soutenue
de celle qui croissait autour d'eux, le permettait. Ils ne
changèrent rien en principe à l'administration romaine .
Au milieu du désordre causé par la dislocation de l'Em-
pire, ils prirent autant qu'il se pouvait la place des
anciens fonctionnaires impériaux ; ils se substituèrent au
préfet du prétoire et au maître de la milice.
Gomme il n'y eut pas de conquête alors, il n'y eut pas
davantage de confiscation de terre ; il n'y eut pas de dis-
tribution de terres des rois francs à leurs soldats. Ces
terres distribuées, qui n'existèrent pas, n'eurent garde
de se nommer alleu, comme l'impriment faussement les
manuels qui continuent de circuler dans nos collèges.
Dans l'Alleu et le Domaine rural, Fustel de Goulanges
a démontré que le mot alleu ne veut dire qu' « héritage »,
Contre trente ou quarante textes allégués par M. Glas-
son, tous lus par ce dernier sans critique suffisante, il
démontre, au chapitre v de ce livre, qu'aucune propriété
collective des Francs ne se nomma marca dans la Gaule.
Ainsi aucun établissement d'un régime franc n'a
signalé la conquête franque ; ainsi la féodalité ne saurait
venir d'un régime franc.
Aucime institution apportée par les Francs n'a changé
les destinées de la Gaule, n'a décidé de son avenir. Rien
de ce qu'on trouve dans son histoire plus tard, n'est
l'apport de la Germanie. Le seul effet de l'invasion fut
le désordre. Les suites de ce désordre furent considé-
rables ; elles n'ont en soi rien de germanique.
Telle est la conclusion qu'imposent les faits contenus
dans ce chapitre. La conséquence en est considérable.
EUle s'étend jusqu'aux conditions de la vie civile dans
notre pays. Le germanisme a fait pis encore que nous
rendre infidèles à la culture latine, il a soufflé chez nous
72
LE GERMANISME. — 1. LA CONQUÊTE FRANQUE
la guerre civile. Deux classes de citoyens, représentées
l'une à l'autre comme les descendants de deux races
ennemies, se sont éprises d'une haine réciproque dont
les éclats ont remué la France jusqu'aux fondements, et
dont le feu impie n'est point éteint. En prouvant la faus-
seté du préjugé germanique, l'historien sent la joie de
s'attaquer aux causes les plus profondes de cette haine.
Il recueille la gloire de les dissiper.
« On se représente ordinairement, dit Fustel de Cou-
lansres, au début de l'histoire de la France une «grande
invasion de Germains. On se figure la Gaule vaincue,
conquise, asservie. Cet événement a pris dans les livres
et dans les imaginations des proportions énormes. Il
semble qu'il ait changé la face du pays et donné à ses
destinées une direction qu'elles n'auraient pas eue sans
lui. 11 est, pour beaucoup d'historiens et pour la foule,
la source d'où est venue tout l'ancien régime. Les sei-
gneurs féodaux passent pour être les fils des Germains,
et les serfs de la glèbe pour être les fils des Gaulois. Une
conquête, c'est-à-dire un acte brutal, se place ainsi comme
l'origine unique de l'ancienne société française. Tous les
grands faits de notre histoire sont expliqués et jugés au
nom de cette iniquité première. La féodalité est repré-
sentée comme le règne des conquérants, l'affranchisse-
ment des communes comme le réveil des vaincus, et la
révolution de 1789 comme leur revanche.
« Il faut reconnaître que cette manière d'envisager
l'histoire n'est pas ancienne. Les anciens chroniqueurs,
qui étaient contemporains de ce que nous appelons l'in-
vasion germanique, mentionnent beaucoup de ravages
et de dévastations ; ils ne parlent jamais d'une conquête,
c'est-à-dire d'une race vaincue et d'une population asser-
vie. Cette idée n'apparaît pas davantage dans les écri-
vains des siècles suivants. Le Moyen Age a beaucoup
LE GERMANISME. I. LA CONQUÊTE FRANQUE 73
écrit ; ni dans ses chroniques ni dans ses romans nous
ne trouvons trace d'une conquête générale de la Gaule.
On y parle sans cesse de seigneurs et de serfs, mais on
n*y dit jamais que les seigneurs soient les fils des con-
quérants, ou que les serfs soient les fils des vaincus. Phi-
lippe de Beaumanoir au xiii® siècle, Gomines au xvi* et
une foule d'autres cherchent à expliquer l'origine de
l'inégalité sociale, et il ne leur vient pas à l'esprit que
la féodalité et le servage dérivent d'une ancienne con-
quête. L'opinion qui place au début de notre histoire une
grande invasion, qui partage dès lors la population fran-
çaise en deux races inégales et ennemies, n'a commencé
à poindre qu'au xvn' siècle, elle a surtout pris crédit au
xviii* et pèse encore sur notre société présente ; opinion
dangereuse qui a répandu dans les esprits des idées faus-
ses sur la manière dont se constituent les sociétés humai-
nes, qui a répandu aussi dans les cœurs des sentiments
mauvais de haine et de vengeance ^ »
G'est de tels sentiments qu'il convient de s'affranchir,
en rétablissant la vérité de Thistoire.
1. Revue des Deux Mondes, !5 ma 1872.
CHAPITRE m
LE GERMANISME. — II. LES GARLOVINGIENS
Le préjugé germanique est tenace. Délogé de la mo-
narchie franque des origines, il s'installe dans le com-
mentaire de ses destinées ultérieures.
Les temps mérovingiens sont remplis de guerres civi-
les. Il n'est pas un manuel de classe qui ne mêle au récit
de ces guerres les échappées d^une politique profonde.
Dans ce style important que M. Thiers enseigne, où des
grimaces d'éloquence classique couvrent un vide de
science et de réflexion, ils découvrent à nos jeux toute
l'histoire d'une transformation de régime, attestée dans
les effets de ces guerres. Cet air philosophe, ayant pour
effet de mettre de l'ordre dans des récits autrement mo-
notones, est favorablement accueilli du lecteur. Ainsi
s'explique le crédit rencontré par des inventions aussi
téméraires que frivoles, et la sécurité avec laquelle on
continue de les répéter après des réfutations péremp-
toires.
Je rappelle qu'en 573 Sigebert, roi d'Austrasie, petit-
fds de Glovis, déclara la guerre à Chilpéric, roi de Neus-
trie, son frère, meurtrier de Galesuinde, par le conseil
et l'excitation de Brunehaut sa femme, sœur de celle-ci.
Chilpéric allait être pris dans Tournay (575), quand
Frédégonde, qu'il avait épousée, lit assassiner Sigebert.
Childebert, son fils, fut proclamé. Le meurtre de Chil-
péric lui-même, qui survint, réduisit les deux partis à
LE GERMANISME. — II. LES CARLO VINGIENS 75
rimpuissance. Contran, troisième frère, intervient, pour
profiter, sous le nom de médiateur, de la jeunesse de ses
neveux. Brunehaut et lui s'accordèrent par le traité
d'Andelot, en 587. Contran mourut en 593, et la guerre
recommença. Childebert périt empoisonné (596). Les
deux petits-fils de Brunehaut, maîtres chacun d'une par-
tie de Fhéritage, se liguent contre la Neustrie. Frédé-
gonde meurt en 597. Théodebert, Tun des deux princes,
fait défection ; l'autre, Thierry, le poursuit, le bat et le
fait mourir en 612. Lui-même meurt en 613. Cette mort
livre Brunehaut au fils de Frédégonde, Clotaire II, qui
ordonne son supplice.
C'est la première période de cette histoire. La fin en
est marquée en outre par l'édit de Clotaire II, en 614.
L'autre période est remplie des noms d'Ebroïn et de saint
Léger.
Le premier fut maire du palais de Neustrie en 659.
Le second prit contre lui le parti des grands, qu'il vou-
lait abaisser. Après plusieurs vicissitudes, Ebroïn triom-
phe, met à mort saint Léger, là-dessus mène la guerre
contre TAustrasie, puis meurt assassiné en 681. En 687,
la bataille de Testry range sous la puissance de Pépin
d'Héristal, maire d'Austrasie, toute la monarchie franque.
Tels sont les événements que les modernes ont accom-
modés en système, de la façon que je vais dire, en se
fondant sur plusieurs remarques.
La première est que TAustrasie, qui eut Metz pour
capitale, était de population moins romaine que germa-
nique ; d'assez bonne heure l'allemand régna comme
langue vulgaire dans cette contrée. Au contraire, la Neus-
trie est toute latine de langue ; sa capitale était Paris.
En conséquence les historiens supposent que la guerre
que se firent ces deux États tenait à de profondes diver-
76 LE GERMANISME. — II. LES CARLOVINGIENS
sites de mœurs et à des conceptions politiques différen-
tes; ces conceptions, ces mœurs étant TelFet de la race.
En suivant cette idée, ils en sont venus à prendre et
à faire regarder la bataille de Testry comme un triomphe
des mœurs germaines et des préférences politiques ger-
maniques. La dynastie carlovingienne, dont cette bataille
assura le pouvoir, est représentée de la sorte comme
l'instrument d'un triomphe du germanisme.
Un second point consiste dans la réputation qu'on
donne à la reine Brunehaut d^'avoir aimé, recherché, pro-
pagé la civilisation romaine. C'est un lieu commun de
nos manuels d'histoire. Les tours Brunehaut, les chaus-
sées Brunehaut, qu'on trouve ainsi nommées en quelques
endroits de notre pays, ont fait de la sorte une merveil-
leuse fortune. Représentée comme auteur de ces anciens
monuments, cette reine revêt aux yeux de la postérité
le visage classique des princes bâtisseurs, amis de la civi-
lisation. Il n'y en avait pas d'autre que la romaine.
Michelet a là-dessus quelques paroles émues, qui font
sans doute le plus grand honneur à l'imagination roman-
tique. Ces seuls témoignages lui sont garants que le sou-
venir de Brunehaut avait effacé celui des Romains dans
nos provinces du Nord. Touchante reconnaissance des
peuples I on ne nous dit pas de quels bienfaits.
Maintenant voici la conséquence qu'on tire. Une trahi-
son des grands d'Austrasie fut la cause qui livra Brune-
haut à Clotaire. Le germanisme, qu'on se pique de décou-
vrir dans les causes du malheur de cette amie de Rome,
passe en conséquence pour avoir été le fait de ces grands
d'Austrasie. Ainsi le parti des nobles est le parti des
Germains. Dans je ne sais combien d'esprits ces deux
idées sont comme identiques ; par là le système se cor-
robore. Il se présente dans une parfaite symétrie, dans
un accord irréprochable.
LE GERMANISME. — II. LES CARLOVINGIENS 77
La guerre civile se change en guerre de race. La guerre
de race déclare l'antagonisme de deux systèmes politi-
ques : le monarchique et Taristocratique ; l'un adminis-
tratif, imité de l'Empire; l'autre déjà féodal, issu de la
Germanie.
Ce qu'on vient de lire a pu faire mesurer la témérité
d'un commentaire de faits en eux-mêmes indifférents. Ce
qui suit montre davantage : il met en lumière l'erreur
de fait.
On assure que le traité d'Andelot est un pas en avant
de l'aristocratie d'alors, une victoire du principe féodal
et des nobles sur la monarchie franque latinisée. La rai-
son de cela est que les terres que les grands tenaient à
titre de bénéfices auraient été changées alors en dona-
tions perpétuelles.
En second lieu, on représente Tédit de G14 comme le
triomphe définitif de la même cause. Par cet édit, dit-on,
Glotaire II se soumettait à l'obligation de ne plus choisir,
pour chaque pays, les comtes que parmi les propriétaires
du pays.
On peut à peine donner une idée du tapage que les
historiens ont fait de cet édit de 614.Michelet l'a nommé
de sa propre autorité une constitution perpétuelle. Le mot
a passé de là dans les manuels d'histoire, les auteurs de
ceux-ci ayant cru que les textes fournissaient cette dési-
gnation. Tel est le sans-gêne que ces historiens pratiquent.
Puis on a représenté que les rois fainéants étaient un effet
de cette « constitution », laquelle, faisant passer aux
nobles les réalités du pouvoir, ne devait plus leur laisser
que l'oisiveté en partage.
Tout cela sans doute a de quoi séduire mille gens qui
ne voient dans l'histoire qu'un jeu d'esprit. Tout cela
pourtant est controuvé, et le système qui s'en compose
78 LE GERMANISME. — II. LES CARLO VINGIENS
n'est pas même à l'état de commencement dans les choses.
On ne trouve à cet égard dans les documents qu'un
silence absolu. Nulle mention, nulle trace, nulle ouver-
ture de la lutte d'un parti de Taristocratie contre la
royauté à cette époque. Nul retentissement, nul écho,
nul soupçon d'un triomphe de ce parti. Ni saint Grégoire
de Tours, ni Frédégaire, ni un seul auteur des Vies de
saints, sources importantes alors, n'indiquent cela. Ils-
n'indiquent pas non plus que des mœurs diiYérentes de
celles de la Neustrie aient triomphé en Austrasie, qu'au-
cune influence germaine ait distingué celle-ci. Quant à
ce dernier point, une chose est certaine, c'est les rapports
entretenus entre l' Austrasie et F Aquitaine, que les mêmes
historiens réputent plus latine encore que la Neustrie.
On ne trouve nulle part dans les documents qu'un
groupe d'hommes quelconque ait voulu établir un gou-
vernement différent de celui que représentait la monar-
chie mérovingienne, ni que, faisant cela, ils aient eu la
pensée de chasser les influences latines. Nulle part, dans
les documents, ou ne trouve que la reine Brunehaut ait
protégé ces influences et que leur cause ait été la sienne.
D'aucun de ces points on ne peut apporter de témoi-
gnage, on ne peut fournir aucun texte, et pour cause.
C'est que toutes ces guerres civiles n'ont que des
causes privées. Tout ce qu'on a imaginé de politique et
de national pour les grandir, est autant de peine prise
en dépit du vrai. Des haines de famille, des adultères, la
cupidité, la vengeance, ont armé les uns contre les autres
des Barbares investis de la puissance suprême. Des inté-
rêts particuliers ont mis en mouvement ces forces pu-
bliques. Voilà ce que l'historien constate. Voilà ce qu'au-
cun préjugé ne doit l'empêcher de constater. La vraie
méthode de l'histoire n'est pas de vouloir trouver par-
tout des causes égales aux événements. De grandes
LE GERMANISME. ; — II. LES CARLOVINGIENS 79
masses peuvent être mues pour de petites raisons. Avant
la vanité de paraître profond, le véritable historien met
le devoir de rester véridique ; il assigne des causes géné-
rales aux événements, quand il y en a ; il n'en rapporte
que de petites, de communes, de monotones et dénuées
d'intérêt, quand il n^'en existe pas d^autres.
Mais la pédanterie ne s'accommode pas de cela. Elle
veut trouver du mj'stère à toute chose. Elle rit des chro-
niqueurs anciens qui rapportent les faits sim})lement,
sans y mettre ces liaisons profondes dont son amour de
la rhétorique s'excite. Ne leur dites pas que des raisons
inaperçues des auteurs du temps n'existent pas ; elles
existent, au contraire, à cause de cela. Les plus suspects
des auteurs à leurs yeux sont les contemporains eux-
mêmes ; ce sont eux qui n'ont pas compris les événe-
ments. A nous de découvrir le passé, d'en débrouiller le
sens véritable ; et la manière pour cela, c'est invariable-
ment de prêter aux anciens les idées que nous avons
nous-mêmes et que le temps a mises à la mode. La
mode fait qu'on les croit éternelles, de sorte que s'en
servir pour expliquer le passé est regardé comme le
droit élémentaire du philosophe.
Il faut voir de quelle sorte un sot historien se gonfle
et s'admire dans le jugement profond qui lui découvre
ainsi les tréfonds de l'histoire.
Cette mesure, dit Henri Martin de Pédit de 614, cette
mesure avait une bien autre portée que le motif qui lui est
assigné ne le ferait supposer. Il est surprenant que les his-
toriens ne s^y soient pas arrêtés davantage.
Gela est surprenant en effet. C'est peut-être que le
motif assigné par les textes ne mentionne pas cette bien
autre portée. L'oracle continue en ces termes ;
80 LE GERMANISME. — n. LES CARLOVINGIENS
Le droit qu'avaient les rois de nommer les comtes fut
réduit à /leaa^, et c'était un pas immense de l'aristocratie.
Tel est le style qu'on nous vante à Técole. On assure
même que l'art d'écrire l'histoire date en France de ces
auteurs-là. La revue des faits ainsi achevée chez eux,
leur lyrisme inepte se donne carrière. Henri Martin voit
un symbole dans le cheval qui traîna Brunehaut, amie
des Romains, par la queue. Aux yeux de ce profond
penseur, cette scène est « limage de V indomptable bar-
barie achevant de mettre en pièces la vieille ciWlisa-
tion ».
Michelet a mieux encore. Sa verve est de franche mas-
carade. Comme il faut expliquer pourquoi Childéric II,
quoique roi d'Austrasie, partant germanique et féodal, se
déclare cependant contre les nobles, l'historien que vante
M. Aulard écrit :
Cependant l'Austrasien Childéric eut à peine respiré l'air
de la .Yeus/r/e, qu'il devint lui-même un ennemi des grands'.
C'est de cette philosophie, c'est de ce ton qu'on bâcle,
sous le nom vénérable d'histoire, l'apologie de la Révo-
lution.
Après le contact d'un pareil style, il est rafraîchissant
d'entendre Fustel, écrivant, sur le même sujet, ce que
voici ' :
« Plusieurs historiens modernes ont attribué à la reine
Brunehaut de grands desseins ; mais aucun des écrivains
contemporains ne paraît soupçonner qu'elle les ait eus.
Ni Grégoire ni Frédégaire ne parlent de sa politique.
L'idée qu'elle ait travaillé au triomphe d'un certain sys-
tème de gouvernement n'existe nulle part. Quelques
1. Histoire de France, éd. de 1876, t. I, p. 170.
2. Transformation de la Monarchie carolingienne, p. 23.
LE GERMANISME. II. LES CARLOVINGIENS 81
églises qu'elle bâtit, quelques routes que peut-être elle
répara, ne prouvent pas qu'elle ait eu le génie de Tad-
ministration. »
A défaut de tant de mesure et de sagesse, dirai-je
que le persiflage historique de Voltaire est plus près du
vrai à cet égard que la pédanterie gourmée des modernes?
Il reprend d'un air d'impertinence le récit que Montes-
quieu fait de ces guerres civiles ',en dépeint les horreurs,
en fait à plaisir éclater Tabsence de dessein politique et
de philosophie, puis là-dessus ajoute le plus froidement
du monde : « Tel fut longtemps V esprit des lois dans la
monarchie naissante. »
Aux théories que j'ai rapportées, l'histoire n'oppose
pas seulement son silence, mais im démenti éclatant. Ce
démenti vient de la splendeur que jettent précisément
dans le temps où l'on place l'abaissement de la monar-
chie mérovingienne, les règnes de Glotaire II et de Da-
gobert.
La grandeur de ces princes est un des traits fameux
de l'histoire. M. Zeller, cependant, n'hésite pas à les ran-
ger parmi les rois fainéants. C'est que leur règne est pos
térieur à l'édit de 614. Ce classement serait à peine
croyable. Pour se convaincre qu'il est, qu'on ouvre la
collection de f Histoire de France racontée par les con-
temporains ^comiaQucéQ d'imprimer en 1880. Dans cette
histoire racontée par les contemporains, les contempo-
rains ne soufflant mot de l'importance que M. Zeller
attribue à l'édit de 614, M. Zeller intervient lui-même,
pour suppléer les contemporains et leur montrer là-
dessus leur devoir :
Le triomphe de Clotaire, dit M. Zeller, fut celui des Aus-
trasiens (Clotaire était roi de Neustrie) et de l'aristocratie
1. Esprit des lois, 1. XXXI, ch. i et ii.
DiMiER. Préjugés 6
82 LE GERMANISME. — Tl. LES CARLOVINGIENS
dont la trahison avait livré Brunehaut... Clotaire II dut
accepter un compromis qui, bien plus encore que le traité
d'Andelot, consacrait les progrès faits par l'aristocratie ter-
ritoriale aux dépens de la royauté. L'assemblée de 614 imposa
au roi une convention qui est un véritable renversement du
système monarchique imité de l'empire romain.
Bien plus encore,.,, véritable renversement,,,, bien
autre portée.,,, réduit à néant.,,, pas immense,,,, ïom^ ces
auteurs déclament. C'est l'unique ressource de Terreur.
Voici la preuve de celle à laquelle ils s'adonnent.
A commencer par le traité d'Andelot, il n'est pas vrai
que ce document marque aucun privilège nouveau pour
les grands de la monarchie franque. La teneur de ce
traité, qui par l'accord de Brunehaut et de Contran ter-
mine une première fois la guerre civile, est entre autres
que les donations faites par les rois, soit aux églises, soit
à leurs fidèles, seront gardées à ceux-ci fidèlement : fide-
liter conservetur. Cet article a servi de fondement à tout
le commentaire que je viens de dire. Cependant il ne
dit rien qui ressemble à la transformation des bénéfices
en héritages. Il n'exprime autre chose, et fort naturelle-
ment, que ce qui de tout temps a été nécessaire à la suite
de quelque bouleversement, guerre étrangère ou guerre
civile : les restitutions après la paix.
Ainsi ce prétendu premier pas de l'aristocratie n'est
rien. C'est l'article banal d'un traité dont l'objet n'est à
aucun degré de régler les prérogatives des grands envers
la monarchie, par la raison qu'il ne termine aucune
guerre entre les rois et les grands, mais entre des rois
seulement. Tout ce qu'on y a vu de plus est illusion.
Venons à ledit de 61 't, à cette époque mémorable qui
fait une si belle division de «l'histoire de France racontée
par les contemporains», de M. Zeller. Cet édit contient
un article dont voici la rédaction latine :
LE GERMANISME. — II. LES CARLOVINGIENS 83
Nullasjudex de aliis provînciis aut regionibus in alla loca
ordinetur. Qu'aucun juge de quelques régions ou provinces
ne soit nommé dans d'autres lieux^ afin (continue ce docu-
ment) que, si le juge fait quelque mal en quelque matière que
ce soit, il restitue sur sa fortune propre ce qu'il aura enlevé
sans droit.
Tel est le texte. On imagine que le juge, jitdex, dont
il s'agit, ne signifiant (comme il arrive) qu'un fonction-
naire, désigne le comte. Ainsi le comte ne pourrait être
choisi que dans le pays dont on le fait gouverneur.
Cette interprétation n'a de défaut qu'un seul, qui est
de ne pas considérer ce qui se passa en effet depuis l'édit.
Le fait est qu'après 614 comme avant cette date, les
comtes (comités), ceux qui gouvernaient les cités (civi-
tates) au nom du roi, ont continué d'être choisis dans
d'autres provinces que les leurs. Il est donc parfaitement
impossible que les juges dont on parle soient les comtes.
Il est vrai qu'on pourrait prétendre que l'édit resta sans
effet. L'avantage des nobles en ce cas serait nul.
Mais une chose apparaît aux yeux des historiens mieux
informés. C'est que les comtes, qui n'étaient aucune sorte
d'aristocratie territoriale, mais simplement des fonction-
naires, une aristocratie palatine, ne devaient pas souhai-
ter un règlement comme celui qu'on suppose. Restreindre
les conditions de leur nomination ne pouvait leur être
avantageux. De toutes ces remarques il suit que judex
ne peut être interprété ainsi, qu'on ne saurait le prendre
pour le comte, mais pour les fonctionnaires d'ordre infé-
rieur, vicaires et centeniers à la nomination de celui-ci.
Ainsi l'édit de 614, comme le traité d'Andelot, reste
en dehors d'une histoire prétendue de l'offensive des
grands et des progrès de leurs privilèges au détriment de
la monarchie.
84 LE GERMANISME. — II. LES CARLOVINGIENS
Ce qui vient d'être dit de ces grands mérite d'être
considéré. On s'en fait de nos jours une idée inexacte. Il
n'est pas jusqu'au nom de leudes qui ne concoure à nous
tromper. Leudes nous est à leur égard comme le titre
de leur noblesse ; mais ce mot ne signifie rien de pareil.
Le prince disait : mes leudes, comme on dit: mes hommes
ou mes gens. Leudes ne s'employait qu'au possessif, on
ne disait pas absolument : les leudes.
Ces leudes du roi donc n'étaient pas autre chose que
de grands officiers du palais. On ne conteste pas que
l'opposition au maître ait pu naître chez eux ; encore faut-il
remarquer de quelle sorte cette opposition pouvait être,
venant d'une telle classe d'hommes. Elle ne pouvait
venir que d'ambition, non d'aucun sentiment d'une fonc-
tion sociale. Quand nous prêtons aux menées de cette
aristocratie le sens, devenu trivial dans l'histoire moderne,
d'une revendication d'intérêts généraux méconnus par la
monarchie, nous nous trompons d'époque et de genre.
Imaginer ce que seraient, dans un relâchement du pou-
voir, les intrigues de nos préfets contre le ministère est
un meilleur chemin de comprendre ces événements.
L'opposition, l'action de cette aristocratie ne pouvait
être politique.
A la tête de ce corps de fonctionnaires se trouvait,
comme on sait, le maire du palais. Ce maire du palais
n'est le symbole d'aucun système de gouvernement, il
ne représente aucun principe. Fonctionnaire au même
titre que les autres, il ne saurait agir qu'en fonctionnaire,
soit obéissant et fidèle, soit révolté. Cette révolte ne por-
tera jamais le caractère de' ce qu'on peut légitimement
appeler une opposition aristocratique.
Les mêmes illusions entretenues à propos du traité
d'Andelot et de l'édit de 614 se sont donné cours à pro-
pos de l'histoire d'Ebroïn. Henri Martin assure que ce
LE GERMANISME. — II. LES CARLO VINGIENS 85
maire du palais voulait abattre l'aristocratie « au profit
de la couronne et des masses ».
Mais quoi, la couronne et les masses I Ces choses se
contrarient chez le pauvre Henri Martin. Le pauvre Henri
Martin est pour la liberté ; mais l'histoire donne quelque-
fois à ce mot un sens favorable à Taristocratie ; notre
homme, par horreur de Taristocratie, se rejette vers la
royauté, que le dogme révolutionnaire déclare pourtant
ennemie de la liberté du peuple.
Ne nous lassons pas de répéter qu'un républicain est
deux fois incapable d'écrire l'histoire : premièrement à
cause des limites étroites et proprement contre-historiques
de sa philosophie, en second lieu à cause des alliances
téméraires et contradictoires que le culte imbécile du mot
de liberté lui a fait contracter en divers lieux de l'his-
toire, notamment à Rome et dans l'antiquité. Aussi n'y
a-t-il pas de plus burlesque spectacle que celui de cette
démocratie libérale, tiraillée entre l'éloge des libertés aris-
tocratiques et celui des libertés démocratiques, prenant
le parti d'Ebroïn, tout en regrettant ce qu'il écrase :
La classe anarchique des leudes, dit le pauvre Henri Mar-
tin, ayant été incapable d'user de ses avantages sur la monar-
chie pour fonder un gouvernement aristocratique un peu régu-
lier (notre auteur aurait permis cela et n'ayant produit sous
le titre de mairie qu'une espèce de sous-royauté (voilà le
crime), il était naturel (vraiment !) que la mairie s'animât
d'instincts monarchiques et 5e retournât contre le parti qui
l'avait créée.
Voilà, foi d'historien, ce qui était naturel. Ebroïn, quoi-
que maire du palais, persécute les nobles. Lecteur, ima-
ginez l'efPet de ce mot de noble sur un républicain. Quoi !
noble contre noble! quelle apparence? et comment, entre
noble et noble, le républicain choisira-t-il ? Il sera pour
le noble qui frappe les nobles, et contre le noble qui,
86 LE GERMAjSISME. — II. LES CARLOVINGIENS
ayant pu se servir des nobles contre le roi, protecteur-né
des nobles, a mieux aimé frapper les nobles au nom du
roi. Voilà au vrai sa philosophie, voilà Tétat bourrelé de
son âme. Voilà la Révolution aux prises avec l'histoire.
Augustin Thierry garde un parti moins ridicule, plus
convenable aux mérites incontestables de son esprit ; il
tient pour le système romain. Il assure que le salut de
la monarchie française était de bâtir sur ce principe ; il
déteste avec le germanisme tout ascendant de Taristocra-
tie. Mais revenons au bon sens et à l'histoire.
La bataille de Testry, par où se terminent les guerres
civiles ouvertes par Ebroïn, ne fut donc la ^'ictoi^e ni d'un
parti politique, ni d'une race. Elle ne fut pas même celle
d'un Etat. Elle ne fut que la consécration d'une famille:
la famille des Carlovingiens.
Les Carlovingiens se consolidèrent au pouvoir par
Teffet de la continuité d'une même charge dans la même
famille. Maires du palais d'oncle en neveu, de père en
fils, ils joignaient aux facilités d'avancement que donnait
cette charge plusieurs avantages personnels qui leur per-
mirent d'en profiter.
Pépin de Landen occupa la mairie vingt-cinq ans, du-
rant un quart de siècle, sous des rois enfants, ou dont
l'absence remettait le pouvoir en ses mains. En même
temps l'essor de sa fortune privée, ses propriétés, ses
alliances, le mettaient en mesure, par diverses pratiques,
d'accaparer en fait l'hérédité. Le renom de piété et de
sainteté qui reposait sur cette famille ajoutait à tous ces
prestiges. Fustel l'appelle une famille de grands proprié-
taires et de saints.
La mairie du palais commandait tout, parce que le palais
concentrait tout: c'était au propre toute l'administration.
Et dans cette concentration, chose notable, aucun grand
office ne se rencontrait dont la mairie pût recevoir om-
LE GERMANISME. — II. LES CARLOVINGIENS 87
brage. Point de maître de la milice, comme au temps des
Romains ; pas de maître des offices, pas de cornes largi-
tionu7n.FdiT là l'importance de la fonction, enflée du cré-
dit des personnes, put croître l'importance de celles-ci
sans limites. Ils prirent le titre de duc des Francs et sous
ce nom, depuis la bataille de Testry, gouvernèrent toute
la monarchie.
Ainsi aucun triomphe de Tesprit germanique n'est re-
quis pour expliquer Tavènement des Pépins et de Ghar-
lemagne. Cet avènement n'est Teffet et la preuve d'aucun
retour d'une race dont les Mérovingiens n'avaient pas
réussi à assurer le triomphe. Maintenant, faut-il admettre
qu'un retour de ce genre suivit en réalité l'avènement
de la dynastie carlovingienne ?
La réponse à cette question se présente d'elle-même.
Elle tient dans le caractère plus romain que jamais as-
sumé par la monarchie de Gharlemagne. Le titre d'em-
pereur qu'il prit vient à propos pour nous en avertir. Mais
on peut faire une objection tirée de l'établissement du
système féodal.
Personne ne conteste que le système féodal ne se soit
constitué sous les Garlovingiens. Tous les historiens clair-
voyants ont avoué que, dès le règne de Gharlemagne, la
féodalité était faite, que seul l'ascendant particulier de
l'empereur masquait le morcellement qu'elle devait en-
traîner. Seulement j'ai dit que la féodalité n'est pas la
même chose que le germanisme. Il s'agit d'en rapporter
les preuves.
G'est ici le point principal du préjugé germanique.
L'éclaircissement de ce point seulement permettra de s'en
défaire tout à fait.
Il faut remarquer d'abord qu'amis et ennemis se con-
centrent dans la défense de ce point. Ennemis de l'aris-
tocratie, comme Augustin Thierry, ou amis, comme Bou-
88 LE GERMANISME. — II. LES CARLOVINGIENS
lainvilliers, se rencontrent en ceci, qu'ils la font venir de
la conquête. Les partisans du système féodal font l'éloge
de la Germanie ; les révolutionnaires Taccusent, retenus
seulement par le plaisir qu'ils sentent à voir le régime
féodal tenir en échec la royauté. Il faut montrer que les
uns et les autres prennent un faux objet de leur amour
et de leur haine.
L'argument qu'on tire de la conquête a été réfuté au
chapitre précédent. N*y ayant point eu de conquête, il
n'y a pas eu de race conquérante. Aucune classe de
citoyens français ne peut donc se vanter de descendre
des conquérants, aucune ne peut se plaindre d'être vic-
time d'une ancienne servitude guerrière. Cependant les
germanistes allèguent des témoignages d'une préémi-
nence ancienne d'une race sur l'autre, au temps même
de la monarchie franque. Sera-t-il permis de dire que,
de quelque manière que les Francs se soient établis dans
la Gaule, le fait d'une condition privilégiée de ceux-ci est
au moins certain dans la suite ? de sorte qu'à tout le
moins l'antagonisme de race est au sein de la nation
française, comme la dilTérence de race est à la base de
son ancienne constitution.
Les témoignages dont je parle se rapportent au tcer-
gelcl^ à ce fameux prix du sang, dont on a tant parlé
depuis cent ans par le monde, et que Fustel de Coulanges
réfute dans un chapitre que ^L Jullian a omis dans l'édi-
tion posthume de son Histoire *. C'est donc le weryeld
qu'il faut examiner.
On l'a confondu avec la composition. Celle-ci consiste
dans les réparations dont les familles conviennent entre
elles quand l'une a reçu quelque détriment de l'autre.
La composition soustrait le coupable aux peines que les
1. V. Histoire des Institutions de l'ancienne France, édition de
1876, p. 482.
LE GERMANISME. II. LES CARLOVINGIENS 89
tribunaux prononcent ; elle n*est pas le fait de la justice,
mais l'expression de commodités ; elle n'est pas ordonnée
par le pouvoir social, mais acceptée par les parties ; elle
n'est pas d'ordre public, mais privé. Au nombre des
injures sujettes à se payer par la composition, le meurtre
est compté. La famille du mort consent d'abandonner
plainte moyennant un accommodement. Ces accommode-
ments consistent en argent, dont le taux est fixé par
certaines conventions. Les sommes réclamées de la sorte
varient avec la qualité du mort et diverses autres cir-
constances. Le taux de ces sommes est réglé dans le
ivergeld.
Précisément parlant, le icergeld Qsi une estimation en
argent des hommes, selon la classe à laquelle ils appar-
tiennent. Il dépasse le champ de la composition. On n'y
trouve pas seulement les sommes à payer en échange de
l'honneur ou de la vie d'un tel homme, mais encore
celles qu'un tel homme doit payer en vertu de sa qualité.
La pratique des compositions était dans les mœurs des
Romains. 11 faut noter cependant que les lois étaient
contraires. Les Barbares furent si éloignés d'apporter
avec eux un tel usage du icergeld, qu'ils épousèrent à
cet égard l'hostilité de la loi romaine. Les Burgondes et
les Visigoths défendirent la composition pour le meurtre.
Leurs lois n'en portent pas moins fixation du wergeld.
Ainsi, et c'est un premier point, le wergeld ne porte
aucunement le caractère d'un marchandage de la vie des
hommes, n'étant pas établi en vue de la composition, qui
seule ordonne ce marchandage. Cependant il prise en
argent les hommes, et les prix qu'il marque sont diffé-
rents.
Là-dessus, on a écrit et répété que ces prix changeaient
avec la race. C'est le point essentiel du débat. Celui qui
avait tué un Franc payait 200 sous d'or ; pour un Romain
90
LE GERMANISME.
II. LES CARLO VINGIENS
c'était 100 sous seulement. Voilà ce qu'on assure et la
preuve qu'on apporte des effets de la conquête ou de son
équivalent sous le régime de la monarchie franque.
Les hommes j étaient inégaux, non en vertu des con-
ditions sociales, mais en considération des races dont
ils étaient issus. Le descendant du Barbare envahisseur
était estimé deux fois le prix du Romain indigène. Deux
peuples vivaient sur le même sol, sans mélange, dans
un antagonisme que chaque application de différences
si grandes devait aigrir.
Entre ces existences disparates, dit Augustin Thierry, la
loi criminelle du peuple dominant établissait, par le tarif des
amendes pour crime ou délit contre les personnes, une sorte
de hiérarchie, point de départ du mouvement d'assimilation
et de transformation g-raduelle qui, après quatre siècles écou-
lés, du V*' aux® siècle, fît naître la société des temps féodaux.
Cette conséquence a paru très certaine. Cependant le
fondement y manque absolument. C'est que l'inégalité
marquée dans le wergeld n'eut jamais le sens qu'on ima-
gine.
Premièrement, si telle avait été l'inégalité des deux
races, l'attestation ne s'en trouverait pas seulement dans
quelques constitutions ; les auteurs en feraient mention,
on. en verrait l'effet et le retentissement dans la plu-
part des récits de l'époque, où se rencontreraient des
hommes de l'une et de l'autre race. Or le cas est tout
contraire. Pas un auteur du temps ne fait mention
d'une différence entre Romains et Francs. Pas un même
ne dit qu'il y ait des Romains et des Francs. Cette dif-
férence est passée sous silence, ce qui fait croire qu'elle
était ignorée. Comment donc supposer qu'elle ait donné
matière à des traitements à ce point inégaux ? Mani-
festement cela est impossible. En mettant de côté tout
LE GERMANISME. — II. LES CARLOVINGIENS 91
jugement exprimé au sujet d'un pareil traitement, en
accordant que les écrivains d'alors, habitués à ce que
nous regardons aujourd'hui comme une injustice, aient
omis de s'en indigner, encore n'auraient-ils pu se dis-
penser d'en parler, ne fût-ce qu'à cause des conséquences
de fait qu'elle aurait jetées dans la vie de tous les jours.
Or, dans aucune circonstance, à aucun propos, dans pas
un texte, cette situation ne se laisse soupçonner.
En second lieu, quand même l'intention eût été de
maintenir cette inégalité entre les sujets français, on
ne voit pas comment on aurait pu y pourvoir. Nous
avons des preuves innombrables, d'une part, de mariages
contractés entre des Francs et des Romains, d'autre
part, de la confusion des noms : nombre de Romains por-
tant des noms germaniques, nombre de Francs portant
des noms latins. L'embarras de deviner d'abord, de
décider ensuite à laquelle des deux races tel ou tel
homme appartenait, devait être extrême et parfois inso-
luble. Or, d'une part, étant insoluble, on ne peut imagi-
ner qu'une loi de différence eût obligé à le trancher ;
d'autre part, l'entretien de cette confusion ne se conce-
vrait pas dans une société où les uns auraient eu tant
d'intérêt à se distinguer des autres et n'auraient pas
manqué des moyens de le faire.
Enfin et troisièmement, l'effet de la différence dont on
parle eût été illusoire. En effet, la société d'alors est
toute soumise à ce principe que les Romains avaient
droit de n'être jugés que d'après les règles du droit
romain, même dans un procès avec des Francs, même à
titre de défendeurs. La différence qu'on rapporte du loer-
geld n'est que dans la loi barbare. Quelle apparence
qu'on fût allé inscrire dans les lois barbares l'infériorité
d'hommes à qui l'on gardait le droit de se faire juger
d'après d'autres lois ? Apparemment la famille romaine,
92 LE GERMANISME. — II. LES CARLOVINGIENS
à qui le wergeld franc n'accordait que la moitié, eût
réclamé et obtenu le tout en excipant des règles de la
composition romaine.
Cette triple remarque préjuge la question. Elle la pré-
juge absolument. La loi franque du icergeld n'a pu être
ce qu'on prétend.
L'erreur est venue de ce qu'on n'a pas compris le sens
des termes latins qu'elle emploie. Le mot francus qu'on
y lit ne signifie pas un Franc, ni le mot romanus un
Romain. Francus signifie un homme libre. Ce sens est
établi par l'alternance qu'on remarque de ce mot avec
ingemnts. D'un autre côté, romanufi alterne avec eccle-
siasticus et regius. Ces trois qualités désignent des affran-
chis ; on les appelle en général tabularii. Un texte de
ces lois dispose que le fils de Vingenuufi qui épouse une
tabularia de l'une des trois classes devient tabularius
lui-même d'une des trois classes, entre lesquelles roma-
7UIS est cité. Il est clair que romanus ici ne reçoit aucun
sens de nation, mais de condition sociale seulement.
Ainsi les inégalités marquées dans le icergeld ne tom-
bent pas sur les races, mais sur les classes. Un Romain
n'est pas prisé au-dessous d'un Franc, mais un affranchi
au-dessous d'un homme libre. Ainsi ces inégalités ne
peuvent servir à prouver aucune prééminence de la race
franque sur la romaine, partant aucune introduction des
institutions germaniques, aucune part de ces institutions
dans l'avènement de la féodalité.
Au reste, il faut avouer qu'en deux ou trois endroits
la rédaction de la loi salique présente un emploi du mot
francus qu'on peut se croire obligé d'expliquer par la
race. Mais cette explication, que ne saurait imposer un
si petit nombre de passages, ne peut être reçue sans
joter Ihistorien dans des difficultés inextricables.
LE GERMANISME. II. LES CARLOVINGIENS 93
D^où est donc venue la féodalité ?
En un mot, du désordre causé par Tenvahissement des
Barbares et par la dislocation de l'Empire. Imaginer
qu'elle est Feffet des institutions romaines, n^est pas plus
conforme à la vérité que de la tirer de la Germanie. La
féodalité est née des conditions que l'affaiblissement de
l'autorité, le relâchement de Tadministration, le bri-
gandage, Tinsécurité causée par l'état de guerre faisaient
désormais à la vie des hommes.
Dans une difficulté de vivre dont les derniers siècles
n^'offraient pas d'exemple, chacun chercha sa sécurité
dans l'obéissance d'un plus fort. Les hommes s'enga-
gèrent aux hommes. Sujets auparavant, ils se firent
fidèles. Le droit public qui protégeait les citoyens de
l'Empire romain fit place aux garanties de l'engagement
personnel.
A cette transformation sociale on ne peut douter que
quelques institutions germaniques aient servi de point
de départ. Il en fut de même d'assez d'institutions ro-
maines. La preuve de ce dernier point est donnée par
Fustel de Goulanges dans son livre des Origines du
Système féodal. On y voit le bénéfice et le patronat, tels
qu'ils se pratiquèrent dans l'Empire, servir dans leur
développement à la constitution de la féodalité. A ce
résultat servit surtout l'institution du précaire romain,
sorte de bénéfice incessamment révocable, dont la pra-
tique a plus d'une ressemblance avec ce qu'on vit fleurir
plus tard.
On peut demander, dans tout cela, quel avait été le
rôle de la première dynastie. Dépouillé du prestige des
grandes luttes de principes et de races dont une fausse
histoire l'environna, le rôle qu'on lui voit jouer s'huma-
nise. Il rentre dans une notion plus vraisemblable des
choses.
94 LE GERMANISME. — II. LES CARLOVINGIENS
Héritière de l'administration que TEmpire avait éta-
blie dans la Gaule, on ne peut louer cette monarchie de
l'avoir maintenue et réparée. Soit que ces princes en
fussent incapables, soit inclémence des temps, l'affai-
blissement de la puissance publique se poursuivit entre
leurs mains. Doués d^assez de sens politique pour ne
rien faire qui dût en précipiter la ruine, soigneux au
contraire de conserver ce qu'ils en pouvaient apprécier,
ils représentent tout le degré de politique et de civilisa-
tion qui se pouvait en ces temps-là, et de la part d'une
dynastie barbare. De ce qui restait de l'Empire ils con-
servent tout ce qui maintenait, dans la lente décadence
du gouvernement romain, les attributs d'un Etat régulier.
Cette aurore d'une monarchie est la fin d'un régime ;
n'oublions pas au moins que cette monarchie maintenait
les débris de ce régime. L'union dont elle était garante
préparait l'unité française. Elle assurait l'essentiel des
bienfaits liés à l'existence d'un grand Etat, et que notre
pays est seul à avoir connu dès ces temps-là. L'antiquité
de la monarchie française n'est pas une vaine gloire
dynastique, un vain prestige des antiquaires : elle est
un bienfait national.
Entre plusieurs effets de ce bienfait, il faut compter
la protection contre les attaques du dehors et la mise à
l'abri des invasions nouvelles.
CHAPITRE IV
SUR LA MONARCHIE CAPÉTIENNE
I. LE PRÉJUGÉ DÉMOCRATIQUE ET LE MÉPRIS
DE LA FONCTION ROYALE
Personne ne conteste que la France moderne, qui réa-
lise le dessein d'un grand État, ne soit une conquête de
Tunité politique sur la dispersion féodale. Le signe ma-
tériel de cette conquête est dans les accroissements ter-
ritoriaux de. la monarchie.
II faut imaginer ce qu'était la dispersion dont il s'agit,
au temps des derniers Carlovingiens, sous Lothaire et
Louis d'Outre-Mer, sous Hugues Capet et sous les pre-
miers Capétiens, au x^ et au xi« siècle. En ce temps-là,
il est comme impossible d'assigner un lieu à la nation
française, je veux dire à son lien d'unité. Est-ce Laon,
où résident les derniers descendants de Charlemagne ?
Est-ce Paris, capitale des ducs de France ? Quant au
pouvoir de ces princes, il est nul ou à peu près. L'au-
torité suprême qu'on leur reconnaît se borne à quelques
cérémonies auxquelles n'est attachée nulle puissance
effective. Un monde de vassaux, suzerains à leur tour
de vassaux et d'arrière-vassaux, compose sous eux une
hiérarchie sans fin, dont l'étendue leur fait honneur,
mais tient en respect leur vain titre.
Ce qu'une telle dispersion du pouvoir eût produit, si
elle eût duré, il n'est pas difficile de le dire. Elle eût
96 SUR LA MONARCHIE CAPÉTIENNE
éternisé le désordre, par le double effet qui caractérise
cet état de la société : l'anarchie intérieure et les guerres
féodales. La création de Tunité française a été le remède
à ces maux.
Or, remarquons-le à la honte du plus sot des préjugés
modernes, cette création et partant les bienfaits qu'elle
comporte sont l'œuvre de la monarchie.
J'appelle ce préjugé démocratique. Il fait bon marché
de rimportance des rois. Il ne défend pas d'avouer que
les monarchies sont bonnes à donner l'essor aux nations,
en particulier dans Tordre militaire. On convient que
l'action du roi est à peu près nécessaire à l'empire que
donnent la diplomatie et la guerre ; mais quant à la pros-
périté, c'est chose sûre que la monarchie n'y est pas
nécessaire. La monarchie est regardée comme un article
de luxe. Sans roi, on a le bonheur dans la médiocrité.
J'ajourne ici la question de savoir si les nations peuvent
se promettre la prospérité sans conquêtes d'aucune sorte.
Supposez qu'elles le puissent, voilà ce qu'on dit des rois.
Bons pour rendre les Etats glorieux, on n'imagine pas
qu'il rentre dans leur fonction de les créer.
Et l'on se remplit l'esprit de cette chimère : Les peuples
existant par eux-mêmes ; les nations nées du seul besoin
que les citoyens avaient de les former, ou même du seul
profit qu'ils trouvent à en faire partie.
C'est en vertu d'une conception si belle qu'ayant dis-
tingué le prince de la nation, on agite mille questions
devenues insolubles par là, et qui n'auraient pas même
de sens, supposé que cette distinction fût fausse. On
demande par quelle prévention les historiens se sont
adonnés à l'histoire des princes seulement et ont négligé
celle des peuples.
Ce propos-là est répandu de nos jours. Les articles de
journaux, les circulaires d'État, les préfaces des manuels.
T. LE PRÉJUGÉ DÉMOCRATIQUE 97
sont pleins des récriminations qu'il suggère. Augustin
Thierry paraît être le premier des historiens sérieux qui
Taient tenu. Remarquons que ce préjugé s'accorde avec
l'apothéose moderne du principe immanent de race.
On n'apprendra peut-être pas sans intérêt qu'il remonte
au xviii' siècle, et qu'à cette époque l'abbé Velly, qui
avait pris dans le public la place de Daniel et de Méze-
raj, s'en faisait l'écho en ces termes, dans la préface de
son Histoire de France :
Bornés, dit-il parlant des autres historiens, à nous appren-
dre les victoires ou les défaites du souverain, ils ne nous
disent rien ou presque rien des peuples qu'il a rendus heu-
reux ou malheureux. On ne trouve dans leurs écrits que
longues descriptions de sièges et de batailles, nulle men-
tion des mœurs ou de l'esprit de la nation. Elle y est presque
toujours sacrifiée à un seul homme... C'est le défaut qu'on
a tâché d'éviter dans cette nouvelle Histoire de France. L'idée
qu'on s'y propose est de donner, avec les annales des princes
qui ont régné, celles de la nation qu'ils ont bien ou mal
gouvernée, de joindre au nom des héros qui ont reculé nos
frontières ceux des génies qui ont étendu nos lumières., etc.
Ces paroles semblent inoffensives, cependant elles sont
funestes et n'annoncent rien moins que la ruine de l'his-
toire. Que le vieux Du Haillan s'y entend mieux, qui
dit au contraire que ces choses « n'appartiennent en rien
à l'histoire, laquelle ne doit traiter qu'affaires d'État,
comme les conseils des princes, leurs entreprises, et les
causes, les effets et les événements d'icelles ».
Il ne faut mêler de matières ensemble que celles qui
s'expliquent l'une par l'autre. Les mœurs des peuples
n'entrent que peu dans les causes qui servent à expli-
quer le succès des États. Il y a un temps pour l'histoire
des mœurs, il y en a un autre pour l'histoire politique,
laquelle se nomme tout simplement V histoire. Après
DiMiBR. Préjugés 7
98 SUR LA MONARCHIE CAPÉTIENNE
cette histoire-là, rien n'empêche qu'on ne fasse l'autre ;
qu'on ne passe à celle du luminaire et des cartes à jouer.
L'erreur serait de les confondre.
Contre le sophisme qui revendique les droits des
peuples contre l'histoire des rois, il doit être permis
d'appeler l'histoire de France en témoignage. Elle est
très propre à ce dessein. En effet, Tœuvre des premiers
Capétiens nous montre, aux débuts de cette histoire,
non pas l'essor de la puissance française, mais la créa-
tion de notre patrie.
J'ai dit que la matière en fut façonnée par César, et
que dès lors la Gaule avait formé une nation. La créa-
tion de la monarchie franque vint lui donner une forme
indépendante ; mais tous ces événements n'avaient rien
assuré. Au contraire, ils eurent si peu de suite qu'on
voit la maison capétienne obligée de tout reprendre à
son avènement.
La décadence de Tordre public accompagnait à cette
époque l'affaiblissement de la royauté. La conséquence
es't à retenir ; n'oublions pas que, dans ces commence-
ments, ces deux faits sont comme inséparables.
On les voit se produire bientôt après la mort de
Charlemagne, dans les guerres que se livrèrent les fils
de Louis le Débonnaire, qui mirent tout l'Empire en
rumeur et qui, prolongées après la mort de ce dernier,
aboutissent au partage de 8i3.
Le fatalisme évolutionniste, qui ne connaît que des
causes immanentes, souvent impossibles à découvrir,
mais toujours faciles à inventer, n'a pas manqué d'ex-
plications pour ces faits-là plus que pour les autres. De
même qu'il attribue la formation de chacun des Etats
modernes à l'inéluctable exigence d'une nationalité qui
I. LE PRÉJUGÉ DÉ3I0CRATIQUE 99
se cherche, de même il attribue le partage de l'empir
de Charlemagne à l^invincible action des races.
Selon les tenants de ces systèmes, des conflits de races
que la main puissante de Charlemagne avait rapprochées
pour un temps engendrèrent et devaient engendrer la
guerre entre ses descendants. Mais comment d'une cause
si importante n^'est-il fait de mention dans aucun écrit du
temps ? Il est à peine croyable combien les questions
de race étaient ignorées à cette époque. Tout fait croire
que les races s'ignoraient elles-mêmes, bien loin de se
rendre auteurs d'aucun conflit.
Ce qu'il y a dans cette affaire de tout à fait péremp-
toire, c'est la manière dont fut réglé le partage entre les
fils de Louis le Débonnaire. On ne peut rien voir de
moins conforme aux races. Par exemple, les États de
Lothaire allaient du Weser jusqu'à Venise, unissant en-
semble la Frise, la Lorraine, la Franche-Comté, la Pro-
vence, la Lombardie et la Toscane. On se demandera
quelle race une telle frontière eut pour effet de rendre à
ses destinées. Au prix d'un pareil mélange, le scandale,
fameux dans l'école libérale, des traités de 1815 n'est
rien. Je m'adresse à l'école des évolutionnistes, qui est
la même, et je demande comment on aurait jamais songé
à terminer un conflit de races par les partages du traité
de Verdun.
La vérité est que la guerre qu'il termine n'eut d'autre
cause que les puissances féodales. Le témoignage s'en
trouve dans les auteurs du temps.
A «la nouvelle de la mort de son père, dit Nithard \ Lo-
thaire fit savoir partout qu'il laisserait les bénéfices et les
dignités à tous ceux qui les possédaient déjà, pourvu qu'ils
1. Chez Fustel de Coulanges, les Transformations de la Royauté,
p. 632.
100 SUR LA MO>'ARCHIE CAPÉTIENNE
se fissent ses fidèles. Duhios quoque fidel sacramenio firmari
prœcepit.
Ainsi la circonstance de ce serment permet à Lothaire
de se fortifier, et par là l'encourage à la guerre. Cette
guerre elle-même et les forces qu'il y déploie ne sont
donc autre chose que Teffet de Tinstitution féodale.
A leur tour les vassaux demandent la guerre. Ils re-
doutent entre les princes un accord qui permettrait de
se passer d'eux. Rien à cet égard n'est plus curieux que
les termes du serment de Strasbourg, juré par Charles
le Chauve et Louis le Germanique en présence de Tar-
mée de leurs vassaux. On le représente comme un en-
gagement des deux frères l'un à l'autre. Au livre IV de
ses Transformations de la Royauté carolingienîie, Fus-
tel de Coulanges en a donné l'explication. La vérité est
que rengagement est pris par chacun des deux princes
envers ses vassaux. Se jurant entre eux devant ceux-ci
une alliance militaire, ils ne manquent pas de mention-
ner que ce serment les lie envers ceux qui en sont té-
moins :
Quoniam vos de nostra stabili fide ac firma fraiernilate
dubilare credimus, hoc sacramenlum inler nos in conspecla
vestro jurare decrevimus : Parce que nous croyons que vous
douiez de notre constante foi et de notre ferme attachement
fraternel, nous avons décidé de nous jurer ce serment en
votre présence.
Cet engagement envers les vassaux n'est pas une pro-
messe, msris un traité, dont la sanction même n'est pas
omise :
Si sacra nu'.nl uni quod fralri meo juravero violare prse-
sumpsero^ a subdilione mea et a juramenlo quod mihi ju~
raslis unumquemque vestruni absolvo : Si jamais je viole
I. LE PRÉJUGÉ DÉMOCRATIQUE 101
le serment que je vais jurer à mon frère, je vous relève tous
et chacun du serment que vous m'avez fait à moi-même.
On ne saurait demander des termes plus clairs. On
n'en saurait, dis-je, imaginer qui marquent mieux la
cause de guerres reposant sur de pareilles alliances : à
savoir la constitution féodale, les dispositions qu'elle en-
tretient, ainsi que les liens qu'elle impose.
On sait comment l'empire de Charlemagne, reconsti-
tué un peu plus tard dans une unité éphémère, fut par-
tagé de nouveau et pour toujours après la déposition de
Charles le Gros en 888. C'est alors que le royaume des
Francs eut pour la première fois un roi de la famille des
Capétiens. C'était Eudes, comte de Paris.
La monarchie se trouva bornée à Test par la Meuse
et par le Rhône. Cette frontière était formée de la Lor-
raine, partie de la Germanie, qui revint à Arnould, le-
quel fut bientôt remplacé par la maison de Franconie ;
de la Bourgogne et de la Provence_, réunies peu après
sous le nom de royaume d'Arles, puis inféodées à l'Em-
pire.
Ce partage n'inspire aucune remarque particulière ;
l'état intérieur du royaume est ce qui doit retenir notre
attention.
On y voit les grands feudataires tenir en échec la
royauté. Ils étaient auteurs de ces partages, et tout ce
que peuvent naturellement prétendre les arbitres d'une
situation appartenait à ces princes. Ce qui restait était
peu de chose : c'était la part de la couronne. Au temps
du roi Lothaire, en 854, le domaine royal est réduit au
comté de Laon et aux villas royales de l'Oise, au nom-
bre desquelles étaient Compiègne et Verberie. Les con-
séquences de cet état se montrent, d'une part, dans l'évé-
nement de guerres dont la monarchie sans défense est
102 SUR LA MONARCHIE CAPÉTIENNE
Tenjeu entre les seigneurs. Herbert, comte de Verman-
dois, s'étant emparé de Charles le Simple, tient en ré-
serve ce descendant de Charlemagne contre Raoul devenu
roi. D'autre part, les grands fiefs oscillent entre la France
et l'étranger ; la Lorraine, la Bourgogne, en offrent des
exemples. A Favènement de Charles le Simple, un grand
feudataire porte la Lorraine sous l'obéissance de ce prince,
et cette province devient fief de France ; à Tavènement
de Raoul, on la voit retourner à l'Allemagne. Tant d'ins-
tabilité rend impossible tout avancement de l'Etat fran-
çais.
Un troisième effet de la situation consiste dans le pro-
longement des discordes intestines entre des maisons de
grandeur égale, trop puissantes pour recevoir la paix de
celle qui tient, avec la descendance de Charlemagne,
l'office d'arbitre et le nom de roi. Le mépris de cet office
et de ce nom permet aux comtes de Vermandois, aux
ducs de Bourgogne, aux ducs de France des guerres où
le désordre se prolonge et semble ne devoir jamais finir.
Sur tout ceci, joignez le mal inévitable des Etats fai-
bles et divisés, la peine que porte partout ce désordre inté-
rieur, l'avertissement que les hommes ont toujours reçu
et recevront toujours d'avoir à former des patries : l'en-
vahissement de l'étranger. C'est ici l'invasion des Nor-
mands. Les phases de ce fléau terrible accompagnent les
révolutions de la monarchie carlovingienne. Jamais on
ne vit, dans l'ordre de l'invasion étrangère, de signes
plus accusateurs de la faiblesse d'un État. On ne se borne
pas à la subir, on traite avec l'envahisseur, on traite avec
lui de l'invasion. Charles le Gros, par un traité en règle,
en 889, concède aux Normands le ravage de la Bourgo-
gne. Charles le Simple en 911 les établit dans le gou-
vernement de la Normandie. La France n'échappe pour
quelque temps à la dévastation que par le partage.
I. LE PRÉJUGÉ DÉMOCRATIQUE 103
Tel est le tableau dont il convient de composer une
préface à Favènement définitif des princes capétiens au
trône. Cet avènement commence le rétablissement de
Tordre. Notre pays leur en doit le bienfait.
Cet ordre ne pouvait se rétablir que par l'unité poli-
tique. Le défaut de cette unité était la cause de tant de
désordres. La restauration de Tunité fut Tœuvre de la
royauté.
Il ne faut pas dire royauté capétienne. Il n'y a pas de
royauté capétienne. Nombre d'auteurs tiennent à cette
désignation, parce qu'ils entendent par là une certaine
essence et nature, une détermination particulière de l'au-
torité suprême dans la personne des Capétiens. Ils appel-
lent cette autorité la monarchie féodale.
Il s^agit ici d'une de ces déterminations de principe
délicates, mais dont Textrême importance se fait sentir
dans les effets. Augustin Thierry s^imagine que la monar-
chie française a reçu l'empreinte d*absolutisme de son
origine féodale.
La royauté regardée, dit cet historien, comme un droit per-
sonnel et non comme une fonction publique, le roi proprié-
taire par-dessus tous les propriétaires, le roi tenant de Dieu
seul : ces maximes fondamentales de notre ancienne monar-
chie dérivent toutes de Tordre de choses qui modelait la con-
dition de chaque homme sur celle de son domaine et sanc-
tionnait l'asservissement de tous les domaines hors un seul *.
Le même auteur allègue en preuve de cette origine,
que la monarchie française a cherché dans la loi salique
(qu^il compte pour féodale) sa règle de succession au
trône.
Augustin Thierry n'est pas seul à abuser de ce fait.
1. Lettres sur l'Histoire de France, édit. iii-12, p. 129.
104 SUR LA MONARCHIE CAPÉTIENNE
Rien n'est plus commun chez les métaphysiciens de This-
toire que de tirer des conséquences extrêmes de Tusage
qui fut fait par les Capétiens de la loi salique. Mais c'est
une chose qu'on ne doit pas permettre, cet usage étant
de circonstance et n'ayant tenu à aucune raison de prin-
cipe. C'est une question de savoir si, par une disposition
générale qui réglait les héritages, la loi salique devait
s'appliquer au trône ; mais, cette question mise de côté,
il est certain qu'on ne s'avisa d'en requérir l'autorité
qu'à cause du péril où fut mise tout à coup, par le défaut
d'héritiers mâles, après trois cents ans de succession
masculine, la stabilité de la monarchie. La chance vou-
lut qu'on trouvât ce moyen. La France fut assez heu-
reuse pour posséder dans d'anciens monuments de quoi
fixer son droit national et arrêter le consentement des
peuples à ce qui faisait leur indépendance. Il est sûr
qu'on n'y eût jamais songé, qu'on se fût gardé de faire
parler le passé et de solliciter ses oracles, si l'apparence
d'anciennes dispositions eût contrarié le bien du royaume
et l'intérêt de la dynastie. L'utilité de la loi salique en
ceci assura son autorité. Cette autorité n'est pas quelque
chose d'essentiel à la monarchie. Quand on aurait le
droit de la nommer féodale, la monarchie n'en prendrait
pour cela aucun caractère de féodalité.
De la part d'auteurs comme Augustin Thierry, il faut
savoir que l'assertion contraire entra dans le dessein de
justifier, comme seul conforme à l'ordre de l'histoire
de France, ce qu on appela dans le temps le si/stème :
c'est la monarchie de Louis-Philippe. Il s'agissait, en se
rangeant à celle-ci, d'éliminer le caractère féodal intro-
duit par violence contre l'ordre romain et regardé comme
inséparable de la royauté traditionnelle.
Nouvelle occasion de mesurer l'influence de la philo-
sophie de l'histoire sur le train de la politique. Des hom-
I. LE PRÉJUGÉ DÉMOCRATIQUE 105
mes de ce crédit et de cette importance ont apporté le
poids de leur adhésion, l'autorité de leur approbation à
la monarchie de Louis-Philippe à cause de Tidée qu'ils
se faisaient du cours des choses au x" siècle. La politique
au XIX' ressentait Teffet de ces idées. L'histoire de Hugues
Capet se changeait, par Teffet d'une philosophie, en for-
ces vives et agissantes contre la maison de France et le
carlisme. Tant il y a, dans l'histoire expliquée, d'impor-
tance immédiate et pratique.
Guizot, dans une définition de la monarchie de Hugues
Capet, se plaît à suggérer des traits de comparaison
avec celle dont il fut le ministre ; justifiant discrètement
la nouveauté de celle-ci au moyen de ce qu'il trouve
de nouveau dans celle-là. On remarquera le choix des
termes de ce curieux morceau :
Ses ancêtres n avaient été ni empereurs, ni souverains de
tout le territoire ; les grands possesseurs de fiefs n'avaient
pas été ses officiers ou béiiéficiers ; il était l^un d'entre eux^
sorti de leurs rangs, jusque-là leur égal. Ce titre de roi^ qu'il
s'appropriait, pouvait leur déplaire^ mais non leur porter
sérieusement ombrage. Ce qui portait ombrage dans la
royauté carlovingienne^ c était ses souvenirs^ son passé :
c'était un roi parvenu en harmonie avec une société renou-
velée.
Le roi parvenu de la féodalité autorisait après dix
siècles le parvenu de la bourgeoisie, une société bour-
geoise nouvelle exigeant cette révolution en symétrie de
celle que la société féodale avait faite dans sa nouveauté.
Le goût régnant du Moyen Age tournait les esprits vers
ces souvenirs. La figure de Robert le Fort se rendait
plus familière que celle de Louis XIV. Dans Tembarras
de nommer d'un nom d'ancien régime le petit-fils du roi
à sa naissance, celui des comtes de Paris revécut comme
106
SUR LA MONARCHIE CAPÉTIENNE
de lui-même. Un passé si ancien n'était plus un passé ;
ces souvenirs oubliés ne portaient pas d'ombrage. On va
voir que tout cela n'était que des illusions.
L'avènement de Hugues Capet est l'œuvre de la féo-
dalité sans doute, mais le caractère qui s'ensuivait pour
lui, effet d'une fonction plus vieille que cet avènement,
antérieure à la féodalité même, n'avait rien de féodal
pour cela.
Les seigneurs qui firent Hugues Capet roi choisirent,
il est vrai, la personne ; ils ne créèrent pas la fonction.
Gomme ils ne la créèrent pas, cette fonction n'a pas
tenu d'eux son essence ; la nature de l'autorité royale,
conférée une fois par les seigneurs, ne tint rien des
idées de ces seigneurs ni des conditions de leur puis-
sance. Chez les modernes on voit des changements de
principes signalés à l'attention des hommes par des chan-
gements de vocabulaire : roi des Français s'y trouve
distingué de roi de Finance. Cet instrument de change-
ment n'existait pas alors. Comme aucune charte ni
constitution ne fut avec cela imposée, tout ce qu'on
veut bien imaginer de transformation du principe monar-
chique avec Hugues Capet demeure en l'air.
C'est ce qu'établit parfaitement M. Luchaire dans sa
savante et judicieuse Histoire des Institutions politiques
de la France sous les premiers capétiens.
Aucune charte ni constitution ne fut la condition d'ac-
cession d'Hugues Capet à la couronne. D succéda dans
les mêmes termes qu'eût pu faire un Carlovingien.
Remarquons qu'il n'était pas même le premier de sa
race à régner. Avant lui, Eudes et Robert avaient porté
le titre de roi de France. La couronne fut remise à
Hugues Capet telle que Robert et Eudes l'avaient reçue,
telle qu'elle avait repassé des mains de ces derniers dans
celles des derniers descendants de Charlemagne. Personne
I. LE PRÉJUGÉ DÉMOCRATIQUE 107
ne pria les seigneurs de décider sur un principe, et ils
n'y songèrent point eux-mêmes.
On objecte que, roi de la féodalité, choisi tel au temps
de ce régime, il ne pouvait sous ce nom recevoir de
fonction que celle que reconnaît la féodalité, c'est-à-dire
de chef de fidèles. Mais comment se fût-il regardé
comme un chef de fidèles, quand le prince dont il pre-
nait la place se regardait comme tout autre chose? Il
faudrait prouver que la féodalité n'avait laissé debout
dans le monde qu'elle-même. C'est justement ce que met
en question la persistance de la royauté.
11 ne suffit pas de dire en général que les mœurs
transforment tout dans le monde, d'en appeler d'un air
entendu à l'éternelle évolution des choses sous la survi-
vance des mots. Le propre des institutions est justement
de fixer ce qui se doit, au milieu de cette évolution ;
c'est le service qu'en attendent les hommes. En soi, il
n'est pas plus contre la vraisemblance de considérer la
royauté survivant, quoique non féodale par essence, dans
la société féodale, que de l'assimiler à celle-ci ; en fait et
d'après le témoignage de l'histoire, c'est le premier cas
qui est arrivé.
L'histoire ne marque rien du changement dont on
parle. L'élection de Hugues ne fut pas d'une autre sorte
que celles qui avaient mis la couronne sur la tête des
derniers Garlovingiens. Il n'est pas jusqu'à la cérémonie
du sacre dont le retour identique n'atteste l'identité de
la fonction. Dans quelques histoires, il est vrai, on trouve
qu'Hugues Capet ne porta pas la couronne ; on trouve
aussi la fameuse anecdote du comte Adalbert de Péri-
gord lui répondant : Qui t'a fait roi ? Ni l'un ni l'autre
trait ne sont vrais. Ils appartiennent aux récits de basse
époque, auxquels on ne peut pas se fier.
108
SUR LA MONARCHIE CAPÉTIENNE
Il faut aussi considérer l'idée que le roi se faisait lui-
même de sa fonction.
Hugues nomme les Carlovingiens ses prédécesseurs.
Gela prouve qu'il croyait régner en même façon qu'ils
avaient fait. Mourin, dans ses Comtes de Paris, traite ces
formules de faiblesse de parvenu. Il compare de ce fait
Hugues Capet à Napoléon « qui se croyait, dit-il, le suc-
cesseur de Louis XIV bien plus que le représentant de
la Révolution ».
Cela s'appelle habiller les textes au lieu de s'instruire
par leur moyen. Voici un exemple de ces formules :
Ut sicul iemporls Caroli serenissinii imperatoris necnon
etiam domini Odinis gloriosissimi régis ommiumque prœde-
cessorum nostrorum... : Afm que comme au temps du séré-
nissime empereur Charles, et aussi de monseigneur le glo-
rieux roi Eudes, et de tous nos prédécesseurs...
A cette remarque joignez celle d'un rappel fréquent
des rois de la Bible d'une part, et des empereurs romains
de l'autre : c'est assez pour prouver que les rois capé-
tiens n'ont jamais cru régner d'une autre façon qu'on
avait fait avant eux, et en vertu d'un principe nouveau.
Aussi bien, rien n'empêche que nous examinions la
définition de la royauté, chez eux et chez leurs sujets
ou vassaux. On trouve cette définition dans le serment
de Philippe I" par exemple : « Conserver à chacun la
justice qui lui est due, faire droit à tous, mettre le
peuple en possession de ses droits légitimes. » Dans une
lettre d'Eudes de Blois au roi Robert, on lit : « La racine
et Je fruit de ta charge, c'est la justice et la paix : Officii
tui radicem et fructinn : justitiam loquor et pacem. »
Ce sont là les communs propos du genre humain sur la
prérogative royale. On n'y trouve pas trace d'un devoir
I. LE PRÉJUGÉ DÉMOCRATIQUE 109
imposé par un fait aussi particulier que serait celui d*une
émanation féodale.
Cette notion de la fonction royale et de son pouvoir
universel était conservée dans l'Eglise. C'est à celle-ci
que nous voyons en ce temps-là appartenir la garde des
notions d'essence traditionnelle et romaine. La notion
de l'autorité suprême entretenue dans FEmpire romain
demeure sous les Capétiens, chez elle et autour d'elle,
attachée à la dignité de roi de France.
Il ne s'agit pas de mots seulement. En dépit des limi-
tations qu'apporte le régime féodal, en dépit de l'extrême
affaiblissement du pouvoir royal en ce temps-là, on n'en
voit pas moins ce pouvoir pourvu d'attributs particu-
liers, qui sont absents de tous les degrés de la hiérar-
chie féodale.
Le roi avait autorité sur le domaine ecclésiastique. Il
tenait de sa fonction au-dessus des grands vassaux des
droits qui jamais n'eussent été concédés à la seule qua-
lité de seigneur suzerain. En 113!2, Louis VI demande à
Thierry d'Alsace, comte de Flandre, de protéger l'évêque
d'Arras. Il le fait en arguant de parenté entre eux ; mais
le document ne laisse aucun doute sur le caractère d'au-
torité que ces adoucissements accompagnent. En 1024,
l'empereur Henri II étant mort, le roi de France annonce
le projet d'envahir la Lorraine et de faire valoir sur
cette province les droits de la dynastie carlovingienne :
preuve de continuité entre ces princes et lui, en même
temps que du caractère unique attaché à la royauté. Enfin
c'est un fait qu'on ne peut contester, qu'outre Thommage
prescrit par le droit féodal, le roi continue de recevoir le
serment de fidélité qu'avait reçu Charlemagne. Il le rece-
vait de ses vassaux, non des arrière-vassaux il est vrai,
mais on ne peut voir dans ce serment autre chose qu'un
attribut royal.
110 SUR LA MONARCHIE CAPÉTIENNE
Retenons aussi que les villas du fisc carlovingien, Com-
piègne, Verberie, continuaient d'appartenir au roi, à un
titre que ne connut jamais le droit féodal.
Le fait dont on vient de lire les témoignages est,
comme j'ai dit, de la plus grande importance. Il n'est
rien moins que la conservation de l'institution royale
dans les temps féodaux. Extérieure, supérieure au régime
féodal, cette institution constitua comme une réserve
dont devait profiter l'avenir. En elle subsistait l'instru-
ment nécessaire de Tordre et de l'unité. Au-dessus du
morcellement, Tunité politique conservait ce point d'ap-
pui.
En fait, cette unité n'est pas venue d'ailleurs. La
royauté fut son instrument, le fondement unique de son
rétablissement. La fin de ce chapitre le fera voir.
Le domaine royal sous Hugues Capet avait une éten-
due très petite. On croit la mesurer par deux provinces,
rile-de-France et l'Orléanais; en réalité, elle n'atteignait
pas cela ; elle n'avait rien de la continuité offerte par
les cartes dans ces limites. Le roi avait à lui, du nord au
sud ; Senlis, Paris, Étampes et Orléans ; chez ses voisins,
à l'état d'enclaves, il possédait Dreux et Montreuil ; à
titre d'abbé, il commandait en outre aux abbayes de
Saint-Martin de Tours, de Saint-Germain-des-Prés, de
Saint-Maur-des-Fossés, de Saint-Aignan d'Orléans, de
Saint-Riquier.
Autour du roi s'étendaient sept grands fîefs: Flandre,
Bourgogne, Guienne, Gascogne, Toulouse et Poitiers,
Barcelone, Gothie. Les titulaires de ces fîefs étaient les
héritiers (comme les ducs de France devenus rois) des
ducs ou ynarquis auxquels la monarchie avait confié,
dans le ix" siècle, le commandement héréditaire d'une
marche ou province frontière. A ces grands fîefs ainsi
constitués, il faut joindre la Normandie, le comté d'An-
I. LE PRÉJUGÉ DÉMOCRATIQUE 111
jou et celui de Blois, anciennes vicomtes dont Timpor-
tance tient un premier rang en ce temps -là.
Le dessein d'établir sa domination sur tant d'égaux,
dont plusieurs le passaient en puissance, ne pouvait aller
sans de longues et pénibles préparations. On en suit le
progrès d'une façon constante depuis le règne de Louis
le Gros.
L'action de ce roi se contint dans son propre domaine,
-envers ses vassaux immédiats. Qui voudra concevoir les
faibles commencements d'une aussi grande puissance que
la monarchie française, et les difficultés qui Texerçaient
alors, devra imaginer dans de petits barons comme Bou-
chard de Montmorency, comme la maison de Rochefort,
les adversaires du roi de France. Rochefort près de Dour-
dan, Châteaufort près de Chevreuse, châteaux redou-
tables aux environs, embarrassaient ses entreprises.
Montlhéry tenait en échec le prédécesseur de Louis XIV.
Louis le Gros les prit l'un après l'autre, réduisit un à
un ses vassaux rebelles. Plus semblable à un gendarme
qu'à un roi, il allait réprimant le brigandage des grands
dans la brève étendue de ses domaines. Pour disposer
d'une charge de palais que s'arrogeait quelque famille, il
lui fallait livrer bataille. Les seigneurs de Garlande
étaient en possession de la charge de sénéchal. Le siège
de Livrj,en li3i, délivra le roi de rinco}ivénient de ne
la pouvoir donner à d'autres. Contre Hugues le Beau,
seigneur du Puisey, il livre d'autres guerres heureuses.
L'unité et l'obéissance mises enfin dans le domaine royal,
la monarchie put se tourner du côté des grandes an-
nexions. Tels furent les fondements obscurs mais résis-
tants des accroissements de territoire obtenus au trei-
zième siècle et au quatorzième.
En face de ce tableau, matière de fait, plaçons à pré-
sent les fantômes issus du sophisme démocratique. Ima-
112 SUR LA MONARCHIE CAPÉTIENNE
ginons ici le peuple ; qu'il prenne, en rêve, la place du
roi. Le peuple au lieu de Louis le Gros ; mais quel
peuple ? Le peuple de France n'existait nulle part ; les
hommes des basses classes ne se connaissaient alors que
comme soumis à des seigneurs auxquels le premier de
leurs devoirs, ou, si l'on veut, la plus impérieuse des
nécessités de leur existence, était d'obéir. Quand on
leur concéderait l'usage de ce que le préjugé regarde
comme l'instrument de toutes les actions fécondes, Tin-
surrection et la révolte, en voit-on la cause de la nation
française plus avancée ? Comment le peuple, en un temps
où l'unité française disparaissait entièrement à ses jeux,
eût-il, agissant seul, entrepris cette unité ? Seul le roi la
pouvait vouloir, sous l'impulsion de son intérêt, à la
lumière de sa fonction, et, la voyant, l'exécuter.
Nos manuels, coutumiers de titres éclatants, qu'on
s'imagine aider la mémoire des enfants, qui n'en tirent
nul secours faute de les entendre, n'introduisent pas
seulement les Capétiens sous le nom de monarchie féo-
dale, ils y joignent celui de nationale. Le second ne
vaut pas mieux que le premier. Il ne pouvait y avoir de
monarchie nationale, parce qu'il n'y avait pas de nation.
Il n'y avait sur le sol que les éléments d'une nation et
les vestiges d'un Etat. Celui-ci reconstitué devait façon-
ner celle-là. Plus on considérera ce point, plus on con-
naîtra l'évidence de cet ordre des causes et des elTets.
La royauté devait faire la France.
Faute de pouvoir le cacher tout à fait, les historiens
d'esprit démocratique ont inventé d'y faire diversion par
le tableau du mouvement des communes. Le récit de
leur affranchissement occupe chez eux les pages qui ne
pourraient sans cela contenir que l'éloge de l'action
royale. Chez Augustin Thierry cet éloge se dérive d'une
théorie générale suivant laquelle le dessein d'ordre dont
I. LE PRÉJUGÉ DÉMOCRATIQUE 113
on voit s'armer le monarque n'a pu se former dans une
institution d'essence féodale, comme il veut que soit la
royauté. La royauté l'emprunta donc ailleurs. De qui ? Des
communes qui se formèrent, en qui ressuscitait, en forme
municipale, Tesprit public romain. Telle est la théorie, qui
fait du moins connaître jusqu'où l'esprit de système peut
aller.
Alors, dit cet auteur parlant de ravènement de la féoda-
lité, alors disparurent deux idées qui sont comme les pôles
de toute vraie société civile : l'idée du prince et celle du
peuple, ,. La renaissance d'une société urbaine rouvrit les
voies traditionnelles de la civilisation... Le roi de France
trouva dans les villes reconstituées municipalement ce que
le citoyen donne à VÉtat, ce que le baronnage ne voulait pas
on ne pouvait pas donner : la sujétion effective, des subsides
réguliers, des milices capables de discipline. C'est par ce
secours qu'avant la fin du xii^ siècle la royauté fit de la
suprême seig-neurie, puissance à peu près inerte, un pouvoir
actif et militant pour la défense des faibles et le maintien de
la paix publique ^
Il en conclut que, n*eût été Torigine féodale, la monar-
chie ainsi instruite n'eût point amené de révolution. 11
se flatte qu'arrachée enfin à cette origine par les jour-
nées de 1830 et le couronnement de la branche cadette,
toute crise future est conjurée. La révolution de 1848
fut pour Augustin Thierry Técroulement de toute sa
théorie. La chute d'un système ruinait l'autre. Il décla-
rait ne plus comprendre l'histoire de France. Aussi ne
fallait-il pas la fausser comme il fait.
Ce qui précède a fait voir s'il est vrai que l'idée du
prince eût jamais disparu. Cette idée durait, au contraire,
1. Histoire du Tiers État, t. I, p. 36. Autre texte dans le même
sens. Considérations, p. 281.
DiMiER. Préjugés 8
il4 SUR LA MONARCHIE CAPÉTIE^^'E
au milieu des limites de tout genre apportées à ses appli-
cations. Les communes n'ont donc pas eu à la refaire.
Ajoutons qu'une des grandes illusions qu'on apporte dans
cette partie de l'histoire, est de supposer une alliance
essentielle entre la royauté et les communes.
En effet, la constitution des communes n'a servi et ne
pouvait servir que par occasion le pouvoir royal. Enne-
mies de celui des seigneurs, dont elles rejetaient Tobéis-
sance, il était naturel que le roi, qui combattait ceux-ci,
leur offrît l'alliance qu'elles cherchaient. Quant à se
figurer nos rois en cette affaire sous les traits d'une pro-
vidence systématique, armée contre les nobles de l'in-
térêt du peuple, relevant le bourgeois dans les villes,
dressant beffrois contre châteaux forts, c'est un tableau
de couleur fénélonienne auquel on doit renoncer sans
regret.
Le serment que se juraient les bourgeois d'une ville
entre eux faisait des communes un pouvoir autonome,
non moins opposé à l'unité politique que celui des sei-"
gneurs, auquel elles échappaient. C'était une seigneurie
collective ; c'était une pièce, pièce nouvelle il est vrai,
de la féodalité. Ainsi le pouvoir royal devait les com-
battre un jour.
Ne nous étonnons donc pas outre mesure que M. Giry,
dans ses Etablissements de Rouen, ait pu dire que le
pouvoir royal fut ennemi des communes. Gela n'est pas
vrai jusqu'à Philippe Auguste ; cela est certain depuis
Philippe le Bel.
Mais distinguons communes et villes de privilèges.
Quelques historiens confondent ces deux choses. Les
libertés d'une ville ne sont pas nécessairement l'effet
d'une constitution communale. Celle-ci est accordée à
la menace que forme le serment mutuel des bourgeois ;
les privilèges sont une exception à quelques droits sei-
I. LE PRÉJUGÉ DÉMOCRATIQUE 115
gneuriaux, commandée par des intérêts que le cours des
événements déclare.
La protection de ces intérêts dut inspirer aux rois de
tout autres sentiments que ne faisaient les insurrections
des communes. Il ne manquaient guère de les servir par
Foctroi de privilèges appropriés. Ces privilèges suspen-
daient des droits tantôt du seigneur, tantôt des propres
officiers royaux, contre lesquels le roi, qui les nommait,
devait songer à se défendre. Tel était Tesprit du temps,
tendu de tous côtés vers l'indépendance, qui fait qu^aux
mains du fonctionnaire l'office tendait à se constituer en
fief. Il fallait défendre les administrés, il fallait protéger
la source du pouvoir même contre ses organes consti-
tués. Ainsi prirent naissance cette foule de privilèges
dont la constitution des villes offrait avant la Révolution
des milliers d'exemples en tout genre. Bien loin qu'elles
fussent en général l'effet du mouvement communal, il
n'y a presque pas d'effet de ce mouvement dont on n'eût
pu prédire d'avance qu'il ne passerait pas le Moyen Age.
Les révolutions d'où sortirent les communes de Laon et
de Cambrai comptent au nombre des faits stériles de
l'histoire. Les privilèges de Paris, au contraire, allèrent
en se multipliant, et firent bientôt de cette capitale une
des villes les plus prospères du monde.
Quant à l'esprit démocratique que quelques-uns ont
vanté dans les communes, les faits étudiés de près sont
loin de le vérifier. Presque toutes ces petites républiques,
au contraire, s'organisaient sur le pied de l'aristocratie la
plus étroite et la plus jalouse. Les troubles civils, effet
de rivalités de famille, s'y multipliaient de même sorte
que dans les villes d'Italie du même temps. La vie muni-
cipale n'y offrait aucun modèle de cet ordre qu'un auda-
cieux système dépeint comme l'école des rois. Leur exis-
tence n'apportait aucun gage à l'avenir de la patrie.
ilG SUR LA MONARCHIE CAPÉTIENNE
Selon rintérêt du moment, les rois protégèrent les
communes ou les combattirent. Ils les soutinrent contre
leurs propres adversaires ; et ce cas fut fréquent à pro-
portion du nombre et de l'importance de ceux-ci. Quand
la monarchie les eut vaincus, l'alliance des communes
lui devint inutile, et elle ne s'appliqua plus qu'à les ré-
duire elles-mêmes. Telle est l'histoire de la monarchie
dans ses rapports avec le mouvement communal.
M. Luchaire en conclut qu'en cela son intérêt seul la
guidait. 11 a raison. Mais que veut-il de plus ? Imaginc-
t-il que les institutions aient d'autre rôle à jouer dans le
monde que de se défendre et de se conserver ? S'il en est
de mauvaises, qu'on les ôte. Nous tenons que telle n'est
pas la monarchie. M. Luchaire paraît enclin à prêcher
aux institutions Tabnégation. Cet enfantillage gâte son
livre^ un des plus scrupuleux et des mieux mis en ordre,
des plus remplis d'ailleurs de l'intelligence des choses,
qui aient paru depuis trente ans.
En général, dit M. Luchaire, dans leur conduite à l'égard
de la classe servile, les Capétiens se préoccupaient peu des
intérêts réels de cette catégorie de sujets.
... Actes destinés, dit-il ailleurs avec une amertume co-
mique, par le fait, sinon par l'intention^ à améliorer la con-
dition de ces malheureux.
Et ceci encore :
Il va de soi qu'on ne doit point en faire exclusivement
honneur à la générosité spontanée des rois... Le vrai motif
des libéralités royales es/ e/i définitive V intérêt bien entendu.
Les démocrates me croiront-ils si je les assure que
les royalistes signent cette affirmation sans réserve. L'in-
tention de M. Luchaire est de décrier la monarchie. Le
I. LE PRÉJUGÉ DÉMOCRATIQUE 117
plus bel effet de la générosité n'est dans celle-ci, dit-il,
que Teffet inévitable de l'intérêt bien entendu. En fait
de machine inventée pour assurer Fordre public, con-
naît-on quelque chose de mieux? G^est le plus bel éloge
qui puisse s'en faire.
CHAPITRE V
SUR LA MONARCHIE CAPETIENNE
II. LE PRÉJUGÉ ÉCONOMIQUE ET LE MÉPRIS
DE L'ŒUVRE MILITAIRE
Le préjugé dont il s'agit fait croire que l'état des for-
tunes est ce qui règle tout dans un pays. Le régime poli-
tique lui-même, dépositaire de la force publique, ne serait
qu'un effet de cet état. Les révolutions politiques seraient
la conséquence nécessaire de changements dans les for-
tunes : les décadences et les relèvements, dont le pouvoir
est cru et se proclame la cause, seraient contenus dans
le jeu des forces économiques.
En conséquence, ne s'attacher qu'à la nature du gou-
vernement, s'en prendre à lui des maux de la société,
mettre en lui l'espoir du bien public, est une illusion.
Concevoir politiquement le problème politique est une
des grandes erreurs du monde ; il faut le concevoir en
termes de finance. Et, parce que nulle part plus que
dans les organes militaires l'opposition ne se montre
entre les pouvoirs publics et les pouvoirs d'argent, c'est
aux organes militaires qu'on s'en prend. Le procès de
la guerre et des armées suit le préjugé dont il s'agit. On
le rencontre plus ou moins chez tous ceux qui ne voient
dans la machine politique qu'un appareil indicateur du
crédit public.
Ces idées sont celles dont fit tant de tapage la célèbre
II. LE PRÉJUGÉ ÉCONOMIQUE 119
école de Manchester, issue des théories de libre-échange
d'Adam Smith, que prônait Jean-Baptiste Say.
Elle eut pour chef Richard Gobden. La plus fameuse
de ses manifestations fut le grand meeting de Manches-
ter, du 25 janvier 1848. Léon Say répandit ses doctrines
chez nous; le centre gauche, à la suite de ce docteur, en
fait reloge. Cet éloge venant d'un tel endroit ne nous
empêchera pas de croire à leur caractère anarchique. Il
éclate dans les propos de John Bright, consignés au récit
du meeting que je viens de dire. On ne trouve presque
rien de plus violent en ce genre dans les discours des
dreyfusiens de chez nous. Ces marchands de cotonnade,
pleins de centons bibliques, soutiens d'un régime poli-
tique le plus traditionnel qui semblait être en Europe,
s'expriment là-dessus à l'unisson des plus violents de nos
anarchistes. Dans le soin que prennent les rois de dépo-
ser par honneur les drapeaux dans les temples_, ils osent
représenter les temples comme « souillés » par ces dra-
peaux. Ces rapprochements expliquent bien des choses.
Mieux connus de nous il y a vingt ans, ils eussent fait
prévoir les alliances du parti dont la France fut épou-
vantée.
L'histoire des origines de la nation française fournit
une occasion parfaite de réfuter ces théories.
Il est certain que le retour à Tunité dont fut suivi le
morcellement féodal causa l'essor de la richesse publique.
Les signes de cet essor éclatent au xii® siècle, à la fin de
ce siècle surtout, et au xiii«, sous Philippe Auguste, puis
sous saint Louis.
En ce qui regarde la production, c'est alors que les
grandes industries se répandirent dans nos provinces du
Nord, à l'imitation de l'Espagne, de la Flandre, du Lan-
guedoc et de la Provence. Les villes de Rouen, d'Arras,
de Laval, de Reims virent s'établir et prospérer les fila-
120 SUR LA MOxNARCHIE CAPÉTIENNE
tures de chanvre et de lin, les teintureries et les fabriques
de drogues propres à celles-ci; la tapisserie, la sajette-
rie, la draperie, la soierie, les toiles fines, qu'on com-
mençait à porter alors, furent entreprises chez nous avec
succès.
Chacun connaît le nom du Livre des Métiers d'Etienne
Boileau, ainsi nommé du prévôt des marchands de Paris,
qui le rédigea sous saint Louis. L'abondance des métiers
qui figurent dans ce livre, la précision des règlements,
signe d'une pratique avancée et prospère, leur impor-
tance et leur multiplicité, preuve d'un débit déjà consi-
dérable, attestent l'état florissant des industries de Paris
à cette époque.
Du côté de l'échange, mêmes témoins. C'est l'impor-
tance du marché de Champagne, avec ses grandes foires
de Troyes et de Bar-sur-Seine ; c'est la prospérité fameuse
de Montpellier, fondée uniquement sur le trafic. On
signale, aux années 1200 et 1248, les deux premiers
essais connus de la lettre de change. Dans ses Docu-
ments concernant F histoire du Commerce et de r In-
dustrie, M. Fagniez remarque que les règlements des
corporations, dont le Livre des Métiers est un exemple,
étaient justement nécessités par la concurrence qu'atti-
rait un agrandissement du marché.
Un regard jeté hors de France nous montre les villes
de Flandre en grand progrès par l'etTet de leur commerce,
et dès le xiv" siècle l'éclat de Bruges s'annonçant. Les
ligues marchandes des villes d'Allemagne, ligue des
villes du Rhin, ligue des villes souabes, ligue hanséa-
tique, démontrent le grand trafic d'une partie de ces
contrées.
Aucune province de France n'égale la Normandie.
Nous en avons entre autres ce curieux témoignage. A
Philippe VI, premier roi de la maison de Valois, cette
II. LE PRÉJUGÉ ÉCONOMIQUE 121
province offre en 1338, pour conquérir TAngleterre,
quatre mille hommes d'armes, tous gens de qualité, avec
quarante mille hommes de pied_, payés par elle pendant
trois mois, ce qui faisait six cent mille livres.
Le luxe constamment grandissant depuis le xiii^ siècle
et pendant le xiv®, n'est pas une moindre preuve de la
richesse publique, compagne ici de l'ordre politique et
de l'avancement de la civilisation. L'édit somptuaire de
Philippe le Hardi en 1279 en est une date entre plusieurs.
On a laissé depuis un demi- siècle courir dans les ma-
nuels une division trompeuse du Moyen Age. Nos éco-
liers les mieux instruits sont plus ou moins dressés à
voir danslexiii^ siècle un point d'apogée de cette période,
et dans les siècles suivants la décadence. L'invention de
cet ordre, appuyé tout entier sur la considération de
l'architecture, ne saurait valoir en général. Tout consi-
déré, la vérité est que l'essor du Moyen Age se poursuit
à travers tous ces siècles et jusque dans le mouvement
des temps modernes.
Le quatorzième est en avance incontestablement sur le
treizième. Les magnificences des comtes de Valois, dont
brilla Crépy leur capitale, jetèrent alors un éclat dont la
cour de France même garda longtemps le souvenir. Cepen-
dant le déploiement des richesses en tout genre ne cessait
de grandir dans cette cour. L'une et l'autre n'étaient dé-
passées que par les maisons de Flandre et de Hainaut, dont
le chanoine Dehaisne a publié les pompeux inventaires.
Les métaux précieux, les pierreries, les curiosités en
tout genre, les tapisseries, les émaux, les riches étoffes,
y paraissent dans une abondance qui fait juger de Tétat
de ces monarchies. T^L Guiffrey a publié ceux du duc de
Berry, frère de Charles V, Tun des premiers mécènes de
son temps. Ces inventaires donnent une idée de la ri-
chesse d'un prince français dans les premières années
m SUR LA MONARCHIE CAPÉTIENNE
du XV* siècle. Bicêtre, résidence de ce prince sous Paris
et qui fut pillée par les bouchers de Caboche, était un
exemple de luxe et de magnificence sans égale.
Les ruines des guerres civiles et la guerre étrangère
arrêtèrent seules cette prospérité. Le désastre d'Azin-
court, en 1415, en marque le terme. Elle se poursuit
alors hors de France, sous le gouvernement de Bour-
gogne, dont le règne de Philippe le Bon fait Tapogée.
Toute cette prospérité tire son origine des événements
du xir siècle. On en voit les promesses paraître comme
la monarchie s'établit.
Notre commun enseignement de l'histoire aime à pré-
senter confusément les étapes de ces deux choses. Dans
le tableau qu'il en donne, la prospérité générale enve-
oppe tout et efface tout. Il enveloppe et efface celui des
progrès de la monarchie, lequel n'en est représenté que
comme une dépendance.
C'est qu'on a le tort à cet égard de se contenter d'ex-
pressions vagues, auxquelles de fausses habitudes d'es-
prit confèrent un air de consistance. Toute une fausse
chaîne de raisons historiques repose sur l'accroissement,
pris comme point de départ, de la population des villes.
Les habitants des villes se nomment bourgeois. Ce mot
lâché, tout se rend facile. Bourgeois, c'est, comme on sait,
travail, économie ; toute prospérité matérielle est expli-
quée par ce mot seul. Et comme nous savons que le tiers
état, — c'est-à-dire les bourgeois, c'est-à-dire la popula-
tion des villes, c'est-à-dire les marchands, — selon le mot
de Sieyès, est « tout », voilà le progrès de tout expliqué
sans plus de peine. Tout prospère, tout grandit, tout
s'assure, l'autorité royale et le reste, parce que les villes
se peuplent et qu'il y a des bourgeois. La bourgeoisie a
fait la grandeur nationale ; cette grandeur est l'œuvre des
marchands.
II. LE PRÉJUGÉ ÉCONOMIQUE 123
Dans cette trame d'idées pures, jugez de quel service
le fait du mouvement des communes peut être. Rien de
plus conforme au préjugé que d'identifier le progrès de
l'industrie et du commerce avec ce mouvement. On]assure
que la constitution des communes fut le résultat de l'ac-
croissement de la richesse. L'enrichissement a fait le
mouvement communal, lequel a fait la France : telle est
la conséquence. C'est au sommet de cet échafaudage que
trône, dans un air d'arrogance et de révolution, la figure
d'Etienne Marcel. Symbole de dictature marchande, de
haine des rois, de violence populaire, ce personnage fait
un héros parfait de l'émeute et de l'oligarchie de finance.
Il plaît à l'alliance d'anarchie que ces deux partis prati-
quent contre l'ordre public.
Tel est le sens des éloges que nous voyons faire chez
plusieurs de la révolution communale :
La révolution communale, dit M. Risson dans une His-
toire du Commerce destinée aux écoles supérieures de com-
merce, a été la première brèche faite au système féodal tout-
puissant jusqu'alors. C'est la première victoire du droit et
de la légalité sur les privilèges et sur l'injustice. C'est la
revanche des petits, des faibles, des opprimés, qui s'aper-
çoivent enfin que de l'union peut naître la force, et qui par-
viennent à s'entendre, à se coaliser, pour imposer des bornes
à Tautorité capricieuse des seigneurs. L enrichissement des
roturiers par le commerce en est la cause essentielle ; ils
forment une association, un syndicat de travailleurs contre
les exploiteurs du travail ; ils jugent de leur dignité autant
que de leur intérêt de s'affranchir.
De telles citations sont utiles de plusieurs manières.
En montrant le déchaînement de la sottise écolière dans
les parcs majestueux de l'histoire, elles découvrent les
causes de l'anarchie intellectuelle d'à présent ; elles font
124 SUR LA MONARCHIE CAPÉTIENNE
comprendre la haine brutale qui s'empare des foules
ignorantes envers les souvenirs du passé. Dans un ordre
plus restreint, elles expliquent la sollicitude témoignée
par la République aux instituts de commerce où s'en-
seigne ce genre d'histoire.
Elle n'est pas seulement contraire aux vraisemblances
les plus grossières, telles qu'un peu de lettres et de pra-
tique des hommes les découvrent aux plus obscures cer-
velles, elle l'est encore à la matière des faits.
C'est un fait que ce qui tient au mouvement commu-
nal n'eût jamais abouti sans la protection des hauts sei-
gneurs et du roi, c'est-à-dire des pouvoirs militaires. Ce
qui s'affranchit de communes ne se donna l'affranchisse-
ment, ou ne le garda, que grâce au secours de ces pou-
voirs. Ce qui reçut des privilèges les eut et les garda.de
même. Ces pouvoirs agissaient en faveur des communes
tantôt par les armes, tantôt (ne l'oublions pas) au nom
de l'autorité que les armes avaient conquise. Ce fameux
règne de l'argent et du « travail » ne fut assuré que par
l'épée, par l'épée barbare et fainéante ; car les gens de
guerre, comme on sait, ne « travaillent » point, et leur
vie se passe dans la mollesse. Telle ^histoire nous assure
et démontre que fut l'origine, origine exécrable, du règne
honorable des boutiques.
C'est un autre fait que le mouvement communal a été
suivi, non précédé, par l'essor économique des villes.
Le rapporter autrement, c'est ou montrer son ignorance,
ou se faire voir à ce point possédé de chimères, que tout
ce qu'on lit de contraire ne peut vous instruire.
Il est certain, c'est un fait établi, que des effets heu-
reux du mouvement communal le commerce qui nais-
sait eut à faire son profit. Il est certain, c'est un fait
établi, qu'aucune prospérité antérieure de ce commerce
n'a produit ni brusqué l'événement politique. Les auto-
II. LE PRÉJUGÉ ÉCONOMIQUE 125
rites là-dessus abondent. Qu'on lise Girj, les Établisse-
ments de Rouen ; Flach, les Origines de l'ancienne
France ; Luchaire, les Premiers Capétiens ; Augustin
Thierry, Lettres sur l'Histoire de France ; qu'on lise non
Topinion de ces divers auteurs, mais les faits qu'ils allè-
guent, les documents qu'ils citent, tous prouvent avec
évidence que de dire que l'enrichissement du bourgeois
a produit l'affranchissement des villes, c'est dire une
phrase aussi pleine de chimères philosophiques dange-
reuses que vide de sens historique.
Mais comment pénétrer les vraies causes de ce fait,
comment les rechercher seulement, quand la curiosité de
vingt historiens se contente de raisons aussi générales,
aussi métaphysiques, aussi dénuées de couleur et de goût,
que la liberté des peuples et l'oppression des tyrans ?
Dans le dialogue uniforme et plat de ces deux termes, le
guignol révolutionnaire noie toute la substance de l'his-
toire. Toutes les époques, toutes les races, tous les cli-
mats, ne rendent chez lui d'autre son que ce contraste.
De là vient Tennui qu'il dégage et le défaut d'instruc-
tion qu'il offre.
A ces causes convenues du mouvement communal,
Augustin Thierry joint la persistance, en plusieurs en-
droits du territoire, du régime municipal romain. Cette
théorie est abandonnée partout. Mais, quoi qu'il en soit
de ce point, du moins nul historien digne de ce nom n'al-
lègue de raisons économiques de ce mouvement, sinon
celles qui tiennent aux impôts, dont les villes souhai-
taient de s'affranchir.
J'ai dit qu'il fallait distinguer l'affranchissement des
communes de l'octroi des privilèges aux villes. 11 est re-
marquable qu'on ne voit de causes économiques entrer
en considération que dans les effets du second genre. La
prospérité du commerce n'est point auteur des ligues
126 SUR LA MONARCHIE CAPÉTIENNE
bourgeoises. Maintes fois, au contraire, elle fut propo-
sée comme objet à l'action bienfaisante des seigneurs
dans les villes. Ainsi cette prospérité, loin d'être cause
de quoi que ce soit, fut un effet des sages mesures que
prenait le pouvoir politique.
Dès le milieu du xi« siècle, par exemple, les commer-
çants de Rouen jouissent du privilège du port de Dun-
geness en Angleterre. Sous Philippe Auguste, des privi-
lèges sont accordés aux corps de métiers par le roi.
Personne ne doute que Tintérêt bien entendu des
princes ne leur ait fait aider le développement du com-
merce, dans la part qu'ils ont prise au mouvement com-
munal ; ce qui est sûr, ce qui est rigoureux, c'est que, là
où le mouvement est d'initiative bourgeoise, il est poli-
tique, non économique ; je rappelle qu'il aboutit à la
constitution de républiques fortement aristocratiques.
Ces républiques, étant républiques de bourgeois, sont en
conséquence républiques de marchands, mais la révolu-
tion qui les fît être ne tient pas à la marchandise. A
Paris, on sait que les marchands de l'eau (ainsi se nom-
mait la batellerie de la Seine) constituèrent les pouvoirs
de ville. Cependant rien ne tenait des intérêts de mar-
chand dans les revendications d'Etienne Marcel.
Quelle idée convient-il donc de se faire des causes du
mouvement communal ?
Concevons d'abord que le régime féodal, quand ce
mouvement se dessina, entrait dans la période de son
déclin. L'invasion normande était finie. C'est la dernière
des invasions barbares ; c'est le dernier événement qui
jeta parmi les peuples un effroi sans limites, capable de
mettre un frein à toute envie de révolte contre l'autorité
tutélaire du seigneur. Joignons à ce relâchement de la
crainte le tracas que causait dans les villes la présence
sur un même point de plusieurs pouvoirs indépendants,
II. LE PRÉJUGÉ ÉCONOMIQUE 127
rivaux inévitablement, non pas juxtaposés, mais enche-
vêtrés par un effet de la diversité des droits et des excep-
tions multipliées.
Deux seigneurs y exerçaient le pouvoir communément :
le prince et Tévêque, quelquefois un troisième, le vi-
comte ou le vidame. A l'égard de ces pouvoirs et de leurs
différents droits, des immunités en vigueur créaient pour
quelques-uns un régime spécial ; d'autres, les alleutiers,
bénéficiaient d'autres exceptions. On connaissait en outre
deux juridictions : la générale et celle des hommes de
condition, ou censitaire. De tant de catégories diverses
naissaient des cas à l'infini, dont l'ambiguïté faisait au-
tant d'occasions de conflits entre ces pouvoirs différents.
La ville devenait leur champ de bataille ; de là venaient
les maux des habitants.
On en voit un exemple dans l'histoire d Amboise, rap-
portée au livre de M. Flach.
Dans cette ville,, soumise au comte d'Anjou, trois sei-
gneurs se partagent l'autorité sous la suzeraineté de ce
comte. Tous trois, chose à noter, ont un château dans
ses murs. Sulpice I" d'Amboise tient la Tour de Pierre
avec ses dépendances ; Foulques de Torigny, la Motte-
Falcran ; Ernould, fils de Léon de Meung, le château du
comte avec la plus grande partie de la ville.
Geoffroy Martel, comte d'Anjou, étant venu à mourir,
sa succession tombe en proie aux partis et les pouvoirs
régnants dans Amboise se partagent. Foulques de Tori-
gny se déclare en faveur de Foulques Réchin ; Ernould,
de Geoffroy le Barbu ; Sulpice garde la neutralité. La
guerre s'allume entre ces partis. Foulques Réchin l'em-
porte, chasse Ernould du château et s'y installe à sa
place. La Tour de Pierre, demeurée neutre, devient alors
l'objet de ses efforts. La guerre est déclarée entre le châ-
teau et cette tour. Dans cette guerre la ville fut brûlée.
Ii8 SUR LA MONARCHIE CAPÉTIENNE
La lecture de ces faits éclaire les événements. Elle
dispense un lecteur bien né des froides déclamations
qu'inspire à des malheureux la fable de la méchanceté
des seigneurs acharnée au malheur du peuple. En ces
circonstances comme ailleurs, de certaines dispositions
générales, non les volontés particulières, ont été cause
des événements. Telle est la source des horreurs qui si-
gnalent ces affranchissements. Aucune classe n'y joue
spécialement le rôle de bourreau, aucune le rôle de vic-
time.
Dans rhistoire de la commune de Laon, un certain
Thiégaud, serf de l'église Saint-Vincent de cette ville, se
signale comme meneur de cet affranchissement. Grande
matière d'éloge à nos gens, si ce serf, tout serf qu'on le
voit être, objet désigné de la tendresse de l'école démo-
cratique, avant de se signaler dans l'émeute de sa ville,
ne se montrait à nos yeux pillant, rançonnant et tuant
les voyageurs au péage d'un pont dont il était proprié-
taire. Ce serf pillard ferait une assez belle réponse au
tableau du grand seigneur brigand. Enguerrand, sire de
Coucy, avait donné ce péage à Thiégaud. Augustin
Thierry, venant à ce point, ne se tient pas d'écrire que
Thiégaud « rançonnait et tuait, à ce quon disait », dit-il.
Mais cette restriction est de lui; il ne l'a pas trouvée dans
ses auteurs ; Guibert de Nogent met ce pillage en fait.
La suite de l'histoire n'est pas moins instructive. Tho-
mas de Mario, tils du sire de Goucy, prié par les bour-
geois de Laon de prendre leur défense, consent à les
recevoir chez lui. Ils s'y rendent, les uns au château de
Grécy, les autres au bourg de Nogent près de Goucy.
Laon pendant ce temps est désertée. A la nouvelle que
la ville est vide, les serfs des campagnes alentour s'y
portent en foule et la mettent au pillage. Quoi ! les serfs ?
Eux-mêmes, et contre les bourgeois.
II. LE PRÉJUGÉ ÉCONOMIQUE H9
De tels faits s'accordent mal avec les préférences dont
les historiens font parade. Ils montrent à quel point sont
vaines celles qu'on accorde au sentiment et à la préoc-
cupation de la lutte moderne des partis. Il n'y a dans
cette histoire ni bons d'un côté, ni mauvais de l'autre ;
il y a des hommes se conduisant en hommes, des foules
se comportant en foules, mal dans les instants difficiles
et dans les circonstances où le chaos des causes, empê-
chant le discernement, ne donne lieu qu'aux passions de
se faire jour ; bien quand, l'emploi d'une puissance légi-
time se présentant comme efficace, les volontés se sen-
tent portées à s'en servir.
Passons à un autre point maintenant. L'avènement de
la classe bourgeoise ne pouvait manquer de favoriser un
essor des pouvoirs d'argent et de développer la richesse.
Cela, dans l'état des choses, se fût fait lentement peut-
être, sans une cause d'une espèce précisément contraire
au préjugé que je combats. Il s'agit des Croisades, dont
l'effet à cet égard fut considérable.
L'histoire enregistre en elles un exemple fameux du
secours apporté par la guerre au développement des œu-
vres de paix. Personne n'ose contester les conséquences
économiques de ces guerres-là. Inspirées par le zèle chré-
tien, indispensables au salut de l'Europe, que menaçait
rislam infidèle, on les voit en outre servir le développe-
ment de l'industrie d'Occident et l'enrichissement de ses
marchés. Le marchand venait après le croisé, comme il
vient aujourd'hui après le missionnaire.
On sait que la fin du xr siècle marque le commence-
ment des Croisades. Dès le xii^ les villes maritimes de
Provence et de Languedoc possèdent des établissements
dans le royaume de Jérusalem. Sur les quais d'embar-
DiMiER. Préjugés 9
130 SUR LA MONARCHIE CAPÉTIENNE
quement et de débarquement, ces villes ont des échelles.
L'immigration des gens de ce pays, imposée par le com-
merce qu'ils font, avait déposé en plusieurs lieux de vé-
ritables colonies. A Saint-Jean-d'Acre les Provençaux
ont un quartier et une église. Marseille et Montpellier y
ont la majorité. Des consuls nationaux connaissent de
leurs affaires.
Au xiir siècle, le prince BohémondV donnait une mai-
son consulaire et un quartier aux Montpelliérains de Tri-
poli. Ce fait et plusieurs autres attestent les grandes
relations entre les deux villes. La même vQle de Mont-
pellier avait des consuls à Tyr et à Alexandrie. Mar-
seille à son tour en avait à Alexandrie et à Beyrouth.
Narbor.ne était en grand commerce avec FÉgypte.
L'importance de ces relations compte dans l'histoire
économique et politique du monde. Avec celles que
tenaient les républiques italiennes, elles ont concouru à
former le droit commercial et maritime de la Méditerra-
née, dont les siècles suivants devaient tirer tant d'avan-
tage.
Il faut compter Teffet de ces relations sur l'imagina-
tion des hommes et l'essor qu'elles donnèrent à l'esprit
d'aventure. Rouen étend son commerce plus loin que l'on
n'avait vu faire encore en Germanie et dans la Grande-
Bretagne. De 13G4 à 1306, les marins de Dieppe s'em-
parent du Sénégal et de Sierra-Leone. Ils y bâtissent leur
fameuse tour de la Mine d'or et nomment ce pays Nou-
velle-Egypte.
Tels sont les effets des Croisades, tels sont les effets
de la guerre sur l'avancement financier de l'Europe mo-
derne. Encore un coup, personne ne conteste le fait ; on
omet seulement d'en tirer la leçon. Le préjugé économi-
que, chez quelques auteurs, l'a fait sien. L'auteur que j'ai
cité plus haut ne craint pas d'appuyer son histoire fan-
II. LE PRÉJUGÉ ÉCONOMIQUE 131
tastique de l'affranchissement des communes sur l'enri-
chissement produit par les Croisades. Il écrit que les
Croisades, en rendant le bourgeois riche, eurent pour
effet de Taffranchir. Je ne citerais pas ce détail s'il
n'avait Tavantage de montrer, d'une manière plus évi-
dente qu'un autre, jusqu'où va l'esprit d'illusion. A l'égard
de la richesse publique, les Croisades n'ont pu agir en
un moment ; la première fut en 1095 : or les premiers
traits du mouvement communal, les premiers affranchis-
sements de communes sont de vingt ans plus tôt, en
1077. Ce mouvement des communes ne vient donc pas
des Croisades.
Il convient de résumer tout ceci.
Premièrement, l'emploi de la force a constitué les com-
munes, l'emploi de la force les a maintenues. Des guerres
environnent leur berceau et, de quelque manière qu'on
le prenne, ces ouvrières de prospérité sont filles de l'épée.
En second lieu, les privilèges des villes sont un présent
de l'autorité armée. Ce que devait rapporter l'usage de
ces privilèges émane des hommes qui présidèrent au
régime (régime de fer, dit-on) de ce temps-là.
En troisième lieu, c'est grâce à la guerre, à la plus
honnie de toutes, à la guerre de religion, guerre lointaine,
guerre meurtrière, guerre féconde en pertes de toutes
sortes, et renouvelée pendant deux siècles, que les com-
munes s'enrichirent et que des institutions formées comme
on vient de dire ont prospéré magnifiquement.
Ce n'est qu'un chapitre de l'histoire, deux siècles seu-
lement de nos origines ; mais ce caractère d'origines en
rend la leçon plus solennelle. Elle découvre la folie de
ceux qui pensent que les nations ne fleurissent que par
l'argent, que l'argent peut créer les forces dont il a be-
soin pour subsister. En face des basses déclamations dont
132 SUR LA MONARCHIE CAPÉTIEN ^E
la banque et le négoce déshonorent la guerre, elle oppose
le rude bienfait des armes, leur rôle aussi profitable
qu'exaltant dans Tavancement des sociétés.
L'homme les honore par un instinct profond. Le paci-
fisme révolutionnaire l'accuse par là de férocité, la badau-
derie économique le taxe là-dessus d'imprévoyance : tan-
dis que l'un singe Tattendrissement, l'autre tranche de
l'homme supérieur. Mais peu d'observation sufTit à décou-
vrir la scélératesse de Tun et l'extrême sottise de l'autre.
Le monde ne se passe pas de la force armée, et, quant
à croire qu'elle n'est qu'un instrument passif au service
de forces d'un autre genre, c'est oublier qu'elle a ses
règles propres, que savent ceux qui l'ont entre leurs
mains. Elle ne rend rien que par ceux-là et toutes les
influences du monde n'en disposent que par leur volonté.
Aussi longtemps que la science du commandement, exer-
cée par les puissants du monde, sera déniée aux argentiers
des trônes, aussi longtemps ce sera une formule creuse
de dire que les puissants ne sont qu'un jouet dans leurs
mains. Si le pouvoir a besoin d'argent, l'argent a besoin
du pouvoir ; mais la balance entre eux n*est pas égale,
car il faut à l'argent un secours étranger, la conspiration
et la ruse, pour entreprendre sur le pouvoir, et le pouvoir
sans aide peut confisquer l'argent.
Les armes sont l'attribut distinctif du pouvoir ; il se
rend sensible par elles. De là vient le rôle principal qu'elles
jouent dans les affaires du monde, et que n'efface aucun
degré de la civilisation. Tout l'effort de celle-ci, en en
réglant l'usage, est d'en rendre l'efTet plus certain, par
là de grandir leur importance. Les armes romaines ont
pesé dans les destins du monde d'un bien autre poids
que celles de Tamerlan ; les victoires du Japon instruit
à la diplomatie anglaise menacent d'un autre avenir l'Eu-
rope que ne firent à deux pas d'elle, le ravage du Soudan
II. LE PRÉJUGÉ ÉCONOMIQUE 133
et la destruction de Khartoum, œuvre duMahdi ignorant.
Il est des armes injustes. Pour corriger leur œuvre,
quel autre parti que d'armer la justice ? Seule la force
défait ce que la force à su faire. Les économistes se plai-
gnent de Tétat de guerre ; or il n'est que la guerre qui
puisse le faire cesser. La paix ne saurait venir d'un désir
de ne point se battre, mais de la volonté armée de l'em-
pêcher. La paix ne se demande pas, ne se vote pas, elle
s'impose ; ce que l'on conçoit comme de plus opposé à
la contrainte est l'effet de la contrainte ou n'est pas. Et
c'est un premier point en cette affaire.
L'autre est que seules les armes imposent et favorisent
les conditions de la prospérité. Les économistes ignorent
cela ; les traités sont tout ce qu'ils veulent connaître ;
mais il n'y a pas de traités sans guerres, je dis sans guer-
res au moins à l'état de souvenir dans le passé, à l'état
de menace dans l'avenir. On ne traite qu'avec des armées,
ou moyennant les ressources créées par des armées.
N'oublions pas que cette querelle se poursuit à travers
toute l'histoire de France. Nous la voyons reparaître
chez nos censeurs à propos de Golbert et de Louvois, ce
dernier qualifié mauvais génie du roi parce qu'il deman-
dait à la guerre les gages de l'avenir du pays.
Cependant la splendeur des armes de Louis XIV était
nécessaire aux transactions dont bénéficiait la France et
Golbert négociait sur la base éclatante que fournissait
le traité des Pyrénées. Quand Deshaies de Cormenin,
envoyé de Richelieu, obtenait de la cour de Copenhague
l'abaissement du passage du Sund de dix pour cent pour
toutes marchandises à destination du Havre, personne
ne doute que Deshaies de Cormenin ne parlât en vainqueur
de l'Allemagne et en allié du grand Gustave. Louis XIV
n'a pas haï les Hollandais comme fauteurs du calvinisme
seulement, mais comme obstacle à nos trafiquants sur
134 SUR LA MONARCHIE CAPÉTIENNE
toutes les mers. Si nous obtînmes du Turc les capitula-
tions auxquelles la République de Léon Say renonce,
c'est que François I" offrait à Soliman le secours de sa
flotte contre celle de Tempereur et, de concert avec Bar-
berousse, pourchassait les vaisseaux de Castille par toute
la Méditerranée. Ce qui fît encourir au Transvaal la guerre
où finit son indépendance, ce n'est pas le peu de recon-
naissance que les Boers montrèrent à l'Angleterre de les
avoir protégés des Zoulous ; cela se répétait dans Fleet
Street et dans Cheapside tout le temps que durait la
guerre, parce qu'il faut à Topinion d'un peuple étourdi
de pacifisme des excuses de sentiment ; mais les sphères
averties parlaient d'une autre sorte : elles redemandaient
« la route des Indes ». Ce n'était pas la guerre pour la
guerre, ce n'était même pas la guerre pour punir le vice
et récompenser la vertu, telle que Jaurès Teût approuvée,
c'était la guerre pour sauver l'intérêt de la nation sur le
terrain économique.
Le plus magnifique profit de la France en ce genre au
XIII* siècle lui vint de posséder les ports du Midi, riches
du trafic de tout l'Orient. Or ces ports et les fiefs dont
ils faisaient partie n'échurent à la couronne qu'avec la
succession du comté de Toulouse : c*est le résultat de la
guerre des Albigeois, cet objet d'invectives sans nombre ;
cela n'est pas du tout contestable.
La prospérité dont on vient de voir l'histoire fut donc
l'œuvre de la monarchie, l'œuvre de la monarchie guer-
rière. En parlant ainsi, nul n'imagine que j'attribue au
prince armé l'œuvre propre de trafic et de manufacture.
Il n'en fut pas l'auteur, mais le soutien. Il n'a pas créé
la richesse, mais la richesse n'eût pu se développK?r sans
lui. L'autorité ne fait pas les forces d'un pajs, elle est
la condition d'exercice de ces forces, faute de laquelle
celles-ci demeurent inutiles.
II. LE PRÉJUGÉ ÉCONOMIQUE 135
De quelle façon cette autorité s'exerça dans la circons-
tance, il n'est pas superflu d'en donner des exemples. On
les trouve en raccourci dans l'initiative des seigneurs.
On a beaucoup parlé des rançons que ceux-ci exi-
geaient des marchands qui passaient sur leurs terres et
de Tespèce de brigandage auquel le commerce fut en
proie. Il n'était pas le fait des seigneurs seulement, mais,
en ces temps reculés de la féodalité, de tout ce qui dis-
posait d'un passage, route ou pont, qu'il fût noble, serf
ou vilain. Cependant ce brigandage n'arrêtait pas le
marchand. On le voit s'y soumettre comme à des risques
de route, quand son intérêt l'y engage. Les marchés sei-
gneuriaux fixaient cet intérêt. En dépit des exactions du
seigneur ou de ses vassaux, on se rendait à ces marchés,
où, sous forme cette fois d'un impôt régulier, le seigneur
percevait le tonlieii.
De bonne heure les seigneurs s'aperçurent que ce «ton-
lieu » et le profit qu'en tiraient leurs vassaux, leur rap-
portait plus que le brigandage des routes. Non contents
d'attirer le marchand, ils se mirent en peine d'encoura-
ger sa venue. Des associations de seigneurs se formèrent
pour assurer l'accès commode des marchés. Une police
des communications s'établit. Le simple jeu des intérêts
ressentis par l'autorité procurait ces fruits de civilisa-
tion. L'autorité véritable tend au bien ; le souci de l'ave-
nir qu'elle engage l'oblige bientôt à se régler : plusieurs
des conventions qui se passèrent à cet égard méritent
l'attention du lecteur.
Ainsi nous voyons le maître du marché traiter dans
l'intérêt de ceux-ci avec le propriétaire des péages. Un
prieur de la Chapelle-Aude, propriétaire de trois foires
annuelles, passe convention avec le sire d'Huriel, auquel
un péage appartient. L'intérêt de ces foires, dont il tirait
profit, est tout ce qui meut à cela le prieur; le péager
136 SUR LA MONARCHIE CAPÉTIENNE
n'est pas sensible sans doute à des motifs d'un autre
genre. Si jusque-là le marchand fut maltraité, accordons
que c'était faute des vertus supérieures que proclame la
Révolution, chez le péager et le prieur ; encore est-il qu'un
remède certain à ce mal était dans Tentente des deux
parts. Il faut donc convenir qu'on ne souffrit jusque-là
d'aucune méchanceté particulière des hommes, mais de
l'imperfection des relations sociales.
Cette imperfection fut amendée de bonne heure. On
en voit les effets depuis le règne de Louis Vil.
Sous saint Louis les dernières assurances sont données
partout au commerce. Jusqu'à lui les prévôts de Paris
avaient acheté leur charge ; ils en tiraient une indépen-
dance qui ne profitait point aux affaires. Saint Louis vou-
lut que le roi nommât ce prévôt. Un chapitre de Joinville
est annoncé ainsi : « Gomment le roi corrigea ses bail-
lis, ses prévôts, ses majeurs, et comment il établit nou-
veaux établissements, et comment Etienne Boileau fut
son prévôt de Paris. »
C'est alors que, par une disposition très favorable à
la même cause, la monnaie du roi fut imposée partout.
Une conduite générale fut ordonnée. Pour ôter tout à
fait les brigandages des routes, on rendit responsable le
seigneur sur les terres duquel il s'en produisait. Dans
les réquisitions que faisait ce dernier, il fut interdit de
démonter le marchand. Son cheval ou sa mule était au-
dessus de l'impôt.
Par ces mesures et par d'autres pareilles, le sort du
commerce fut assuré. Sa sécurité s'appuyait à la monar-
chie triomphante. Il n'appartenait qu'à celle-ci de faire
prévaloir sur le hasard des volontés de chaque seigneur
les règles d'un ordre général. Ainsi cette cause ne se
sépare pas de colle de la monarchie elle-même et des
armes qui l'ont constituée.
CHAPITRE VI
SUR LA MONARCHIE CAPETIENNE.
III. LE PRÉJUGÉ FÉODAL
ET LE MÉPRIS DE L'ORDRE ADMINISTRATIF
Quelques amis de Fancien régime, ennemis sans réserve
de la Révolution, redoutant de subir le contact de celle-
ci jusque dans les siècles qui la précèdent, mettent non
seulement le xviii' si ècle (où tant de mal se mêle à tant
de bien), mais le dix-septième, siècle admirable et su-
prême gloire du nom français, dans les reproches qu'ils
lui adressent.
Une attitude de demi-hostilité à la mémoire de
Louis XIV est le fait de beaucoup de conservateurs, de
plusieurs royalistes même. Cette hostilité tient à des
causes que j'examinerai dans le chapitre du procès de
l'absolutisme ; les reproches visés ici ne le regardent pas
seul. Ils inspirent des récriminations jusque dans le sei-
zième siècle, contre François P"", auquel on attribue Tin-
novation d'un certain système de gouvernement ; ils
inspirent des critiques, cinq siècles en arrière, sur le gou-
vernement de Philippe le Bel.
Un auteur, là-dessus, a donné le ton, dont le nom, peu
connu hors des cercles catholiques et royalistes, n'en a
pas moins exercé beaucoup d'influence. Cet auteur est
M. Coquille, qui rédigea pendant trente ans des articles
à V Univers. Cette influence eut lieu entre autres par
138 SUR LA MONARCHIE CAPÉTIENNE
rintermédiaire de Veuillot, qui tint de M. Coquille une
partie de sa philosophie de l'histoire.
A une érudition étendue, à des principes bien établis,
à beaucoup d'esprit (au sens où nos anciens prenaient ce
mot) M. Coquille joignait ce que l'esprit de système a
de plus tyrannique. Prévenu d'un dualisme historique
où se jouait le sort de la religion et de TEglise, il n'en-
visage les régimes politiques que sous l'angle d'une con-
tradiction féconde en brillants raccourcis et en jugements
d'une rigueur absolue. Deux ouvrages de M. Coquille
contiennent ses idées principales : les Légistes et leur
influence ; du Césarisme dans r Antiquité et dans les
Temps modernes.
Ces livres, peu recherchés, peu cités, soit que leur
influence ait passé leur crédit soit que plusieurs idées
qui s'y trouvent aient germé en même temps chez d'au-
tres, ne laissent pas de présenter en forme les pi as tena-
'ces des objections de nos conservateurs envers l'ancienne
monarchie. En eux se trouve résumée l'accusation portée
contre une centralisation précoce de la monarchie, contre
les légistes, complices de cette centralisation. Là se
trouve combattu le droit romain, doctrine, dit-on, d'ab-
solutisme, que les légistes auraient adoptée dans l'intérêt
de cette centralisation.
Une circonstance devait servir ces thèses, c'est le pres-
tige exercé par l'époque féodale sur des esprits que domi-
naient d'une part les impressions du romantisme, qui de
l'autre cédaient à l'attrait ressenti de l'enseigne religieuse
au milieu de tant de fracas guerrier. ^lille liens se sont
formés, dans le cours du dernier siècle, entre l'àme des
catholiques de France et le Moyen Age dans ce qu'il a
de moins ressemblant à Tordre des sociétés modernes.
Il est certain que Philippe le Bel travailla, plus que pas
un de nos rois, à remplacer l'ordre féodal par un ordre
111. LE PRÉJUGÉ FÉODAL 139
royal et administratif. Une thèse qui faisait porter sur une
personne la réprobation soulevée par ce changement
devait gagner aisément les esprits.
Je prie qu'on remarque ce sort étrange de notre his-
toire, signe de Tétat de trouble où s'agite le pays. Les
uns ne la peuvent souffrir à partir d'un tel règne, d'au-
tres n'y peuvent approuver le système d'un tel roi. Quel-
ques-uns mettent à la Renaissance le terme de leurs
approbations ; pour d'autres Richelieu commence le règne
du pire ; j'ai parlé de ceux qui s'arrêtent aux regrets de
Vercingétorix ; Hotman ferme à Hugues Gapet la période
louable de notre histoire. Autant de têtes, autant de
sectes, qui toutes, expurgeant le passé, découpent ce qui
cadre, à leur idée, aux préjugés de leur esprit, aux illu-
sions de leur imagination, au parti pris de leur jugement,
aux lacunes de leur savoir et, de ces lambeaux distraits
d'un tout splendide, se font barbarement une arme con-
tre le reste, saccageant à plaisir ce qui s'y trouve de plus
beau, déshonorant, au nom d'une France mieux enten-
due, ce que d'autres Français vénèrent de la France.
Dans l'établissement de la monarchie, trois étapes sont
à distinguer ; l'une de Louis le Gros, la seconde de Phi-
lippe Auguste et de saint Louis, la troisième de Philippe
le Bel. Dans celle-ci seulement se consomme l'unité pré-
parée et longuement poursuivie par la dynastie capé-
tienne. Les deux chapitres précédents ont donné une
idée des premières. C'est de la troisième, c'est de Phi-
lippe le Bel qu'il s'agira dans celui-ci.
Ce que je nomme préjugé féodal ne voit dans les effets
de son règne qu'une déviation grosse d'erreurs de cinq
siècles ; on ajoute que cette déviation conduisait à la
Révolution, la rendait comme inévitable. Avant d'exa-
miner le fait, il est urgent de considérer les conséquences
d'une telle opinion.
140 SUR LA MONARCHIE CAPÉTIENNE
C'est avouer qu'il n'est pas un reproche encouru par
la Révolution qui ne tombe sur le régime qu'elle rem-
plaça. Malgré des apparences trompeuses qui par elle
ont pris fin, l'erreur dont elle est faite dominait sur la
France ; elle dominait depuis cinq siècles. Elle dominait
avec le consentement du régime de qui les royalistes
attendent les réparations nécessaires.
Or voici la conséquence certaine. Prétendre, sous le
nom détesté de la Révolution, ne corriger rien moins
qu'une erreur de cinq siècles, erreur qui, n'ayant sou-
levé aucune protestation des hommes, n'ayant pas empê-
ché le pays de s'élever au plus haut degré de la gloire,
passera légitimement pour une part essentielle de la
patrie, c'est soulever une querelle de secte. C'est, la sou-
levant contre la secte révolutionnaire elle-même, donner
à celle-ci l'avantage de l'attitude patriote et française
dont elle repousse au fond les conditions. En second lieu,
qu'elle apparence y a-t-il de défendre la monarchie, de
défendre les principes d'ancien régime contre une révo-
lution dont on veut que ce régime ait recueilli, couvé,
fait éclore le principe ? Quel moyen de proposer, comme
remède à celle-ci, un retour à des institutions qui l'en-
courageaient à se produire ?
Je voudrais qu'on réfléchît à cela, que nos dénoncia-
teurs de l'ancienne monarchie connussent Terreur de
leur attitude. Elle peut aller jusqu'au ridicule, en tout
cas elle les retient dans une impuissance absolue. Osent-
ils bien réclamer le retour d'un régime sous lequel ils
avouent (jue la France s'est égarée pendant la moitié
de son histoire ? 11 faut aimer ce qu'on défend. Si les
plus grands de nos rois vous font horreur, votre philo-
sophie de l'histoire ne rétablira jamais la royauté. Que
si vous arguez de ce qu'elle pourrait être, de ce que
vous prétendez qu'elle soit, on vous dira que cela est
III. LE PRÉJUGÉ FÉODAL 141
trop peu certain ; que si vous alléguez votre fidélité, le
pays répondra qu^il s'en moque.
Ces raisons sont plausibles ; elles ne préjugent pas le
fait, mais elles invitent à Texaminer.
La troisième étape de la monarchie française, atteinte
sous Philippe le Bel, montre Tintervention du roi sur
tous les points du territoire, en trois manières : judi-
ciaire, administrative et fiscale. La justice du roi s'exerce,
les officiers du roi commandent, les impôts royaux sont
perçus, depuis ce règne, par tout le territoire dont le roi
est seigneur.
Cette ingérence universelle représente une extension
de l'autorité que les rois, aux premiers temps de la mo-
narchie capétienne, exerçaient à peu près de la même
manière que les possesseurs de grands fîefs.
Les droits de ceux-ci dans leur domaine étaient pro-
prement régaliens. Leur seigneurie pourtant n'empêchait
pas une indépendance des vassaux, une dispersion de
l'autorité, que le roi fit cesser chez lui.
Il mit partout des fonctionnaires sous le nom de bail-
lis et de sénéchaux, auxquels durent obéir ceux qu'on
nommait tantôt prévôts, tantôt vicomtes ou viguiers.
Sous ceux-ci, au dernier degré de la hiérarchie, venaient
les sergents, connus par le rôle d'huissier qu'ils tenaient,
et qu'on leur voit jouer dans la comédie des Plaideurs.
Le rôle de ces fonctionnaires s'étendait à la fois à la
justice et à l'exécution de ses arrêts. On en peut voir le
détail très bien fait dans le livre de M. Boutaric, la
France sous Philippe le Bel.
A ce mode d'intervention, il faut joindre celui qui
tint à la présence de notaires royaux chez les vassaux
du roi. Les actes de ces notaires obligeaient les parties
à aller devant la lustice rovale. Un autre instrument des
142
SUR LA MONARCHIE CAPÉTIENNE
mêmes effets, ce furent les commissaires-enquêteurs, que
Philippe le Bel envoya de 1290 à 1300, chargés de véri-
fier et de régler les attributions de pouvoir, et au nombre
desquels se trouva le fameux Guillaume de Nogaret.
Cette intervention du pouvoir général est contraire au
droit féodal. Elle enfante la centralisation.
Il est à peine nécessaire de rappeler quelles choses
diversement odieuses se laissent entendre sous un tel
mot ; mais je ne pense pas que personne conteste qu'il
en signitie beaucoup d'utiles, de désirables, de néces-
saires. De quelque manière qu'on le prenne, quelques
points qu'on réserve, on ne saurait éviter que tout Etat
ou, si Ton craint ce mot, tout pouvoir fort suppose
quelque degré de centralisation. Nulle existence politique
ne s'assure que moyennant la présence du pouvoir sur
les différents points du territoire d'un peuple. Un des
propos communs des dévots de la vieille France est
l'éloore de l'accroissement de celle-ci sous nos rois. On
ne saurait tenir à cet éloge et réprouver en même temps
l'extension des moyens par lesquels ils l'ont mérité.
L'unité qu'ils formaient ne consiste pas seulement dans la
couleur unique dont on peint sur la carte des provinces
de plus en plus nombreuses, mais dans les liens dont
cette couleur est le signe. Ces liens ne sont pas autre
chose que ceux que saint Louis, après Philippe Auguste,
Philippe le Bel, après saint Louis, avaient formés.
Cent ans d'ingérence arbitraire et de tracas imperti-
nent pratiqué par les pouvoirs d'émeute installés dans
nos ministères nous ont remplis de la haine de l'admi-
nistration et, sous le couvert de mille plaisanteries, ont
insinué la peinture la plus défavorable qu'on puisse faire
de sa routine, de sa raideur, de ses caprices. Telle qu'on
nous la fait aujourd'hui, c'est un luxe ; elle constituait
en ces temps-là un objet de première nécessité. Centra-
III. LE PRÉJUGÉ FÉODAL 143
liser alors n'était le vœu d'aucune fantaisie tyrannique,
c'était la condition de Tordre public, tel qu'une grande
nation le réclame.
Effrayer les vassaux, réduire leur turbulence par des
exemples dont le souvenir subsistât, démolir leurs châ-
teaux, pouvait suffire un temps. Ce sont les précautions
de la force contre la force, par où toute œuvre d'auto-
rité commence. Ce fut l'œuvre de Louis le Gros. Mais
cette pratique élémentaire ne saurait servir à de longs
desseins ; de plus, elle est impraticable dans l'étendue
d'un vaste territoire. Il fallut à la monarchie d'autres
garanties d'obéissance ; il fallut celles que seules les ins-
titutions donnent, que fixe un train réglé des choses, les
liens pacifiques qu'on ne peut rompre. Ce fut le fruit de
cette centralisation.
Je vais en donner plusieurs exemples.
On sait ce qu'étaient les guerres entre les seigneurs.
Les rois les interdirent sous le nom de guerres privées.
La suite de nos sots préjugés fait imaginer dans ces
guerres un privilège des nobles. Le fait est que toutes
les conditions s'y livraient avec une pareille ardeur : les
bourgeois se faisaient ces guerres de ville à ville, les
vilains de village à village. Ce n^était pas alors un abus ;
le défaut d'organes réglant certains conflits les rendit
longtemps inévitables ; Beaumanoir en parle comme d'une
coutume permise ; cela compose une institution, à laquelle
Tordre royal mit fin.
Les rois commencèrent par la trêve de Dieu, par la qua-
rantaine le roi, qui obligeaient de difPérer ces guerres.
\J assurément offrit un moyen de s'en dispenser à qui
voulait.
Ces actes sont antérieurs au règne de Philippe le Bel ;
ils sont de saint Louis. Cependant les seigneurs, et en
général tout Tordre féodal, n'en firent pas de moindres
144 SUR LA MONARCHIE CAPÉTIENNE
murmures que de ce qui se vit dans la suite. Philippe
le Bel enfin interdit ces guerres tout à fait. Or, comment
lui reprocher cette interdiction ? Raisonnable dans son
principe, elle fut heureuse dans ses conséquences.
Venons à Timpôt. Le soin de l'établir fut un des grands
ouvrages de la monarchie. Le commencement des grandes
guerres, au temps de Philippe le Bel, rendit de grandes
sommes d'argent nécessaires. Des armées de cinquante
mille et de soixante mille hommes, qu'on mit sur pied
dans celle de Flandre, entraînèrent des mesures finan-
cières dont le passé n'offrait pas d'exemple.
On a fait cent reproches au sujet de ces mesures ; elles
ont rendu ce règne célèbre. Il n'est presque pas d'his-
torien, de ceux pour qui le premier mot de l'histoire est
l'inintelligence des temps mise sous le nom d'impartia-
lité, qui ne signale son zèle par les critiques adressées à
Philippe le Bel à cet égard. Altération des monnaies,
exactions, ce sont, en ce qui concerne ce prince, des lieux
communs de nos manuels. Le fait est que de ces exac-
tions et de ces altérations naquit au profit de la France
le système financier d'un grand Etat. Mais quoi 1 un
système financier, qu'est cela au prix du crime d'altérer
les monnaies? Altérer les monnaies 1 la morale en gémit,
et les économistes prononcent d'un air capable que cette
altération « constitue une opération désastreuse ». Alté-
rait-on la monnaie dans Salente ? Quelques-uns se font
de ces siècles du Moyen Age l'idée d'une sorte de Bétique,
non pas de la Bétique de Fénelon, mais d'une Bétique
féodale et chevaleresque, d'une Bétique de style trouba-
dour, dont la salle des Croisades, au musée de Versailles,
figure assez bien l'expression.
D'autres s'attachent au régime féodal de toute l'ardeur
qu'on met à défendre un principe. Mais le régime féodal
n'est pas un principe. Il est vrai que M. Coquille le loue
HT. LE PRÉJUGÉ FÉODAL 145
précisément de cela ; il le loue de n^'être qu'un fait. Mais
les régimes ne sont pas plus des faits que des principes :
ils sont des accommodements.
« Les générations modernes, dit Fustel, ont dans l'es-
prit deux idées préconçues sur la manière dont se fon-
dent les gouvernements. Elles sont portées à croire tan-
tôt qu'ils sont l'œuvre de la force seule et de la violence,
tantôt qu'ils sont une création de la raison. C'est une
double erreur ; l'origine des institutions sociales et poli-
tiques ne doit être cherchée ni si bas ni si haut. La vio-
lence ne saurait les établir ; les règles de la raison sont
impuissantes à les créer. Entre la force brutale et les
vaines utopies, dans la région moyenne où l'homme se
meut et vit, se trouvent les intérêts. Ce sont eux qui
font les institutions et qui décident de la manière dont
un peuple est gouverné. »
Voilà le vrai point de vue de l'histoire. Voilà ce qui
fait que ce profond historien protestait contre le nom
de romaniste qu'on lui donnait. C'est qu'il reconnaissait
que les institutions ne sont pas filles des circonstances
seulement, mais aussi des efforts que font les hommes
pour s'en affranchir. En accusant Fustel de romanisme,
M. Flach n'a pas considéré cela. Il reste enfermé dans
le point de vue de fatalisme immobiliste dont Taine
fournit un si frappant exemple. Ce n'est pas ainsi que
vont les choses, elles sont en oscillation perpétuelle ;
l'excellence d'un fait, ni celui d'une doctrine, ne saurait
les assurer jamais. « Les corps politiques, dit Rivarol,
recommencent sans cesse ; ils ne vivent que de remèdes. »
Le régime féodal est né du patronage romain d'une part
et de la mainbour germanique, en vertu desquels un
homme engageait ses services à un autre et lui enga-
gea ensuite sa terre, en échange de sa protection. Ces
engagements de terre se présentent déjà à Rome dans
DiMiBR. Préjugés 13
146 SUR LA MONARCHIE CAPÉTIENNE
la pratique du précaire, h' immunité, qu'on voit accorder
par les rois mérovingiens comme autant d'exceptions
aux ordres de l'administration régulière, eut pour effet
d'achever le système, qui fut celui de la foi et de l'hom-
mage.
Telles sont les causes du régime dans le passé, celles
que pour plus de précision je demande la permission
d'appeler causes immanentes. Les transcendantes ont
bien plus d'importance : ce sont celles qu'introduit la
propre action des hommes. Avant Rome et la Germanie,
avant la mainbour et le précaire, la féodalité a pour
auteur deux choses : l'initiative des particuliers. Terreur
des rois mérovingiens. Initiative commandée par Finsé-
curité des temps; erreur causée chez ces princes barbares
par un défaut de prudence politique.
« Ces idées (la foi et Thommage), dit Fustel *, étaient-
elles féodales ou germaniques, on ne saurait le dire ; car
d'une part on ne peut les constater ni dans ce qu'on sait
de l'ancienne Germanie ni dans ce qu'on sait de l'Em-
pire romain, et d'autre part on les voit régner au vu* siè-
cle aussi bien chez l'une que chez l'autre race.
« Il est possible qu'elles soient venues à l'esprit des
hommes à la suite du désordre général qui accompagna
les invasions. Elles grandirent à mesure que l'autorité
publique s'affaiblit. Elles prirent de la force dans les
interminables guerres civiles des Mérovingiens.
« Elles se répandirent bien vite dans tous les esprits.
Nous les constatons d'abord chez les rois eux-mêmes. Il
ne paraît pas que les princes francs aient bien compris
le système administratif des Romains ; ils le laissèrent
debout comme tout le reste, ils en usèrent comme d'un
moyen commode de lever les impots, de brider les popu-
] . Les Origines du Système féodal, p. 400.
m. LE PRÉJUGÉ FÉODAL 147
lations et de récompenser leurs fidèles ; mais ils ne
semble pas qu'ils en aient jamais apprécié les avantages
politiques. Ils furent toujours en défiance à son égard, et
la manière même dont ils distribuaient les fonctions
administratives marque le peu de cas qu'ils faisaient du
système. Sans réflexion ils travaillèrent contre leur pro-
pre administration et firent tout ce qu'il fallait pour
qu'elle tombât. Ils inclinaient, sans s'en rendre bien
compte, vers une autre forme de gouvernement, où il
n'y aurait plus d'administration. »
Il ne faut pas médire de ce qui s'ensuivit. Ce fut, si on
a égard aux circonstances, une façon d'ordre, et les meil-
leures mesures dont les hommes aient su s'assurer contre
la difficulté et les malheurs des temps, malheurs que des
causes divisées ne rendent attribuables à personne. Le
chapitre suivant contiendra le juste tribut d'éloges que
mérite le régime féodal.
Mais il s'agit ici non de le juger en soi et par com-
paraison aux circonstances seulement, il s'agit de le com-
parer à un autre système, que le progrès des temps ren-
dait possible. Tout tient à ce progrès des temps. Sans
oublier l'empressement généreux avec lequel les bons
rois, si nombreux, si actifs, disposèrent de leur puissance
pour rendre leurs sujets heureux, gardons de donner
dans la fable royaliste d'une monarchie vengeresse des
opprimés, surajoutée à la fable révolutionnaire de la mé-
chanceté des seigneurs. Le sentimentalisme et la peur
trouvent leur compte dans ce parti. Quelle douceur, en
se dispensant de réfuter un mensonge, de s'abandonner
aux images de la vertu descendue sur la terre sous la
forme d'une institution ! Mais il n'y a pas d'institutions
de ce genre ; l'intérêt bien réglé sert de base à toutes.
Celui de la monarchie fut de pourvoir au bien, à mesure
que le temps et ses forces le permirent. Le roi de France
448 SUR LA MONARCHIE CAPÉTIENNE
ne parut ni en redresseur de torts, ni en protecteur des
faibles, ni en consolateur des pauvres et des orphelins ;
il fut, après l'ordre féodal, par le ressort de sa fonction,
l'instrument d'un ordre meilleur.
Ce n'est pas d'autre chose que le peuple était en peine.
Les hommes de ce temps ne réclamaient pas ce que
nous appelons la liberté ; ils soupiraient après la paix. Il
faut lire sur ce sujet le travail demeuré en articles de
Fustel de Coulanges sur l'organisation de la justice '.
Tout le mouvement vint de ce qu'on nomma alors, d'un
mot chargé de sens, les associations Je paix. La forma-
tion de ces associations est quelque chose de comparable
à ce qu'on vit du côté des communes.
Elles naissaient d'initiatives privées et venaient de la
masse. La fatigue des discordes et le tourment de la
guerre, ressenti à proportion que le progrès des temps
faisait espérer de mieux faire, firent que les hommes s'uni-
rent pour s'assurer le bienfait de la justice. Ils juraient
de s'en rapporter à la décision de juges choisis par eux.
Ces essais laissés à eux-mêmes ne devaient pas réussir ;
il fallut que le roi s'en entremît. En cette rencontre
comme en d'autres, les faits font voir l'institution venant
à bout des entreprises auxquelles les bonnes volontés
toutes seules échouent. Saint Louis, qui fut le grand jus-
ticier de la monarchie, protégea ces associations. Alphonse
de Poitiers, son frère, en fit autant dans son comté de
Toulouse, en attendant la réunion de ce grand fief à la
couronne.
Imaginer que saint Louis et Alphonse de Poitiers com-
promettaient l'avenir du pays et préparaient la Révolu-
tion par l'intrusion de la justice royale sur les divers
points du territoire, c'est faire le procès à toute l'his-
1. Etude historique sur l'Organisation de la justice dans l'Antiquité
et dans les Temps modernes. — flerue des Deux Mondes, ann. 1871.
m. LE PRÉJUGÉ FÉODAL 149
toire de France. Cependant Philippe le Bel ne fît qu'a-
chever leur œuvre.
Il le put, ainsi que d'autres avaient pu l'entreprendrey
grâce aux circonstances favorables, grâce à l'impression
désormais effacée des dernières invasions barbares, grâce
aux forces nationales qui, renaissant peu à peu, encou-
rageaient le pouvoir dans ces voies, grâce aux forces
acquises par l'institution même, qui permettaient ces
grands desseins.
Le préjugé attribue ces changements à l'influence des
légistes. Cette influence est signalée par la renaissance du
droit romain. Dans la réprobation portée contre la mo-
narchie administrative, on ne sépare pas de Philippe le
Bel le droit romain et les légistes. Il reste à parler de
Tun et de Tautre.
On se fait des légistes une singulière idée, quand on
se les représente comme une classe d'hommes que leur
intérêt particulier poussait à transformer la monarchie.
On se fait du choix qu'en firent les rois une idée non
moins chimérique, quand on croit ce choix dicté par le
dessein d'abattre tout ce qui s'opposait à l'ingérence
royale.
Les légistes (que ceux que le nom met en défiance se
rassurent au simple aspect de la chose) n'étaient autre
chose que des hommes instruits de la matière des lois
qui prêtèrent leurs lumières aux juges. Comme l'ordre
proprement monarchique, les légistes sont une nouveauté
à l'égard du régime féodal.
Selon l'ordre propre à ce régime, les hommes sont
jugés par leurs pairs. Aucun juge de profession n'existe ;
nulle rubrique spéciale n'est requise pour décider les dif-
férends. A tous les degrés de la hiérarchie, les contes-
tants trouvaient un tribunal composé d'hommes de même
150 SUR LA MOxNARCHlE CAPÉTIENNE
condition qu'eux, qui les départageaient avec le secours
des seules lumières naturelles, joint l'expérience tirée
d'un genre de vie semblable à celui d'où venaient les pro-
cès. Pour employer un mot moderne, c'était le jury à
tous les degrés.
Cette institution a ses avantages. Entre plusieurs in-
convénients qu'elle offre, il faut compter la sujétion à
laquelle elle range les citoyens chargés d'exercer la jus-
tice, et les erreurs de jugement que ne saurait manquer
d'entraîner leur inexpérience. Quoi qu'il en soit, personne
ne pense que le jury ou des cours des pairs, telles que
la féodalité les pratiqua, puissent suffire à toutes les ren-
contres où il faut des juges.
Au commencement peut-être cela parut possible. Mais,
à mesure que le nombre des procès grandit et qu'ils
devinrent plus difficiles, il fallut songer à des hommes
en qui la connaissance des affaires fut le fruit d'une
application particulière. On les souhaita ; ils se présen-
tèrent d'eux-mêmes : en cette affaire comme en toutes
les autres, les gens de métier prirent en main la pra-
tique.
On en reçut d'abord quelques-uns dans les cours des
pairs dont je parle, aucun autre changement ne surve-
nant d'ailleurs. 11 arrivait seulement que de plus habiles
étaient mêlés aux autres pour rendre la sentence plus
facile. Le président continue d'être choisi dans le rang
féodal supérieur à la cour ; aucune procédure n'est chan-
gée. Mais on ne put éviter que des hommes plus instruits
ne prissent l'empire et n'accaparassent peu à peu l'in-
fluence. Telle fut l'histoire de cette nouveauté. Elle alla
si loin qu'à la fin les légistes, croissant en nombre, com-
posèrent presque à eux seuls la cour, que désertaient
d'eux-mêmes les autres juges. Ainsi se forma dans notre
pays la magistrature de métier.
m. LE PRÉJUGÉ FÉODAL 151
On en trouve le début dans le xi« siècle. Le xiii* en
vit l'aboutissement.
J'ai dit que ces légistes n'étaient pas une classe. La
communauté de métier seule en fît une. Ce serait une
erreur que de les croire de roture. Le célèbre Beauma-
noir, ainsi que Pierre de Fontaines, appartenait à la no-
blesse. Un grand nombre venaient des rangs du clergé.
Les documents du temps font voir les tribunaux rem-
plis d'ecclésiastiques. 11 fallut modérer le goût qui les y
portait : en 1163, le concile de Tours interdit aux moines
la profession de légiste. Ainsi l'influence des légistes ne
doit aucunement passer pour un trait de l'ascension du
« tiers état ».
Nous chargeons ce mot de tiers état, et toutes les for-
mules où il entre, d'un sens qui sans doute aurait étonné
les hommes du temps. Il ne paraît à nos yeux qu'avec
un air de guerre, tantôt de combat, tantôt de victoire,
toujours en marche vers des conquêtes . C'est que nous
avons pris l'habitude de ne concevoir les faits historiques
que sous Taspect d'une lutte des classes. Elle ne paraît
pas avoir existé en ce temps-là. Aussi le nom de tiers
état, ou ce qui en tient la place pour désigner ce qui n'est
ni tonsuré ni noble, ne paraît-il jamais chez les contem-
porains avec l'allure que nous lui donnons.
Qu'il j ait eu des mœurs particulières à ceux qui, ne
portant pas l'épée, n'appartenaient pas à l'Eglise et
qu'en ce sens on puisse parler d'un tiers état, je ne le
nie pas ; mais il est sûr qu'au Moyen Age ce mot n'a
pas une portée politique. On ne saurait donc voir de
contresens comparable à celui d'Augustin Thierry écri-
vant ï Histoire du Tiers Etat^ et faisant de cette histoire
un chapitre de l'histoire politique de la France. C'est
proprement projeter dans le passé les idées de la bro-
chure de Sieyès. Cette brochure présente avec véracité
152 SUR LA MONARCHIE CAPÉTIENNE
des antagonismes existants en 1789 ; elle n'offre aucune
mage valable de ce qui se passait cinq siècles aupara-
vant.
Ainsi la faveur dont les légistes furent l'objet de la
part des rois ne tient à autre chose sinon qu'ils jugeaient
les affaires comme il faut. Elle n'est pas le signe d'une
préférence des rois pour aucune classe de leurs sujets.
Cette préférence n'existait pas. Eût-elle existé, que l'ori-
gine des légistes défendrait d'en rechercher les effets de
ce côté.
La centralisation de la justice sous saint Louis acheva
de les mettre en honneur. On eut besoin d'eux plus que
jamais. Leur élévation coïncide avec le développement
de la justice du roi, avec l'extension des cas royaux, avec
la division qui, depuis le règne de saint Louis, fut intro-
duite dans la cour du roi.
Jusque-là cette cour n'avait formé qu'une assemblée.
On y distingua trois corps alors : le Parlement, la Cour
des comptes et le Conseil. Les légistes tinrent dans cha-
cun d'eux leur place ; la Cour des comptes et le Parle
ment leur appartinr ent.
A l'égard du droit romain, c'est un fait que les légistes
en ont répandu la connaissance et établi l'autorité. Ont-
ils fait cela par un amour pervers et réprouvé de Rome?
par esprit de caste bourgeoise qui trouv ait de ce côté
de quoi saper la noblesse ? par esprit césarien inné aux
classes inférieures, qu'ils brûlaient de répandre dans
l'esprit des rois ? On a dit tout cela et des choses appro-
chantes. Ces interprétations appartiennent au roman. La
vérité est que les légistes ont étudié le droit romain, parce
qu'on ne saurait étudier que dans les livres et qu'il n'y
avait de livres alors que de droit romain.
L'enseignement de ce droit avait cessé un temps.
111. LE PRÉJUGÉ FÉODAL 153
M. Flach l'a démontré dans son excellente Histoire du
Droit romain au Moyen Age, Irnérius fut le premier qui
reprit cet enseignement à l'université de Bologne, de
1100 à 1120. En France, Orléans se mit à suivre cet
exemple et donna son nom à Técole qui en restaura
l'étude chez nous.
Il en fut de cette étude comme de celle de la philoso-
phie. On étudia celle-ci dans Aristote, parce qu'on ne
possédait que les livres d'Aristote : toutes les écoles en
prirent leur pli. Il ne faut pas douter que, si d'autres
traités de droit que les romains eussent existé, on ne s'y
fût instruit pareillement.
Nous ne nous faisons qu'à peine une idée de la curio-
sité du Moyen Age. Plusieurs imaginent ces écoles comme
volontairement bornées à quelques sources, par pédante-
rie et par nonchalance. Les bornes intellectuelles de ce
temps proviennent d'une tout autre cause. Elles tiennent
à l'excès même de la curiosité, pareille à celle des enfants,
à ce désir d'information insatiable qui se prend aux
recettes d'alchimie, aux bestiaires, à l'histoire d'Alexan-
dre, aux voyages, à l'astronomie fantastique, à l'astrolo-
gie, aux preux de Gharlemagne, au Prêtre-Jean, à la
médecine, à tout ; qui ne cherche dans le style le prix
d'aucun ouvrage, qui ne voit dans les auteurs anciens
que des docteurs et des révélateurs de secrets : vraie rage
d'entasser et d'apprendre qui n'a le temps ni de classer
ni de choisir, qui sert de préface et de fondement à l'es-
prit de la Renaissance, qui se prolonge dans cette époque
même, qui ne se règle tout à fait qu'au xvii" siècle, sous
l'ascendant tout-puissant du goût.
De pareilles dispositions ne donnent pas lieu d'éplu-
cher les lectures dont se formait l'esprit de ces temps-là.
Le droit romain leur fut une source d'information ; il
véhicula pour eux la science des causes, qui n'était jus-
154 SUR LA MONARCHIE CAPÉTIENNE
que-là qu'en germe dans le bon sens naturel de cha-
cun.
M. Coquille dénonce le Digeste, le code Théodosien,
les Pandectes, découverts à Araalti auxii* siècle. Il veut
que l'Empire romain soit le désordre essentiel, et pro-
prement l'ouvrage du diable. 11 réfute sur ce point Bos-
suet, qui le juge d'une manière différente. Il dit que
l'autorité du roi sur les communes est Tœuvre maudite
des légistes, quand elle se trouve déjà sous la plume de
Louis VII dans sa correspondance avec Suger.
C'est qu'en vérité les rois de France n'avaient nul
besoin du droit romain pour agir suivant les communs
principes du gouvernement des sociétés. L'institution
féodale ne pouvait avoir qu'un temps. Née au milieu du
trouble et de Tinsécurité, le plus bel éloge qu'on puisse
faire d'elle est d'avoir abrité les hommes dans une période
où, sans cette institution, le monde eût roulé à la barbarie
pure. Elle n'était pas faite pour durer dans des temps
plus voisins de l'ordinaire allure. Ceux-ci se rangent natu-
rellement à ce train moins exceptionnel dont le gouver-
nement romain avait offert l'exemple.
La royauté, tant par ce qu'elle tenait de lointaines tra-
ditions romaines que par sa nature même qui la mettait
au-dessus de l'institution féodale, devait retourner avec
le temps à ce train commun et à des principes qui seraient
mieux nommés humains que romains.
J'ai dit que jamais la monarchie ne put passer pour
une pièce du régime féodal. Elle appartient par son ins-
titution à un autre ordre de société. La notion de l'intérêt
commun, de l'obéissance impersonnelle, de la sujétion
présumée, non jurée, est à sa base. J'ai montré que les
vestiges d'une telle institution n'avaient pas plus péri que
le nom ; de sorte qu'il doit être permis de considérer la
monarchie, tout le temps que dura la féodalité, à la fois
m. LE PRÉJUGÉ FÉODAL 155
comme un témoin du passé et comme une réserve de
l'avenir.
« Il faut remarquer, dit excellemment Fustel \ que,
comme les droits régaliens n'avaient jamais été formelle-
ment enlevés aux rois, ni annulés par aucun acte régalien,
qu'ils n'étaient que la continuation de Tautorité royale,
qu'en principe ils n^'avaient pas cessé d'appartenir aux
rois, il ne fut pas très difficile aux rois de les ressaisir
plus tard. Quand ils les reprirent aux comtes et aux évê-
ques, ils les retrouvèrent intacts. »
Dans ce lucide exposé de la question_, on trouvera
mieux peut-être qu'un oracle de l'histoire ; je veux dire
quelque chose comme une revendication du droit histo-
rique en faveur d'une cause décriée par ceux qui se croient
amis de la tradition. Les droits que Ton marchande appar-
tenaient au roi; ils priment en ancienneté ceux des sei-
gneurs.
On s'est fâché qu'à cette époque le droit écrit ait rem-
placé en plusieurs lieux le droit coutumier. Abusant du
principe établi chez Maistre, concernant la folie d'écrire
les constitutions des Etats, on a voulu voir une déca-
dence dans le principe même des parchemins, inséparable
des bureaux. Mais on ne gouverne pas un grand peuple
sans règlements et sans bureaux. Maistre n'a parlé en
ces termes que de l'essentiel des constitutions et des rai-
sons secrètes de l'obéissance des peuples. C'est se moquer
de confondre le mystère de l'État avec un règlement de
marché ou de touage.
On objecte le rôle de la noblesse d'x\ngleterre à tra-
vers l'histoire de ce pays. On se plaint que la nôtre, de
bonne heure immolée aux envahissements de la royauté,
ait été empêchée de jouer ce rôle modérateur auquel il
1. Transformation de la Monarchie carolingienne , p. 664.
156 SUR LA MONARCHIE CAPÉTIENNE
est admis que tient la stabilité chez nos voisins. Tout
cela n'est que des reproches frivoles.
En aucun temps la noblesse de France n'a montré
d'aptitudes à un rôle politique. Plus ou moins affranchie
du joug de la royauté à cet égard, elle ne sut jamais,
pareille à la noblesse de Rome dans les derniers temps
de la République, que fomenter la guerre civile. Repro-
cher à la monarchie d'avoir détruit cet organe chez elle,
c'est donc mentir à la vérité de l'histoire. Regretter que
cet organe ait manqué n'aurait de raison que si la France
en avait souffert en effet.
Bon pour l'Angleterre ; mais en vertu de quelle règle
la France ne serait-elle admise à justifier son histoire
que d'après l'exemple de celle-ci ? La noblesse française
a formé le plus magnifique commandement des armées
que l'ancienne Europe ait contemplé. Son rôle dans les
batailles, est-ce un rôle négligeable ? Etait-il plus glo-
rieux de contrôler le pouvoir, d'entrer dans les disputes
de droits et de prérogatives judiciaires, de fronder, comme
au temps du cardinal de Retz, de concert avec les Par-
lements ? ou de jouer au philosophe, comme au temps
de Rousseau, de Raynal et de Beaumarchais ? Ce sont
des taches dans son histoire. Le reste a de quoi faire
l'orgueil de tout ce qui porte un nom français, il a de
quoi empêcher qu'aucune autre noblesse ne soit pré-
férée à la nôtre. Voilà la vérité des faits, voilà ce qu'il
ne faut pas se lasser de répéter.
Que si l'on objecte que cet effacement politique a dé-
chaîné la Révolution, on ne fait que montrer, par un
exemple de plus, avec quelle facilité la Révolution se
plie à tous usages dans les querelles cherchées de nos
anciennes institutions.
J'ai entendu M. Larroumet, en Sorbonne, donner pour
cause à la Révolution les peintures italiennes du château
III. LE PRÉJUGÉ FÉODAL 157
de Fontainebleau. D'autres ont inventé la centralisation
consommée par Philippe le Bel. Mais en vérité quelle
centralisation ? S'imagine-t-on que celle-là ressemblait à
la nôtre ? Avons-nous, je le demande, quelque chose de
comparable à ce que furent, après le règne de Philippe
le Bel et tant que dura l'ancien régime, les libertés des
provinces et des villes et l'autonomie des divers corps ?
CHAPITRE Vil
LA DIFFAMATION DU SERVAGE
L'institution du servage est de celles qui sont le plus
d'usage pour décrier le passé. C'est un des points aigus
de ce livre. Ce n'en est pas le plus important, et le
grand rôle qu'il joue dans la critique tient au poids dont
le sentiment du peuple pèse de nos jours en ces affaires ;
il est Teffet de la démocratie.
Le tableau du servage, tel qu'on le représente, a pour
effet d'effrayer le peuple et de soulever sa haine ; cepen-
dant l'institution est généralement reconnue par les
gens instruits comme passable. N'hésitons pas à dire
qu'elle compte au nombre des grands bienfaits de ces
temps-là, et en général au nombre des institutions les
plus humaines qu'on ait connues.
L'éloge de la monarchie répandu aux précédents cha-
pitres se présente en opposition avec le régime féodal.
J'ai fait voir ce régime contraire premièrement à l'es-
sence de la monarchie, en second lieu à son œuvre mili-
taire et à son œuvre administrative. Cependant on ne
saurait quitter le Moyen Age sans présenter l'éloge de
la féodalité.
Le décri qu'on en fait ne tient à aucune des causes
examinées dans ce qui précède. On ne reproche à la féo-
dalité ni le morcellement ni le désordre politique ; on lui
reproche l'oppression des faibles.
Remarquons en passant l'erreur de ce point de vue.
LA DIFFAMATION DU SERVAGE 159
Il néglige les grands intérêts, les horizons du commun
salut ; volontairement ramené sur une seule classe de
citoyens, sur celle dont le sort justement se ressent plus
que tout autre de la fortune publique, il n'a de zèle, à
Texclusion de tout le reste, que pour les faibles et les
petits.
La raison politique n'interdit pas ce zèle. Elle enseigne
seulement qu'il est vain quand on prétend ne connaître
rien de plus. Elle tient le sort des dernières classes pour
une partie de Tordre public et réprouve un régime où
la misère, la faim, la dégradation^ l'ignorance seraient
leur partage. Un tel état des dernières classes exerce la
sollicitude de tous les gouvernements sages, moins à
cause de la louable pitié qu'il excite qu'à cause des
règles politiques qui font prévoir dans ce fait la ruine
générale.
Le préjugé révolutionnaire enseigne à ne reconnaître
dans ce sort des petits que Tobjet d'un devoir moral ; il
y subordonne tout l'Etat. Cet intérêt particulier, dans
une fonction qui ne doit considérer que les intérêts géné-
raux, ruine l'Etat sans profit pour ceux qu'on lui pré-
fère. Ceux-ci pâtissent deux fois de la Révolution : de
l'impuissance à laquelle son erreur la condamne et de
la banqueroute sociale à laquelle elle aboutit.
En face de ce résultat, il ne serait pas inutile de mettre
les exemples d'un régime né de tout autre chose que
de sollicitude morale et de pitié. L'imminence du danger
ressenti par chacun laisse peu de place à ces sentiments.
Le jeu réglé des intérêts fît tout. Il fît tout dans un
temps où les leçons de l'Église, seul héritage, avec la
royauté, que le monde eût sauvé des Barbares, rendaient
les hommes capables des grands principes de Tordre.
11 faut ici considérer deux choses : ce que fut en soi
le servage, et dans quelles conditions il s'est établi. Ce
160 LA DIFFAMATION DU SERVAGE
second point est nécessaire, s'il est vrai que les institu-
tions ne se jugent bien que par comparaison.
Le commun de nos contemporains se fait des serfs
l'idée d'une sorte d'esclaves ; on se les définit comme le
bien et la chose d'un maître. A cela est joint le tableau
d'une misère extrême, telle qu'elle peut être dans les
campagnes, faite des mille infortunes auxquelles le paysan
vit exposé. Les impôts, la corvée, la portent au dernier
degré du malheur. Il n'est pas jusqu'à ce mot de servi-
tude de la glèbe, qui ne serve à nous effrayer. Ainsi la
condition du serf se présente comme un comble de pau-
vreté, de souffrance et d'oppression.
Dans un temps où s'élaboraient les divers mensonges
historiques dont l'opinion contemporaine est faite, Collin
de Plancy rédigeait ainsi l'article des serfs dans son
Dictionnaire féodal ' (cet ouvrage est de 1819) :
Las esclaves ou serfs et les vilains ou domestiques de la
campagne ne demeuraient pas dans la maison du seigneur,
mais ils n'en dépendaient pas moins des caprices de ce tyran,
qui les vendait comme des animaux avec le champ qu'ils
cultivaient et la cabane où ils attendaient la mort. Non seu-
lement leur cupidité les portait à accabler ces esclaves d'un
travail insupportable, mais leur moindre fantaisie inlligeait
à ces malheureux des peines eicles tribulations incroyables^
sans aucun motif d'intérêt.
Chacun a pu recueillir l'écho de ce genre de propos
dans nos manuels de classe :
Au Moyen Age, écrit l'un d'eux, le paysan a un sort
affreux. Dans sa pauvre cabane, il vit comme un lièvre pol-
tron. Toujours il a l'oreille tendue. Au premier signal il
s'enfuit avec sa femme et ses enfants...
1. T. II, pp. 247, 248.
LA DIFFAMATION DU SERVAGE 161
Je ne relèverai pas ici rabjection de ces mensonges ;
ce qu'il ne faut pas manquer de remarquer, c'est le style
qui en est inséparable. Bien ou mal, les uns avec quelque
teinture de lettres, les autres en simples goujats, tous
ces écrivains déclament. L'enflure est inséparable de
leurs propos. Elle Test par l'effet de la méchanceté d'une
cause qui périt quand on l'examine.
A ces propos et à mille autres, un mot pour réponse
suffira. La servitude de la glèbe renverse tout ce tableau.
On croit qu'elle en fait le trait le plus noir ; c'est le
contraire qui est vrai.
Car qu'on réfléchisse à ceci. Le serf attaché à la terre,
c'est la terre elle-même vouée au serf, vouée dans des
conditions d'avenir et de sécurité dont les modernes
conçoivent à peine les avantages. C'est, dis-je, la terre
vouée au serf ; partant, c'est le propriétaire lui-même de
la terre engagé envers le serf.
Qu'on pèse les termes de cet engagement : il n'en est
pas de plus rigoureux. En vertu et par l'effet direct de
la servitude de la glèbe, le seigneur ne peut ni changer
le serf de place, ni le renvoyer, ni ôter la succession de
terre à ses enfants. *
Si la terre est vendue, le serf reste. Nos dénonciateurs
appellent cela être vendu avec le champ. En effet, tout
comme les locataires à bail d'une maison sont vendus
avec la maison. Ceia justement n'arrive qu'à titre de
garantie, dont ces locataires profitent. Celui qui s'en
fâcherait, comme d'une disposition contraire à sa dignité,
passerait pour fou aux yeux de tous ; la dignité mise en
avant par les révolutionnaires est tout juste de ce niveau.
Donc la servitude ou servage de la glèbe n'est que
le nom d'un contrat perpétuel entre le propriétaire et
le paysan, contrat qui ne pouvait être rompu, si ce n'est
d'un consentement mutuel ; il ne pouvait pas l'être,
DiMiER. Préjugés ! ;
162 LA DIFFAMATION DU SERVAGE
dis-je, même au prix de rafTranchissement du serf.
Devant l'offre de cet affranchissement, ce serf peut obli-
ger son maître à le garder. 11 le peut, et, quelque éton-
nant que cela paraisse à des esprits imbus du préjugé
moderne, il a souvent usé de ce droit. Plus d'une fois,
au cours de l'histoire, on voit des serfs refuser la liberté.
Ainsi prise, il est évident que l'institution change
d'aspect. D'odieuse qu^'on la peignait, elle devient tuté-
laire, Tune des plus favorables qui soient au paysan. Les
historiens dignes de ce nom ne s'y sont pas trompés. Ils
ont vu et représenté dans la fixité du servage la fin de
l'esclavage antique.
Ce n'est pas que, même à l'égard de ce dernier, il
convienne d'approuver toutes les invectives qui courent
le monde, assez de remarques étant capables d'en adou-
cir pour nous le tableau. Par exemple, les esclaves, mieux
dénommés valets, que nous représentent les comédies de
Plante et de Térence. ne paraissent pas chez ces auteurs
dans Tétat d'abjection qu'on dépeint. Cette comédie est
l'image des mœurs ; on ne peut supposer qu'elle ait été
infidèle en ce point-là. Ce qu'elle découvre donne donc à
croire que les esclaves du temps de la République romaine
se rapprochaient assez, pour la condition, des valets de
Molière. L'ensemble des lettres grecques et latines s'ac-
corde avec cette impression. Quels qu'aient été la rigueur
des lois et l'effet de cette rigueur en plusieurs circons-
tances, il faut croire que le plus souvent les mœurs ren-
daient l'esclavage supportable.
La tare de cette institution fut la dispersion des familles,
effet du droit qu'avait le maître de vendre les époux sans
les femmes, et les pères sans les enfants. Cette tare
devait disparaître avec la fixité. Le droit de rester sur
sa terre fut pour l'esclave une vraie propriété. En fait,
ce droit mit fin à l'esclavage.
LA DIFFAMATION DU SERVAGE 163
Les commencements d'im pareil droit remontent assez
haut dans l'histoire, jusqu^'au temps de TEmpire romain.
Une loi de Valentinien et de Gratien, mentionnée dans
le code Justinien, l'introduisait au iv" siècle. On ne sait
quels effets cette loi eut d'abord ; le fait est que dès le
vr siècle la servitude de la glèbe était déjà très répandue.
Ajoutez que les mots de serf et d'esclave, dont nous
faisons usage en cette matière, ne servent d'aucune dis-
tinction dans rhistoire. Les anciens n'ont jamais connu
que le premier : ils nomment servi ceux que nous appe-
lons leurs esclaves, et les serfs du Moyen Age ont pris
ce nom de l'esclavage antique. Il ne faut donc pas deman-
der quand le changement de nom assura le changement
dans la chose, car le nom n'a jamais changé ; des insti-
tutions différentes le remplirent seulement d'un sens
nouveau.
Au VHP siècle, les documents font voir les noms de
manses et de tenures serviles : mansiserviles ; une expres-
sion désigne les serfs fixés : servi casati ; au ix' siècle
on n'en connaît plus d'autres : les derniers vestiges de
l'esclavage ancien ont disparu.
Venons au mode de cette tenure. Le serf vit de la terre
à laquelle il est fixé. Il en vit non par voie de salaire,
mais de récolte. L'usufruit de cette terre est à lui, le fonds
seul restant au seigneur. Ainsi le serf (chose capitale)
n'est pas tâcheron, mais fermier, et, par l'effet de la
fixité, fermier perpétuel. De l'existence ainsi réglée on
trouvera le tableau fidèle dans Viollet, Histoire du Droit
civil français et les Communes au Moyen Age ; dans
Brutails, Études sur les Populations rurales du Roussil-
lon; dans Grandmaison, les Serfs de Marmoutiers {çovlv
la Touraine) ; dans les Polyptyques des abbayes, sur-
tout dans celui de Saint-Germain-des-Prés, publié avec
l'importante préface de Guérard.
164 LA DIFFAMATION DU SERVAGE
La terre dont dispose le serf est étendue. Pour chacun
des serfs d'une certaine abbaye, Fustel de Coulanges
calcule une moyenne de sept hectares. Le principal est
en labour ; un pré et une vigne y sont joints ; à cela il
faut ajouter les droits d'usage dans la partie réservée
du seigneur : droit de glandée, de bois mort, etc. Ce peu
de traits permet d'imaginer le tableau de la vie servile,
tableau fort différent de celui que Fignorance et la dupli-
cité nous présentent.
Tout ce qu'on sait de positif sur l'existence des serfs
atteste l'aisance et la prospérité. Pas un texte tiré des
documents de fait, pas un mot ne signifie, n'autorise à
prétendre qu'aucune sorte de misère matérielle ait été
le partage de cette condition.
Cette aisance et cette prospérité eurent pour le serf
les résultats ordinaires. Elles engendrèrent l'épargne,
puis la propriété. Rien n'est commun au Moyen Age
comme le cas du serf propriétaire ; usufruitier seulement
des terres de son seigneur, il tient d'autres terres en son
propre. Voilà ce que recueille du régime de servage
celui qu'on en croit la victime.
Voyons maintenant ce qu'il doit. Dans un texte célèbre,
Beaumanoir donne à cet égard une idée de sa condition ;
Cette manière de gens, dit cet auteur, ne sont pas tous
d'une condition ; ainçois sont plusieurs conditions de ser-
vitude.
Car les uns des serfs sont si sujets à leur seigneur que leur
sire peut prendre quan qu'ils ont à mort et à vie, et leur
corps tenir en prison toutes les fois qu'il leur plaît, soit à tort,
soit à droit, qu'il n'en est tenu à répondre fors à Dieu ;
Et les autres sont démenés plus débonnairement, car tant
comme ils vivent, les seigneurs ne leur peuvent rien deman-
der, s'ils ne méfont, fors leurs cens et leurs rentes et leurs
redevances, qu'ils ont accoutumé à payer dans leur servitude.
LA DIFFAMATION DU SERVAGE 165
Suivent des détails sur ce second état. Voici le com-
mentaire de ce texte :
La seconde partie est grosse d'enseignement. Elle ren-
verse toutes les idées reçues sur le régime d'exaction
du servage, sur Tarbitaire du commandement qui s'exer-
çait à l'égard des serfs. Beaumanoir, en ceci, savait ce
qu'il disait ; ce qu'il ajoute d'extrêmement précis, dans
la suite de ce texte, sur le droit de formariage et de main"
morte le prouve. Les prétendus abus dont l'impôt, la
corvée auraient été matière au détriment des serfs sont
formellement exclus pour cette seconde partie.
Il est à peine besoin d'avertir que, dans les nombreuses
citations qu'on a faites du texte de Beaumanoir, c'est la
première qu'on allègue. Examinons-la.
Elle est remarquable par son imprécision. Tout trait
particulier manque à la description de la condition dont
elle rend compte. Visiblement cette description n'est
que le développement purement oratoire d'un seul point :
à savoir que le serf de cette condition est remis au sei-
gneur à merci. De témoignage formel qu'il convienne de
retenir, elle ne contient que ce seul point. Ce qu'elle
établit n'est donc pas autre chose, sinon qu'il existait
une condition légale de serfs remis à la discrétion du
seigneur, sans réserve que l'engagement de la terre,
essentiel à l'institution.
Si l'on ne connaissait de Beaumanoir autre chose, on
pourrait, sur le seul vu de ce texte, conclure que cet
auteur est hostile au servage, puisqu'il ne développe que
dans le sens du pire une condition qui, à la prendre en
soi, put avoir d'autres conséquences ; rien n'empêchant
que dans une institution la coutume ne règle, et ne règle
honnêtement, ce que la loi laisse à discrétion. Or ce qui
serait probable est certain : Beaumanoir est hostile au
166 LA DIFFAMATION DU SERVAGE
servage, son livre en contient plusieurs preuves, et cette
hostilité n'est plus à démontrer.
Elle se conçoit par Tépoque tardive à laquelle cet au-
teur a écrit, quand les raisons de cette institution n'étaient
déjà plus bien comprises. Cette époque tardive explique
l'imprécision qu'il met à décrire un état qui est le plus
ancien des deux. Elle est, autant que son hostilité, un
motif de réserves quant à cette description.
En résumé de ceci, toute critique raisonnable a le de-
voir de remarquer deux choses : du premier état de ser-
vage, Beaumanoir ne rapporte que la condition légale ;
en second lieu, Baumanoir ajoute à ce rapport son pré-
jugé.
Or, que la coutume eût réglé ce que la loi laissait libre
dans cet état de servage, je n*ai fait encore que le sup-
poser. En voici maintenant les preuves.
Dès l'origine même, des témoignages certains nous
montrent comment cela a pu se faire et s'est fait. Le
livre de Fustel de Coulanges, F AI! eu et le Domaine rural
(chapitre xiv), en contient de curieux exemples.
Un propriétaire, Arédius, lègue des serfs par testa-
ment. A quelles conditions ? Les plus précises. Il lègue
le serf Ursacius et sa femme, à condition qu'ils cultive-
ront quatre arpents de vigne sur la réserve du maître
( dominicwn) . Voilà la redevance de ces serfs fixée, et
par le seul effet d'une clause testamentaire. Le même
propriétaire ajoute : « Je lègue en même temps, etc.
(noms des serfs). Je veux qu'ils cultivent sur la terre des
moines quatre arpents de vigne. Leurs femmes paieront
chaque année dix deniers d'argent ; on n'exigera d'eux
rien de plus en aucun temps. » Il faut remarquer cette
clause prohibitive. L'usage en est extrêmement frappant.
De telles dispositions valent toutes les lois du monde ;
pour qui sait les usages du Moven Age, elles étaient in-
, LA DIFFABIATION DU SERVAGE 167
violables et perpétuelles. Une prohibition du même genre
se retrouve ailleurs en ces termes : « Cet homme culti-
vera pour les moines quatre arpents et rien de plus, »
C'était tout ce qu'en échange de sa tenure on était en
droit d'exiger.
Ainsi la redevance était tantôt argent, tantôt travail ;
elle était aussi tribut en nature. Le seigneur fondait la
culture de ce qu'il se réservait de terre sur les redevances
dues pour les terres engagées. Le serf, véritable fer-
mier pour ces dernières, acquittait son fermage en tra-
vail chez son maître. C'est une tromperie que d'avancer
qu^il fournissait ce travail gratuitement, qu^on le con-
traignait de cultiver gratis les terres du seigneur ; à moins
que l'on n'ajoute que cette gratuité avait pour retour la
gratuité des terres qu'il occupait. Ce travail n'était pas
plus gratuit que celui que fournissent les concierges de
Paris en échange du logement qu'on leur donne.
Ajoutez que la limite de ce travail était fixée. Ainsi
rien n'était plus redevable et en fait plus avantageux
pour le paysan que ce régime.
« Taillable et corvéable à merci » dans un des cas est
le principe : la coutume et des conventions multipliées à
l'infini, nées de mille circonstances, épousant mille formes,
en limitaient partout l'application. 11 en va de cette for-
mule comme de tant d'autres semblables, dont l'objet
n'est pas autre chose que d'exprimer l'absolu du droit.
Elle est comme le domaine éminent du roi de France sur
les biens de tous ses sujets: on le reconnut à Louis XIV ;
mais il faudrait être bien fou pour s'imaginer que les
hommes de ce temps en aient souffert dans leur droit
de propriété. Seulement le roi se désignait par là comme
maître absolu du royaume : ainsi le seigneur se regar-
dait comme maître absolu de ses serfs. Un moderne dira
que cela est humiliant. Je ne dispute pas maintenant de
168 LA DIFFAMATION DU SERVAGE
cela, mais des conséquences d'une telle formule quant
à la vie matérielle des hommes. Cette conséquence est
nulle ; les faits le prouvent.
En dépit de cette formule qui le livrait à merci, le
serf ne rendait au seigneur qu'un retour fixe et constant
d'argent et de services ; en dépit de cette formule, le
serf était prospère, j'ajoute le serf était content. Quant
à la dignité du serf et en général des hommes d'ancien
régime, qu'on suppose dégradée par ces sortes de prin-
cipes, ce n'est pas d'elle qu'il s'agit maintenant : il ne
s'agit que de savoir s'ils étaient misérables.
Ce n'est pas qu'il n'y eût à cette fixité de redevance,
comme à toutes choses, des exceptions. Il arrivait que le sei-
gneur exigeait davantage. Mais cela n'était jamais qu'un
cas particulier, pour des causes définies, qu'il ne manquait
pas de donner. Ce surcroît n'était reçu qu'à titre excep-
tionnel. Une guerre, quelques travaux d'un ordre parti-
culier, le mariage d'une fille, sont au nombre des motifs
qu'on voit alléguer dans la circonstance. Quelqu'un dira
qu'ils pouvaient être frivoles ; encore fallait-il en donner,
et le soin qu'on prend de le faire témoigne de l'attention
qu'on mettait à éviter l'apparence de l'injustice. C'est
tout le contraire d'un régime d'arbitraire ; l'exaction même
y est limitée.
Quant aux droits odieux ou absurdes dont on a osé ré-
péter que le régime féodal s'accommodait, il paraîtra su-
perflu d'y insister. Ceux qui en proclament l'existence sont
encore à trouver un texte de quelque force et de quelque
précision sur le fameux droit du seigneur, par exemple.
Pour la stupide histoire des grenouilles, que les paysans
auraient été contraints de faire taire en battant les fos-
sés du château, voici un trait qui donnera l'idée du fon-
dement de ce genre d'inventions :
A Saint-Brieuc, l'évêque, ayant alTranchi les habitants
LA DIFFAMATION DU SERVAGE 169
de deux maisons de la rue Allée-Menant, leur impose
en échange la condition suivante : Tous les ans, la veille
de la Saint-Jean, à Theure des vêpres, en présence de
Tévêque, ils iront battre les eaux d'un ruisseau voisin
en criant : « Grenouilles, taisez-vous ; laissez Monsieur
dormir. » L'intention du seigneur est obscure, et l'on
n'imagine pas le motif qui fait exiger cette démarche en
retour de la liberté qu'il donne ; une chose est certaine,
c'est que cette démarche n'épouse ni le caractère d^'un
dommage, ni celui d'un trait d'oppression. Elle n'est n^
embarrassante, ni pén^ble^, ni dispendieuse. En échange
d'un bien effectif elle a dû paraître légère.
Il y avait d'autres conditions auxquelles le serf était
soumis. C'était principalement la mainmorte : c'est-à-
dire que les biens que le serf avait en propre, et qui
tombaient dans son héritage, revenaient au seigneur à
sa mort. Il j avait de plus le formariage, en vertu
duquel le consentement du seigneur était requis pour se
marier. Ces droits, que des raisons diverses expliquent
et par où se marque la sujétion du serf, ne tombent pas
sur toute sa famille. Il est remarquable que la condition
de servage n'est le fait, dans celle-ci, que du chef. Il n'y
a par famille qu'un seul serf.
Ces droits, depuis le vin* siècle jusqu'au xr, furent
modifiés à l'infini, de sorte qu'il est presque impossible
d'assigner à cet égard le régime même d'une province.
Enfin les serfs les rachetèrent. Ce rachat se fit au hasard
des circonstances, selon les moyens des paysans, qui ne
paraissent pas avoir manqué, et la volonté du seigneur,
qu'on n'y voit nulle part rebelle. Par l'effet de ces rachats,
un temps vient où la condition du serf, ne comportant
presque plus de charges, semble une des plus faciles et
des plus profitables qu'il y eût.
Mais quels qu'aient été ces changements, n'oublions
170 LA DIFFAMATION DU SERVAGE
pas que la grande source de prospérité du serf, sa vraie
propriété fut le fermage de la terre, fermage dont j'ai
dit qu'on ne pouvait le dépouiller^ et qui était si bien
son propre que, sur les domaines d'un même seigneur,
il lui était permis d'en faire rechange et d'en trafi-
quer.
Cette terre et ce trafic l'enrichirent. On rencontre
dans les documents cent exemples de richesse chez les
serfs.
J'ai parlé aux chapitres précédents du serf péager de
la commune de Laon. Dans le Polyptyque de l'abbé
Irminon \ publié par Guérard, se lit une histoire de serfs
qui se font passer pour nobles. En 1040, le serf Ascelin,
des moines de Marmoutiers, au diocèse de Tours, est si
riche que, s'il vendait les terres qu'il possède sur un de
leurs domaines, ce domaine deviendrait désert *. En
H26, deux frères, dont la famille était la plus puissante
des Flandres après celle des comtes, sont convaincus de
condition servile au dénombrement qui se fait alors. En
1494, Domanche Colconet, prêtre et chanoine de Châ-
lons, se trouvait de condition servile. Des lettres
royales ' l'autorisent à acquérir et à tester. Chose qui
n'étonnera guère moins que tous ces exemples décisifs :
il existait des serfs de serfs. Tant la condition de serf
était capable de tous les degrés de prospérité, et, dans
une certaine mesure, d'autorité.
Telle est la condition qu'on plaint. Tel est l'état de
ceux dont M. Luchaire ose écrire ; « ces malheureux ».
Ce sont des traits de l'esprit de parti. Il règne chez les
plus habiles et déshonore des historiens qu'on eût aimé,
à cause de leur mérite, à trouver nets de ces excès.
1. II, 37, n" 36.
2. Viollet, Saint Louis, 1, 43.
3. Isambcrt, Recueil général des anciennes Lois françaises. X, 685.
LA DIFFAMATION DU SERVAGE 171
Après Texposé qu'on vient de lire, personne ne s'éton-
nera que les serfs, quand on offrit de les affranchir, aient
opposé de grandes résistances. C'est une preuve que
leur condition non seulement était heureuse, mais qu'il
la trouvaient telle.
Le trait le plus fameux de ces résistances eut lieu
quand le roi Louis le Hutin décréta, l'année 1315, l'af-
franchissement de tous les serfs sur ses domaines. Ce
décret fut si peu suivi que, trois ans après, le successeur
de ce prince, Philippe le Long, eut à renouveler le
pareil.
Il est vrai que la franchise ne devait être accordée
que pour de l'argent ; mais nous savons par assez de
témoignages que ce n'était pas alors l'argent qui man-
quait aux serfs. Seulement le servage leur conférait des
droits qu'ils ne voulaient pas abandonner. Ainsi, beaucoup
plus tard, en 1711, le duc de Lorraine Léopold ayant
décrété l'affranchissement des serfs dans son duché,
cetix-ci présentèrent une requête en forme au duc contre
le décret.
Avant celui du roi de France, nous voyons les serfs
de Pierrefonds affranchis. C'était au temps de Philippe III
le Hardi. Depuis que cela eut eu lieu, on leur défendit
le mariage des femmes serves, qui les eût fait retomber
en servage. Qu'arriva-t-il ? Loin de garder cette défense,
ils s'empressèrent de la violer, afin de retrouver leur
ancienne condition. Dans le même genre toujours, Gué-
rard nous montre des serfs affranchis qui se redonnent à
l'Eglise ; c'était à l'abbaye de Saint-Père de Chartres.
Aussi bien, si Ton remonte aux origines, on ne trouve
pas seulement dans le servage l'amendement d'un état
plus ancien, je veux dire l'esclavage heureusement cor-
rigé. Cela peut-être ferait mal comprendre que les hommes
aient eu dans la suite tant d'attachement à cet état. 11
172 LA DIFFAMATION DU SERVAGE
faut savoir que nombre d'entre eux y étaient entrés
volontairement. L^exemple d'hommes libres qui se font
serfs est extrêmement fréquent au Moyen Age. Ces
exemples sont cause que le nombre des serfs, qui sans
cela eût diminué, augmente au contraire dans le viii* siècle.
Il faut voir le tableau de ce mouvement dans les Trans-
formations de la Royauté de Fustel de Coulanges, au
livre IV, chapitre \i\\, sous ce titre : « Pourquoi les
classes inférieures ont accepté le régime féodal. » Beau-
manoir a gardé le souvenir de quelque partie de ces ori-
gines. « Les uns, dit-il, sont venus (en servage) parce
qu'ils se vendaient par pauvreté et convoitise d*avoir. »
Fustel cite vingt exemples où la volonté est d'accord avec
l'intérêt pour mettre les hommes en servage.
Les causes de cette volonté étaient les mêmes qui fai-
saient établir à tous les degrés le régime féodal : le mor-
cellement de l'autorité, l'insécurité produite parla guerre,
la peur de l'invasion normande. Sans l'engagement que
prenait le seigneur de les défendre, les petits ne pouvaient
éviter de périr ; un pacte avec celui-ci les sauvait. En
échange de sa protection, ils cultivaient pour lui la terre :
cet engagement direct de la production et de la force
l'une envers l'autre eut pour elTet de sauver la société de
sa propre dissolution et des coups que lui portaient les
Barbares. Le château protégea le labour, qui le nourris-
sait. Telle est, après le tableau donné plus haut de la
condition elle-même, la justification proprement histori-
que et inattaquable du servage.
« Six siècles plus tard, dit Fustel de Coulanges, les
hommes n'avaient que haine pour ces forteresses sei-
gneuriales. Au moment où elles s'élevèrent, ils ne sen-
tirent qu'amour et reconnaissance. Elles n'étaient pas
faites contre eux, mais pour eux.
« Les générations modernes ne savent plus ce que c'est
LA DIFFAMATION DU SERVAGE 173
que le danger. Elles ne savent plus ce que c'est que de
trembler chaque jour pour sa moisson, pour son pain de
Tannée, pour sa chaumière, pour sa vie, pour sa femme
et pour ses enfants. Elles ne savent plus ce que devient
Tâme sous le poids d'une telle terreur, et quand cette
terreur dure quatre-vingts ans sans trêve ni merci. Elles
ne savent plus ce que c'est que le besoin d'être sauvé. »
Sauvés, ils le furent, et l'état de la société dès le
XIII® siècle en est la preuve.
A cette époque, le servage allait s'abolissant partout.
En Normandie on ne trouve plus un seul serf depuis la
fin du XI" siècle (Delisle). M. Brutails assure n'en ren-
contrer nulle part dans la province de Roussillon. En
tous lieux, dès le xv' siècle, ce fut un état d'exception.
On peut demander, après cette histoire terminée, d'où
vient qu'il a été si facile de faire prendre le change à
l'opinion, de faire passer sous des couleurs si noires une
si bienfaisante institution.
N'en dissimulons pas le motif. C'est que le servage fut
une sujétion. Tout ce que je viens de dire n'empêchera
pas qu'on n'en juge défavorablement, si l'on refuse de
le juger avec d'autres idées que celles de ce temps-ci.
Nous nous sommes emplis d'une idée de la liberté que
choque la condition des serfs. Il faut abdiquer cette idée
et la mettre à son rang d'opinion éphémère, particulière
à notre époque, si nous voulons prendre des faits de
l'histoire et du servage l'impression qui convient.
C'est que les serfs ni personne alors n'avaient cette
idée de la liberté. Ils la subordonnaient à la sécurité ;
ils ne la concevaient pas en soi, dans son essence. Les
hommes de ce temps faisaient peu de cas d'une faculté
que n'accompagnaient pas les effets : liberté sans puis-
sance ne les séduisait point ; volontiers ils sacrifiaient
174 LA DIFFAMATION DU SERVAGE
aux droits de la hiérarchie les libertés dont leur propre
faiblesse leur ôtait l'usage. La sujétion de Thomme à
rhomme n'offensait en eux nul sentiment d'ég^alité et de
justice ; ils trouvaient naturel que le puissant fût maître
et que le faible lui obéît. Même ils voyaient dans ce sys-
tème ce qui y est, à savoir un accroissement de puis-
sance, partant de liberté, pour le faible. Ils sentaient le
proiit d'être serfs et sujets ; ils ne rougissaient pas de
se dire tels.
Plusieurs en rougissent pour eux et n'en ont pas
moins entrepris de prouver que le servage fut accep-
table. Dans un intérêt d apologie de TEglise, qui souf-
frait cet état, aussi bien que de Tancien régime, ils ont
essayé une défense à laquelle leur pensée intime répugne.
Catholiques et conservateurs, pleins d'idées empruntées
à la Révolution, ils n'ont pas aperçu que la condition du
serf est une des épreuves les plus fortes des doctrines
de liqéralisme. Ces doctrines la condamnent invincible-
ment. Sur ce point il n'est pas de bonnes intentions qui
tiennent. Si vous admirez le 4 Août, si vous croyez à
la liberté-principe, si vous mettez la dignité de l'homme,
le prix essentiel de sa vie, à posséder cette liberté, vous
ne ferez point accepter l'institution de servage, vous ne
l'accepterez pas vous-même, vous n'en pourrez ni com-
prendre ni faire comprendre la nature : ce champ de l'his-
toire vous restera fermé. Et les apologies que vous en
entreprendrez ne paraîtront aux tenants de l'alTranchis-
sement des hommes que ce qu'elles sont : un simulacre
de défense d'une cause perdue chez vous et un débile
plaidoyer de parti.
Mais, pour passer de ce plaidoyer à la vraie lumière
de l'histoire, il ne faut que voir de quelle manière les
hommes portaient cette sujétion et quelle confusion se
faisait dans l'esprit des peuples entre les conditions de
LA DIFFAMATION DU SERVAGE 175
serf, d^affranchi, de colon et de vilain libre. C'était comme
l'échelle continue qui du servage menait à la liberté.
Dans un temps où le premier de ces mots eût emporté
le discrédit de la personne, quelle précaution les autres
conditions n'eussent-elles pas prise pour n'y être pas
confondues! C'est tout le contraire que nous voyons. Il
n'est pas jusqu'au fameux droit de poursuite, exercé de
la part du maître, dont on ne trouve, au milieu de ces
conditions voisines, les frontières incertaines et chan-
geantes.
Aussi bien, ne nous étonnons pas que, les idées venant
à changer, ce qui fut excellent ait pu paraître odieux.
N'en faisons même aucun reproche aux hommes.
Le temps vint où le nom de servage déplut, où la
qualité de serf passa pour dégradante. L'amour-propre
joua dans cette affaire son rôle. Il tint légitimement
celui que Tesprit révolutionnaire fait jouer indûment au
droit métaphysique. Sous l'empire d'un tel sentiment,
les affranchissements peu à peu s'imposèrent. Près de
ceux qui les refusent comme onéreux, paraissent ceux
que le nom d'homme libre rend fiers. J'omets les cas,
nombreux sans doute, où les serfs y trouvaient en outre
la satisfaction de leur intérêt.
En 1368, Enguerrand de Coucy affranchit les hommes
de sa baronnie, parce qu'ils désertent. En 136i, Guil-
laume Choiseul se plaint que des paysans de condition
servile laissent leurs maisons en ruine, pour se retirer
dans les villes franches. L'institution se décrédite peu à
peu. La diffamation du servage se présente dès le
XIII' siècle.
J'ai dit que Beaumanoir en fournit un exemple. Un
autre fort curieux est celui du moine de Mûri, rapporté
par M. Flach et par Laboulaye. Ce moine raconte avec
indignation, d'après quelques documents anciens, l'his-
176 LA DIFFAMATION DU SERVAGE
toire de paysans foulés par un seigneur. Les époques ont
si bien changé que la morale qu'il en tire est tout à
contresens. Laboulaye prétend en recueillir un argument
contre le servage ; on y voit simplement Terreur du
chroniqueur. Le moine de Mûri avoue que les paysans
eux-mêmes avaient demandé à être protégés. Là-dessus,
dit-il, le seigneur « ordonne qu'ils servent à lui comme
s'ils étaient ses domestiques. Pœne quasi mansionarii su^
essent,jussit sibi servir e ». Tels sont justement les effets
ordinaires d'une pareille demande de protection. « Il
défendait, ajoute le moine, d'aller couper du bois dans
sa forêt à qui ne lui donnait pas deux poulets par an.
Interdixit illis ne ullus infliger et ad incidendam silvam
suam, nisi qui sibi daret singulis annis duos pullos, »
Voilà ce comble d'exaction ! voilà ce dont la pensée
n'était plus supportée, quand écrit le moine de Mûri 1
voilà ce qui passe alors pour un témoin de scandale
dans le passé I Pour nous qui comprenons mieux que
lui le sens de l'histoire, nous n'y voyons qu'un fait le
plus naturel du monde, selon les idées et les besoins du
temps.
Nous voyons la même chose dans ce mot de Beauma-
noir : « Les autres sont venus (en servage) parce qu'ils
n'ont eu pouvoir d'eux défendre des seigneurs, qui à tort
et à force les ont attraits à servitude. »
Dans cet ordre de témoignages, on sait que le plus
frappant vient des serfs de Saint-Claude qui, à la lin du
xviii» siècle, demandèrent leur affranchissement, et dont
Voltaire prit la défense. Très exactement ce qu'ils vou-
laient était de pouvoir hypothéquer sans le consente-
ment de l'abbaye qui les tenait en vasselage. On sait
quel tapage incroyable fut mené à cette occasion, et
comment le préjugé moderne en cette matière se ratta-
che à cet éclat décisif.
LA DIFFAMATION DU SERVAGE 177
Il reste à dire pourquoi et dans quelle intention la dé-
votion affranchissait les serfs, pourquoi plusieurs autres
formules du temps semblent décrier Tétat de servage.
Les chartes d'affranchissement sont pleines de ré-
flexions pieuses et de formules de spiritualité. De bons
catholiques en ont pris occasion pour voir dans ces chartes
l'effet de la charité ; ils ont imaginé que celle-ci faisait
un devoir d'atTranchir les serfs. Cette supposition ne
s'accorde pas avec ce que nous venons de voir.
La vérité e-t que ces chartes ne mentionnent jamais
le fait comme une justice rendue, mais comme un sacri-
fice consommé. L'une parle du précepte de Jésus-Christ
aux chrétiens, « de remettre à leurs débiteurs ce qui leur
était dû, afin de pouvoir eux-mêmes attendre du souve-
rain Juge la grâce de leurs fautes ». Une autre s'exprime
ainsi : « Mû par la crainte des tourments éternels à la
fois et par l'amour de Dieu tout-puissant qui a dit :
Solve fasciculos depritnentes et omne omis disrumpe »...
Tout ceci ne contient rien qui ne se pût dire à l'occa-
sion de quelque acte de renoncement que ce soit, louable
en soi et à l'égard de celui qui le pratique, non imposé
dans soa objet et par l'intérêt de celui qui l'éprouve.
Le libéralisme moderne n'a pas moins fait d'état de
certaines autres formules. Celle de la charte d'affran-
chissement de Louis le Hutin est célèbre. « Selon le
droit de nature, dit cette charte, chacun doit être franc. »
On a vanté là dedans une anticipation et comme la pré-
face des Droits de l'homme. Mais une pareille interpré-
tation n'est l'effet que de l'illusion révolutionnaire, qui
confère rétrospectivement une importance à ces mots-là.
Jamais ceux qui les ont employés n'eurent l'intention
d'y mettre ce qu'on croit. Des formules de ce genre se
lisent partout ; on les trouve jusque dans le code Jus-
tinien.
DiMiBR. Préjugés 12
178 LA DIFFA3IATI0N DU SERVAGE
Le mélange de la religion n'y fait rien, et Ton ne sera
pas plus avancé pour avoir cité la charte de Charles de
Valois en 1311 : « Créature humaine qui est formée à
l'image de Dieu doit généralement être franche de droit
naturel » ; ou le mot fameux de Beaumanoir : « C'est
grands maux quand un chrétien est de serve condition. »
Chez ce dernier, c'est le préjugé qui parle ; chez les
autres, il s'agit simplement de quelques formules proto-
colaires, dont il convient d'accompagner l'octroi de la
franchise aux serfs. Faisant à ceux-ci ce présent, on y
ajoute cette politesse. Comme il s'agit de relever la con-
dition d'un homme, on ne manque pas de lui faire hon-
neur de sa nature et de sa religion.
En dépit de tout cela, nous constatons que ce qui
demeura longtemps de serfs non affranchis continua
communément d'estimer sa condition.
Il faut avouer qu'elle avait bien changé depuis le
Moyen Age. Les droits de poursuite et de formariage
étaient entièrement abolis. L'héritage se rachetait pour
un bichet de seigle. Un bénédictin, dom Grappin, dans
un mémoire sur la Mainmorte, présenté en 1779 à l'Aca-
démie de Besançon, porte au sujet du servage en ce
temps-là cet intéressant témoignage :
Pourquoi avons-nous des communautés (c'est-à-dire com-
munes) entières qui ont mieux aimé conserver la macule
d'origine que d'acheter au prix d'une somme modique la
liberté qu'on leur offrait ? C'est qu'elles croient trouver
dans le sein de la mainmorte une source de richesse, comme
elle en est une de population et d'industrie ; c'est que la
défense d'aliéner sans l'aj^rément du seigneur empêche la
dissipation des biens : c'est qu'ils ont l'exemple des villages
affranchis, dont les habitants ne sont plus que les fermiers
des fonds qu'autrefois ils possédaient en propre ; de sorte
qu'aujourd'hui, dit le président Bouhier, presque tous les
habitants des terres sont misérables cl les villages beaucoup
•*
LA DIFFAMATION DU SERVAGE 179
moins peuplés que quand ils étaient en mainmorte. Qu'on
cesse donc de peindre sous les couleurs de la barbarie ou
de Tesclavag-e ce qui dans Torigine fut un trait d'humanité.
Cette vertu, suivant Dumoulin, a bien fait des mainmor-
tables, et d'abord il y eut dix mille Français qui, sous Fran-
çois I®'" et Henri II, trouvèrent un asile au comté de Bour-
gogne avec des terres qu'on leur abandonna sous la condi-
tion de mainmorte. Les hommes libres se crurent heureux
sans doute en devenant propriétaires, malgré la réversion
de leurs campagnes en cas de mort sans enfants légitimes.
Voilà ce qu'on pouvait écrire, à la veille de la Révo-
lution, de ce qui demeurait en France de restes lointains
du servage. On voit qu^à travers tant d'années, et jusque
dans son effacement, l'institution ne déméritait point. Il
n'y a pas de meilleure réponse à faire au scandale voltai-
rien des serfs de Saint-Claude.
Louis XVI abolit en 1779 tout ce qui subsistait en ce
genre. Les historiens conservateurs et autres ont fausse-
ment dépeint cet événement comme le terme fatal des
conquêtes que faisait l'esprit de liberté en marche depuis
le XIV' siècle.
Dans un article du plus grand intérêt *, tout imbu des
meilleures doctrines de Le Play, dont il aura été le dis-
ciple le plus exact, le regretté M. Delaire oppose à ce point
de vue des considérations définitives. La disparition du
servage, dit-il, n'a été « ni révolutionnaire par son but »,
ni « théorique dans son origine » ; elle a été « l'œuvre
graduelle du temps ». A mesure que la féodalité remplis-
sait mieux son rôle et réglait le désordre, à mesure la
prospérité des classes inférieures s^établit. De cette pros-
périté vint l'émancipation.
« En tout temps, dit M. Delaire, la féodalité sV.st cons-
tituée surtout pour les besoins des faibles et des petits,
1. La Méthode d'observation dans les sciences sociales. — Revue
des Deux Mondes, 1" juilllet 1S79.
180 LA DIFFAMATION DU SERVAGE
qui cherchaient à obtenir en échange de leurs services
la protection des puissants et des forts. Tant que ceux-
ci eurent des forêts et d'autres sols à défricher, ils eurent
intérêt à s'attacher les rejetons des paysans et ne crai-
gnirent pas de lier par la coutume l'avenir de leur propre
famille aux générations successives de leurs tenanciers.
Grâce aux établissements nouveaux, les seigneurs
voyaient s'accroître continûment les produits de leurs
domaines, et les paysans, garantis contre les éventualités
fâcheuses, trouvaient d'amples ressources dans la culture
de leur patrimoine ou la jouissance des droits d'usage.
« Cet état de bien-être, dont l'érudition moderne re-
trouve sans cesse de nouveaux témoignages, s'est partout
altéré, dès que le sol disponible a commencé à faire
défaut. Les propriétaires, loin de s'autoriser de la tradi-
tion pour retenir les jeunes ménages au sol natal, trou-
vèrent profit à les affranchir, afin de se soustraire aux
charges d'assistance que la coutume imposait et que
l'occupation complète du territoire rendait plus onéreuses.
Là fut en Occident la cause spontanée de l'émancipation
des serfs et de l'élévation graduelle des populations
rurales.
« Enfin les redevances en nature, puis en argent,
furent substituées à la corvée, le tout racheté sous forme
de bail à cens, c'est-à-dire de rente perpétuelle. »
Ainsi, la disparition même du servage n'emporte
aucun décri de cette institution. C'est qu'en accord d'une
part avec les circonstances, elle ne renfermait d'autre
part rien ([ui ne convînt aux hommes à l'usage desquels
elle était faite. Loin de choquer en eux rien d'essentiel,
jamais aucune institution peut-être n'eut autant de quoi
les rassurer. C'est avec raison que Fustel a pu dire que
de tous les régimes la féodalité est celui qui eut ses
racines « au plus profond de la nature humaine ».
CHAPITRE VIII
LA QUERELLE DE LA. RENAISSANCE
L LES ORIGINES ; LE XVP SIÈCLE
Je l'ai dit : chaque époque de Thistoire de France
apporte sa récrimination particulière. Après César,
après Hugues Capet, après Philippe le Bel, voici venir
le reproche qu'ion fait au xvi' siècle et à ses princes, à
François I", Père des arts et des lettres, d'avoir causé
leur corruption.
Ce reproche est le plus général qu'on ait fait. Il ne
met pas seulement en cause une politique, une raison
d'Etat, il se plaint d'une transformation de tout Fesprit
national. Car où cet esprit s'exprime-t-il mieux que dans
les ouvrages de cet ordre ? Aussi bien, n'omet-on pas
de dire que l'effet s'en ressent jusque dans l'exercice de
l'autorité publique. On assure que depuis ce temps les
rapports du roi et du peuple ont changé, les mêmes
idées qui réformaient les lettres ayant corrompu la
royauté.
Ce qu'il y a de conservateurs à soutenir ce système
ajoute que la Révolution est sortie de la Renaissance.
Dans son Ancien Régime, Taine entreprend de prouver
que celle-ci venait de l'esprit classique ; et d'où l'esprit
classique vient-il, sinon de la Renaissance?
Cette explication a fait des partisans; pourtant elle
est assez particulière pour n'être pas jugée fort dange-
18^ LA QUERELLE DE LA RENAISSANCE
reuse. L'accusation de paganisme a plus d'apparence.
Ce paganisme passe pour ouvrir la voie aux impiétés
dont la Révolution a profité ; par là sont condamnés trois
siècles de monarchie française, en même temps qu'une
égale période de la civilisation nationale.
La renaissance des lettres et des arts est l'effet d'une
imitation des modèles de Tantiquité, dans laquelle l'Ita-
lie avait devancé l'Europe. Elle passa de ce pays par
contagion en France, et chez toutes les autres nations.
Par cette imitation furent substituées, dit-on, d'une
part, aux mœurs traditionnelles et françaises, celles de la
Grèce et de Rome ; d'autre part, au sentiment, à l'ima-
gination catholique et chrétienne, le sentiment, l'ima-
gination païenne. De ces deux points sort une double
revendication. On se plaint de la Renaissance au nom de
la nation offensée ; on s'en plaint au nom de la religion
trahie.
L'effet de ces deux réclamations unies est de mettre
les catholiques de France au premier rang de l'attaque
contre la Renaissance. Attaque redoutable, dans laquelle
le zèle religieux se voit renforcé par le sentiment natio-
nal. L'un, avec l'autre, ne saurait inspirer que des haines
extrêmement vives et une horreur violente pour une
cause, qu'il importe absolument de défendre. Remarquez
que cette opposition s'alimente à des sources nécessaire-
ment relevées dans l'ordre de l'esprit. L'autorité la plus
considérable que les catholiques français reconnaissent en
ce genre, c'est l'Ecole des chartes, a pesé de tout son
poids contre la Renaissance. Les plus catholiques de cette
école se sont employés contre elle de toutes leurs forces.
M. Sepet, M. Lecoy de la Marche, surtout ^L Léon Gau-
tier, se sont rendus célèbres par là.
Ils se rattachent à l'école plus ancienne qui fleurit
vers 1830 à l'ombre du catholicisme romantique, autour
I. LES ORIGINES .' LE XVI" SIÈCLE 183
des Gerbet et des Montalembert, d'où sortaient contre
l'école classique de véritables anathèmes, contre l'opuscule
de Didron aîné sur le Paganisme dans l'Art chrétien, La
Renaissance renégate et païenne, la Renaissance immo-
rale, la Renaissance blasphématoire et diabolique, tel
est le thème éternel de cette sorte d'ouvrages -là.
Il faut regarder l'effet de cette dénonciation. G*est
trois siècles de notre histoire déconsidérés dans leur
essence, trois siècles d'histoire déshonorés. Je dis dés-
honorés sans exception, car on ne voit au cours de ces
siècles personne tenir une voie particulière qui le rende
innocent de ce reproche. Les écrivains sacrés, des prêtres,
des docteurs, sont entraînés dans l'anathème. Bossuet v
roule avec Fénelon et Pascal. En second lieu, c'est la
Révolution rendue inévitable depuis trois cents ans
bénéficiant de Tautorité et du prestige que donnent trois
cents ans de la plus brillante culture française. Le tort
fait par ces deux articles à la cause conservatrice, à la
restauration nationale, n'a pas besoin d'être expliqué. Il
est du genre de celui dont j'ai parlé dans quelques cha-
pitres précédents.
Ce que je vois ici de particulier, c'est le pernicieux
décri dans lequel on fait tomber la période du plus
magnifique essor qu'ait connu l'intelligence française.
Par l'effet de cette dénonciation, des sujets de gloire
immortels, d'incomparables causes d'enthousiasme et
d'orgueil national sont rejetés. Racine, Bossuet, Des-
cartes, Philibert Delorme, Jean Goujon, Poussin, ne sont
plus, dans la logique de ce système, que de médiocres
exemples d'effort trahi et de talents souillés. Ils ne sont
pas de la vraie lignée française ; l'esprit national ne s'ex-
prime pas en eux. Quelques auteurs n'ont pas craint de
mettre en avant, parlant des arts aux siècles antérieurs,
le nom à' art national, afin de les en exclure. Ils n'ont
184 LA QUERELLE DE LA RENAISSANCE
pas réfléchi à Tindignation ressentie, chez tout Français
sensible à cet ordre de choses, en voyant renier au nom de
la vraie France ces grands ouvrages et ces grands noms.
Ceux qui seraient tentés de fermer les yeux là-dessus
devront en vérifier le danger de deux manières : en pre-
mier lieu par les alliances où cette attitude les engage,
en second lieu par l'effet ressenti du côté des troupes
catholiques. Tout ce que le siècle a compté de révolu-
tionnaires depuis la période romantique, tous les enne-
mis de la tradition française les ont soutenues dans ce
combat. Aujourd'hui la Sorbonne huguenote et libérale
n'a pas d'objet plus cher de ses critiques que la Renais-
sance française. C'est un fait facile à vérifier. Du côté
des amis, c'est la désaffection, c'est les sources d'enthou-
siasme taries, c'est la confiance ôtée par cette habitude
prise de se considérer comme trahi sous le couvert des
plus éclatantes enseignes de la religion et de la patrie.
Si le siècle de Louis XIV et de Bossuet est maudit, quel
découragement devant l'avenir, quelle confusion dans le
passé !
Devant l'affirmation du système que je viens de dire,
passons donc à l'examen des faits.
Et d'abord, convenons qu'une rupture du genre de
celle qu'on nous dépeint, source d'une dissidence absolue
entre l'esprit de la Renaissance et l'esprit traditionnel
français, serait difficile à justifier. Car, dans un âge si
avancé de l'histoire, après dix siècles de vie nationale
distincte, comment admettre un tel recommencement?
Bon pour le latinisme apporté par César aux origines de
cette histoire même. Il ne rencontrait alors rien d'orga-
nisé, et ce que reçut en ce genre la Gaule de la conquête
n'avait à supplanter rien de défini. Il n'en était pas de
même au xv'' siècle.
•'N
I. LES ORIGINES : LE XVl* SIÈCLE 185
Alors on ne peut nier qu'un art, qu'une littérature,
que des traditions nationales, fussent nés; que, de noto-
riété publique, toutes ces choses ne fussent parvenues
en un point avancé de leur développement. S'il était
vrai que le mouvement de la Renaissance les eût con-
trariées et rompues, je sais bien ce qu'il y aurait à faire,
mais le tableau d'un antagonisme des deux esprits au
moins serait vrai.
Le devoir des Français serait de s'efforcer de réconci-
lier dans le passé des sources rivales amalgamées en eux.
Il faudrait éviter les attaques passionnées, dont Teffet
est de semer la discorde sur un point où elle est mor-
telle, de mettre la guerre au sein même de notre être, de
dissoudre par cet antagonisme les réalités nationales.
Mais ce qu'on éviterait de remarquer, ce dont on n'ai-
merait à convenir que dans le cabinet paisible et retiré
de la science, n'en serait pas moins une vérité. Vérité
digne d'étude comme toute vérité, capable de rendre, d'un
point de vue supérieur et dans les régions de Thistoire
pure, les services qu'on n'en pourrait tirer pour la santé
de la patrie. Mais il en est ici comme en plusieurs ren-
contres. La querelle qu'on fait à la Renaissance ne com-
promet pas seulement le salut du pays; elle répand en
outre des idées fausses touchant l'histoire des peuples et
le train de la civilisation. Ce qu'elle sème n'est pas seu-
lement le dommage, c'est l'erreur.
Il ne s'agit donc pas pour nous, à défaut d'unité de
notre histoire, d'en raccommoder les parties, mais de
montrer dans ces dissidences prétendues les traits de
l'unité véritable, d'en tirer du même coup l'honneur de
notre pays et la leçon du genre humain.
Deux mots suffiront à régler ce qui regarde la poli-
tique. Tout ce qu'on a dit de la hauteur nouvelle alors
des façons de cour, tout ce qu'on a conclu de la couronne
186 LA QUERELLE DE LA RENAISSANCE
impériale jointe aux devises de François I", des compa-
raisons faites de lui avec Alexandre et César, appartient
au domaine de la fantaisie pure. Pour ces comparaisons,
elles sont de tous les temps, et notre roi Philippe II déjà
s'était nommé Auguste, du nom d'un empereur romain.
La couronne impériale n'a jamais signifié un retour de
Tautorité aux traditions de TEmpire romain, mais le sou-
venir des compétitions du roi de France et de Charles-
Quint. Celui d'Angleterre, par bravade, avait pris aussi
cette couronne. Elle n'en marquait de sa part pas davan-
tage.
On parle aussi du crédit que prit alors la politique de
Machiavel. Mais on en parle sans bien savoir ce qu'était
Machiavel, ni ce qu'était cette politique. Ce n'est pas
ici le lieu d'analyser le livre du Prince et de fournir ce
qui se doit pour sa défense. Qu'il suffise de remarquer
qu'avant comme depuis lors, pour les princes d'avant la
Renaissance comme pour ceux qui vécurent ensuite et
de tout temps, la politique fut la science des résultats.
Il y a une politique qu'on peut appeler basse et une
qu'on peut appeler noble et généreuse, il n'en est pas
qu'on puisse appeler désintéressée ; de sorte que repro-
cher à ce temps d'avoir vu naître le calcul et le profit
politiques, c'est ne rien lui reprocher du tout.
Tous ces points-là seront plus ou moins traités dans
les divers chapitres de ce livre. Je me bornerai dans
celui-ci aux faits de l'ordre intellectuel, principal objet
de la Renaissance, objet de grande importance dans le
siècle où nous vivons.
L'illusion courante au sujet de la Renaissance est
nourrie du contraste que fait (pour prendre deux exemples
décidés) Ronsard avec la Chanson de Roland ; Ronsard
et le sacrifice du bouc à Bacchus fait en honneur de son
I. LES ORIGINES ! LE XVI* SIÈCLE 187
ami Jodelle, rapporté dans tous les manuels de classe.
On oppose les fables antiques aux histoires de nos héros
nationaux. On met la Sainte Vierge et les anges en con-
traste avec Vénus et Jupiter. Notre idée des lettres au
Moyen Age est tout empreinte de celles que laisse la
lecture ou du moins (car combien Tout lue?) l'analyse de
la Chanson de Roland.
Ce poème a servi partout de type et de matière à ces
revendications. Ce que M. Gautier nomme épopées fran-
çaises, et dont ce poème est Texemple le plus connu, a
porté tout le poids de la bataille. C'est contre celles-ci
que M. Brunetière, dans un article recueilli depuis aux
Études critiques sur riiistoire de la Littérature (t. I"),
a mené la revanche des classiques.
Cette querelle de M. Brunetière avec TEcole des
chartes n'a pas abouti. Elle l'eût pu cependant, s'il en
eût appelé à l'histoire. Mon intention justement n'est pas
de juger le mérite de ce poème ici, mais de marquer la
mesure dans laquelle on a le droit d'y chercher le type
et le modèle de la littérature du Moyen Age. Cette me-
sure obtenue suffît à mon dessein ; d'autres en tireront
peut-être des avertissements pour l'examen littéraire du
poème.
Dans la mesure où nous pouvons le savoir, il n'y eut
pas au Moyen Age même d'ouvrage plus ignoré que la
Chanson de Roland. La découverte en est toute aux
modernes ; personne ne l'avait lue avant le xix" siècle.
M. Petit de Julleville, dans sa préface de ce poème,
s'avise de railler le xviii', en remarquant que, si l'on eût
demandé à Voltaire ce que c'était que la Chanson de
Roland, cet écrivain, le plus cultivé de son siècle, eût
répondu quelque sottise, faute d'en avoir jamais ouï*
parler.
M. Petit de Julleville est loin de soupçonner que le
188 LA QUERELLE DE LA RENAISSANCE
cas eût été le même si on eût interrogé Jean de Meung
ou Nicolas Oresme, Froissart ou Brunet Latin. Pas plus
que Louis XIV, Charles V, surnommé cependant le Sage,
c'est-à-dire l'ami des livres, ne connaissait la Chanson
de Roland. Un professeur de rhétorique, M. Levrault,
dont ce trait ne doit pas diminuer la juste estime, pro-
posant dans un livre d'auteurs français un sujet de com-
position aux écoliers, leur représente Dunois, lors du siège
d'Orléans, se faisant chanter, dans un château de Touraine,
la Chanson de Roland par le jongleur. Ce trait découvre
parfaitement l'erreur qui règne dans nos classes.
Il n'y avait plus de jongleurs au temps de Dunois ;
y en eût-il eu, que jamais Dunois ne leur eût demandé
un poème dont il ignorait l'existence.
Durant quatre siècles, pas un auteur n'a écrit le nom
de ce poème, n'a témoigné qu'il soupçonnât son exis-
tence. On n'en trouve de mention ni chez les chroni-
queurs, ni chez les poètes, ni chez les orateurs, ni chez
les auteurs latins, ni dans les romans, ni nulle part.
Depuis la fin du xiii' siècle, qu'on se mit à former des
bibliothèques, la Chanson de Roland ne figure sur
aucun inventaire de celles-ci. Au Louvre, la tour de la
Librairie n'avait pas une copie de la Chanson de Roland.
Elle n'est pas moins absente de chez le duc de Berry
qu'elle ne le fut de chez le duc de Lavallière. Bibliophiles,
érudits, l'ignorent autant que l'unanimité des écrivains.
Aussi n'a-t-on de la Chanson de Roland pas un seul
manuscrit d'amateur. Jamais on ne la copia avec soin et
dépense, jamais on n'en fit une édition. Elle est demeu-
rée toujours à l'état que représente un manuscrit au
temps des livres imprimés. Nous en avons le texte sur
un livret de poche, (jue le jongleur récitait.
Mieux encore, en cette humble sorte on ne possède le
texte qu'une fois. Toutes les copies sont des remanie-
i
I. LES ORIGINES .* LE XVI" SIÈCLE 189
ments, preuve que ce texte ne jouissait d'aucun renom,
n'avait aucune autorité, disparaissait noyé dans la masse
indistincte des ouvrages composés sur le même sujet.
Nous disons la Chanson de Roland ; aux yeux des gens
qui connurent quelque sorte de poème sur ce héros, ce
que nous appelons de ce nom n'a jamais représenté un
ouvrage distinct du reste, signalé à l'attention publique.
Pour eux, il y avait un Roland, on en redisait les aventu-
res ; jamais il n'y eut une « Chanson de Roland ». Roland
appartenait au folklore, nullement à la littérature.
Je vais dire maintenant ce qui a fait naître notre illu-
sion à cet égard.
Dans son édition des Contes de Cantorbéry de Chaucer
parue en 1775, Tyrwhitt fît le premier, à propos de lit-
térature, une mention de la Chanson de Roland. Il la
citait d'après Du Cange, lequel en parle dans son Glos-
saire. A l'article « Roland », il relève quatre mentions
du « poème de Roncevaux ». Deux de ces mentions sont
de copistes tardifs, deux sont anciennes. L'une de ces
deux dernières est de Guillaume de Malmesbury, l'autre
de Wace le trouvère. On connaît les vers de ce dernier ;
Taillefer, qui moût bien cantait,
Sur un cheval qui tôt allait,
Devant le duc allait cantant
De Charlemagne et de Roland
Et d'Olivier et des vassals
Qui moururent en Renchevais.
11 s'agit du duc de Normandie, dont le poète raconte
en cet endroit la victoire à Hastings.
Il est remarquable que la prose de Guillaume de Mal-
mesbury rappelle le même fait dans la même circonstance,
et à peu près dans les mêmes termes. On ne peut donc
douter que l'un ait copié l'autre, ou que tous deux sui-
190 LA QUERELLE DE LA RENAISSANCE
vent une source commune. A l'égard de l'autorité, il con-
vient donc de compter ces deux textes pour un seul.
Ainsi on ne trouve de la Chanson de Roland que cette
seule mention en cinq siècles. Seulement il est arrivé que
cette mention a multiplié chez les auteurs. Les imita-
tions et les copies en portent déjà le nombre à quatre
dans Du Gange. Du Gange, puis Tjrwhitt, en parlant à
leur tour, accrurent l'importance du fait. Comme on la vit
rapporter autant de fois à titre de chanson guerrière,
chantée devant l'ennemi à la bataille d'Hastings, on s'ha-
bitua à dire que les Français de jadis avaient chanté ce
poème en allant au combat.
M. de Tressan, dans sa Bibliothèque des Romans^
Paulmy d' Argenson, dans ses Mélanges tirés d'une grande
bibliothèque, s'occupèrent, d'après Du Gange, de la Chan-
son de Roland. Tressan imagina, sur ce seul nom, de la
refaire dans le genre de ce qu'elle devait avoir été.
On ignore assez généralement que cette fin du siècle
de Voltaire vit le Moyen Age en grande vogue. Le style
troubadour en est né. L'Arsenal était alors le lieu d'où
partaient ces inspirations. La bibliothèque de Paulmy
d'Argenson en était la source authentique. De là vint le
Petit Jean de Saintré ; de là sortit aussi l'ouvrage de
Legrand d'x\ussy sur la Vie privée des Français. D'au-
tres écrivains, dont les noms sont cités aux collections
d'antiquités de la Révolution et de l'Empire, continuèrent
ces recherches, chargées de toutes les incertitudes des
commencements. Telles quelles le romantisme les reçut.
C'est d'elles qu'allait paraître nourri le triste Génie du
Christiaîiisnie.
Roquefort, auteur d'un Mémoire sur la Poésie fran-
çaise au XII' et au XIII' siècle^ rapporte dans cet ou-
vrage que, le matin de la bataille de Poitiers, Jean le Bon
entendit chanter la Chanson de Roland par les soldats.
I. LES ORIGINES .* LE XVI* SIÈCLE 191
Le roi se plaignit là-dessus qu^il n'y avait plus de Rolands ;
on osa lui répondre que cela venait de ce qu'il n'y avait
plus de Charlemagnes.
Roquefort cite son autorité. C'est YHistoria Scotoriim^
de Boethius, parue en 1574. Mais il est de fait que Boe-
thius, confronté en cet endroit (livre XV, p. 327), ne
parle pas de la Chanson de Roland. Il n'en dit mot, et
le dialogue qu'on lui emprunte est mis par cet auteur
non sur un champ de bataille, mais à Paris, dans le con-
seil du roi. « Cinn Parisios veîiisset, dit-il, vocato se-
natu... » Et le propos de Jean le Bon n'est pas de Roland
seul ; il dit : « des Rolands et des Gauvains, Rolandos
aiit Gavinos ».
L'histoire de la Chanson de Roland chantée sur le
champ de bataille de Poitiers n'en fut pas moins, d'après
Roquefort qui l'invente, rapportée par Chateaubriand
dans ses Etudes historiques. Ainsi, non autrement,
s'acheva la légende de la Chanson de Roland, poème na-
tional, « entonnée », disait M. Gautier, par les Français
sur tous les champs de bataille. Au fond de cette légende,
qu'y a-t-il? un texte, un seul. La seule mention de Tail-
lefer, qui chanta Roland devant l'armée des Français à
la bataille d'Hastings, a fait cette magnifique fortune.
Remarquez maintenant qu'on ne sait pas même de
quoi ce texte fait mention. Chanter Charlemagne, Roland
et Olivier ne signifie pas nécessairement chanter sur ces
héros divers un poème de longue haleine ou des parties
d'un tel poème, il ne signifie nécessairement rien de
pareil à ce que nous appelons « la Chanson de Roland ».
Dans cette incertitude, une chose est certaine, c'est que
le Roland que nous recommandons n'est pas celui dont
on nous parle ici, parce que le Roland que nous recom-
mandons est moins ancien que la bataille d'Hastings.
Ainsi la seule mention qui puisse être présumée d'un
192 LA QUERELLE DE LA RENAISSANCE
poème de Roland durant tout le Moyen Age ne regarde
pas celui que nous possédons. Telles sont les lettres de
noblesse historique, tel le débit, tel le renom, de ce qu'on
a appelé 1' « Iliade de la France ».
Ce poème ne porte pas de nom dans le manuscrit.
Guillaume de Malmesbury appelle le chant de Taillefer
cantilena Rolandi. Du Gange, en conséquence, l'a prise
pour une ode. De ce nom, qui désigne une chose que
nous ne connaissons pas, nous nous sommes servis pour
en nommer une autre qu'il ne désigne certainement pas.
Et c'est là notre chanson de Roland.
Voici la conclusion de cette longue explication. La
gloire que nous attribuons au poème durant le Moyen
Age est une illusion, et ce poème n'est pas ce que dési-
gne la mention qui l'a rendu célèbre. De ces deux points
il suit que le poème, dans son texte, n'est désigné par rien
à l'attention de l'histoire, beaucoup d'autres existant sur
le môme sujet qui méritent tout autant le nom de chan-
son de Roland et qu'on eût pu prendre à sa place comme
sujet de la même renommée. On a pris celui d'Oxford
parce qu'il est le plus ancien, ce qui n'est une raison que
faute de mieux.
Qu'on n'objecte pas que ce sont là des vétilles. Ges
vétilles découvrent de grandes erreurs. Pour se faire une
idée de l'esprit au Moyen Age et de la condition litté-
raire du temps, il a plu aux modernes de fouiller les
bibliothèques au hasard et de donner arbitrairement le
pas à ce qui prend justement date avant l'époque de la
culture littéraire, à ce qui ne fut jamais ///, mais seule-
ment écouté, et qui tomba bientôt dans le plus pro-
fond oubli. Tel est le Roland, tel est tout le cvcle de
Gharlemagne, tel est Auca^sjn et Nicole tte. Là-dessus
on va répétant que la Renaissance est la cause de cet
oubli-là.
I. LES ORIGINES : LE Xvf SIÈCLE 193
La Renaissance peut-être, mais non celle qu'on pré-
tend ; la cause de cet oubli est la renaissance du xii' siè-
cle, dont le règne de Louis VII marque l'époque ; épo-
que où pour la première fois écrivirent en langue romane
des gens qui savaient le latin. L'auteur du Roland ne
savait pas cette langue. Avec Chrétien de Troyes et
Benoît de Sainte-Maure commence l'histoire de la litté-
rature. Ils s'adressent à des gens instruits, sont instruits
eux-mêmes, tirent leur matière des livres. Par leurs
soins, Geoffroy de Monmouth et Guillaume de Malmes-
bury, auteurs latins, inspirent le cycle d'Arthur et les
poèmes de la Table ronde ; Dyctis de Crète et Darès, le
faux Callisthène, autres auteurs latins, inspirent, les deux
premiers, le roman de Troie, le troisième les poèmes
d'Alexandre le Grand.
Voilà le début de la littérature française au Moyen
Age. Ce que valent ces ouvrages n'est pas ici l'affaire.
Ils eurent la célébrité, la vogue, le retentissement loin-
tain. Eléonore de Poitiers, la comtesse de Champagne sa
fille, femmes instruites ou qui prétendaient l'être, les
patronnaient à leur naissance ; leur suffrage l'imposait à
une cour. Tout l'appareil, toute la mise en train des suc-
cès et de l'influence d'un livre, choses dont le préjugé
romantique fait peu de cas, mais qui n'en sont pas moins
nécessaires, se rencontrent pour ces auteurs-là. Du Roland
ni du reste plus de question alors. Ils ont vécu un jour
et péri tout entiers, avec la génération de seigneurs sans
lettres qui les écoutèrent de la bouche des jongleurs,
dans la salle de leur château.
Cette génération vivait plongée dans l'ignorance ; il
n'y avait encore de lettres que chez les clercs. Les jon-
gleurs étaient à la mesure des laïcs. Cette profession était
si vile que quelques-uns n'étaient que des espèces de
saltimbanques : on en voit qui font le saut périlleux. Dans
DiMiER. Préjugés 13
194 LA QUERELLE DE LA RENAISSANCE
les Deux Trouvères rivaux^ voici comment l'auteur fait
parler Tun d'eux :
Je soigne les chats et je ventouse les bœufs, je fais des
freins pour les vaches et des coiffes pour les chèvres, je fais
des gants pour les chiens et des hauberts pour les lièvres, etc.
Leurs mœurs n'étaient pas quelque chose de mieux.
Parlant de ceux qui chantent la geste, Thomas de Gol-
ham, à la fin du xiii* siècle, écrit : « Possunt sustineri
laies : on peut tolérer ces jongleurs-là. » Un peu plus
tard, le pape Boniface VIII est obligé de condamner ceux
qui chantaient l'Évangile « secundinn marcas argentin
selon les marcs d'argent ».
Tel fut ce qu'on doit appeler Tépoque prélittpraire
de la langue française. Mais quant à celle de vraie litté-
rature, de celle qui (avec la latine dont le cours se pour-
suivait) fut réellement celle du Moyen Age, je le demande,
qu'en a renié la Renaissance du xvr siècle ? Rien du tout.
Le souvenir de toutes ces choses a continué au contraire
à vivre au xvi® siècle et dans ceux qui suivirent. Ce que
le temps avait fait oublier peu à peu n'avait garde, il
est vrai, de revivre ; ce qui avait la vogue la conserva.
Tout ce qui se trouvait dans les bibliothèques, copié
en belle gothique, orné d'enluminures, tout ce qui jouis-
sait du renom que cette parure comporte, fut imprimé
par la Renaissance. La première besogne des Aides et
des Estiennes ne fut (outre les auteurs anciens) que d'im-
primer les auteurs en renom chez les dernières généra-
tions ; tant on fut loin de les mépriser, quoique souvent
assez méprisables.
11 plaît aux modernes d'ignorer que le livre le plus
choyé du Moyen Age ne fut aucune chanson de geste,
mais bien le fameux Roman de la Rose. Or la Renais-
sance l'imprima, le commenta, l'imita. Marot lit une
I. LES ORIGINES : LE XVI* SIÈCLE 193
édition de ce poème. Il rimita, comme Tavaient imité
Charles d'Orléans et Villon. Et de fait l'ouvrage est digne
de cette grande estime, principalement la partie écrite
par Jean de Meung au commencement du xiv« siècle. Il
n'y a pas aujourd'hui d'édition du Roman de la Rose
dans le commerce ; il y en avait une au temps de Louis XV.
Mieux encore, la Renaissance alla rechercher plusieurs
des livres disparus de la mémoire des hommes. Biaise
de Vigenère retrouva le manuscrit de Villehardouin et
l'imprima, en 1601.
Voilà pour le dédain que professa la Renaissance à
regard de ce qui la précéda. Quant à la séduction des
lettres païennes, qui rompit à ce qu'on dit la tradition
chez elle, il y avait longtemps que cette séduction se fai-
sait sentir et grandissait.
Dès la renaissance du xii^ siècle, sous Louis VII,
Chrétien de Troyes traduisit Ovide. Au point de vue
moral et chétien, cet auteur ne passe pas pour le meil-
leur de tous ; on voit que la liberté de mœurs à cet égard
n'a pas attendu le xvf siècle. Elle est aussi ancienne
que la littérature ; le Roman de la Rose est tout païen.
Les contemporains s'en plaignirent : Gerson prêche con-
tre cet ouvrage dans ses 3' et 4® dimanches de l'Avent;
Christine de Pisan en parle comme d'un livre de perdi-
tion ; il n'en date pas moins du plein Moyen Age et la
première partie de ce roman est un ouvrage du temps
de saint Louis.
Le grand nombre de livres frivoles et amoureux est un
des traits frappants d'alors. On ne trouve dans les biblio-
thèques que papiers d'amour, demandes et réponses
d'amour, jugements d'amour en rimes. Un chanoine,
Jean de Saffres, en 1365, nie possède dans la sienne *
pour ainsi dire que des romans.
1, Inventaire dans le Bulletin du Bibliophile, 3" série, p. 473.
196 LA QUERELLE DE LA RENAISSANCE
Païens ou non, on sait aussi que les fabliaux et la plu-
part des farces débordaient d'obscénités dégoûtantes. A
la fin du Moyen Age, les Cent Nouvelles nouvelles en
présentent comme le résumé. Personne ne voudrait
faire comparaison de ces contes avec ceux que la Re-
naissance vit écrire à la reine de Navarre et qui gardent
partout l'honnêteté.
Pour la culture antique en général, elle était aussi
ancienne que la France. Notre langue est latine et celle
que parlèrent les Romains continuait d'être cultivée avec
honneur dans les écoles. Il est vrai que cette culture
ne représente pendant quelque temps qu'une sorte de
servage intellectuel nourri de traditions seulement, sans
retour sur les origines. Mais le temps vint où la recher-
che des modèles commença, où de nouveau on s'appliqua
aux sources d'un art suivi jusque-là par routine.
Ce souci se déclare dans le xiv^ siècle. Il n'est que juste
de faire remonter à cette époque les origines de la Re-
naissance. Qui en voudra connaître les signes n'aura qu'à
lire le catalogue de la librairie de Charles V.
On V trouve le Timéc de Platon, le De cœlo et mundo
d'Aristote traduit par Nicolas Oresme, les Ethiques en
six exemplaires, un livre des Secrets d'Aristote et de
Girard d* Amiens, Sénèque, un Boèce de la Consolation,
Macrobe, le Songe de Scipion, un Végèce de la Cheva-
lerie en dix exemplaires, un « Livre qui traite des faits
de Jules César appelé Suétone », une Conjuration de
Catilina, deux exemplaires de César, un Priscien, Donat
et Catonnet,
Dans celle du duc de Berry, on trouve : trois exem-
plaire •> de Valère Maxime, un Josèphe, Tive-Live en
quatre exemplaires, Térence en deux, les Bucoliques de
Virgile, les Métamorphoses d'Ovide en quatre exemplai-
res, VArt d'aimer du même, deux exemplaires de Lucain.
I. LES ORIGINES : LE XVl' SIÈCLE 197
Il est donc contraire aux faits de dire qu'en remet-
tant la culture antique en honneur, la Renaissance du
XVI" siècle tourna le dos au Moyen Age. Au contraire,
elle ne faisait que poursuivre, achever et parfaire ce que
les siècles du Moyen Age avaient souhaité et préparé.
Il n'y a de nouveauté que dans Téclat enfin atteint des
résultats. Les intentions demeurent dans la ligne du
passé et dans le sens de la tradition. Ce sont là des évi-
dences telles, qu'on ne les eût jamais méconnues si le
soin d^en écrire l'histoire n'avait été trop souvent remis
à des érudits sans jugement et dépourvus de toute autre
connaissance. On ne songerait pas à leur reprocher cela,
à ramasser les preuves de leur culture bornée, si les pre-
miers ils n'avaient prétendu légiférer à cet égard, don-
ner des leçons de goût et renverser les rangs de mérite
des siècles et des auteurs. Un érudit, M. Boucherie, cité
par M.Langlois dans sa Société française au XIII^ siècle^
veut faire l'éloge d'un roman fort plat de ce temps-là,
qu'il a le premier publié. « C'est, dit-il, le Paul et Vir-
ginie d'alors. » Paul et Virginie à ses yeux est le chef-
d'œuvre des romans du xviii« siècle. Il ignore Prévost
et Marivaux.
Ne nous flattons pas sur la littérature. Elle est volon-
tiers licencieuse. Ce qu'on relève de traits en ce genre
à la Renaissance ne doit pas nous faire plus mal juger
celle-ci que le Moyen Age ou toute autre époque, aucune
n'en étant exempte. La frivolité aussi est de tout temps;
elle seule fait l'attrait de la lecture pour le plus grand
nombre des hommes. Tout cela n'entame pas le bon re-
nom du MoycQ Age en ce qui concerne la foi religieuse ;
tout cela ne doit pas plus nous faire accuser de paga-
nisme la Renaissance. Contemporaine des guerres de re-
ligion, comment ose-t-on prétendre que le zèle à cet
égard fut diminué par la Renaissance ? Jamais on ne se
198 LA QUERELLE DE LA RENAISSANCE
battit tant pour la foi. Et quant aux poètes, comment
oublier Tardeur avec laquelle Ronsard combattit les pro-
testants ? Le sacrifice du bouc à Bacchus n'est qu'une
plaisanterie ; maint trait mythologique n'est qu'une
convention. Rien dans les lettres de cette époque ne
montre un reniement soit de la religion, soit de la
France, dont il ne fallût aussi bien accuser les siècles
qui précèdent. C'est ce que nous nous garderons bien de
faire.
A la Renaissance comme au Moyen Age, rien ne doit
paraître plus légitime que Témulation de l'antiquité.
Seuls songeront à s'en plaindre ceux qui n'ont à la
bouche, pour juger les ouvrages d'esprit, que les mots
de sincérité et d'originalité, ignorant que ces ouvrages
sont fils de l'art et de la composition, autant que de
l'imitation d'autrui. Je ne passerai pas ici sur ce ter-
rain. C'est celui de l'erreur romantique, à laquelle il est
sûr que tient la dénonciation de la Renaissance. On re-
proche à celle-ci le respect de certaines règles et le
recours à l'imitation. On oppose à ces traits le retour à
la nature et l'autonomie intellectuelle des races ; ce sont
les principes de l'anarchie en tout genre. Ce qu'il suffira
de remarquer, c'est qu'on se trompe quand on imagine
que le Moyen Age fut possédé de ces principes-là. L'école
romantique a pensé faire de lui son allié dans cette que-
relle. Il est tout entier de l'autre côté.
11 est vrai qu'on oppose l'histoire des différents arts du
dessin, en particulier de l'architecture. Mais cela encore
est à examiner.
En tenant le xiii« siècle pour l'apogée de ces arts et
pour l'âge d'or du Moyen Age, en ne voulant plus con-
naître ensuite qu'un affaiblissement progressif des ta-
lents et l'épuisement de la force créatrice des siècles, il
I. LES ORIGINES .* LE XV!' SIÈCLE 199
est sûr que nous ne laissons de sens à Tessor de la Re-
naissance que celui d'un recommencement, parti du point
de néant où aboutit révolution descendante qui précède.
De cette opinion sont nées les folles réponses dont quel-
ques-uns ont appuyé une apologie de la Renaissance ;
assurant que, Tart du Moyen Age ayant alors fini son
temps, il fallait bien songer à le remplacer.
Mais ces épuisements d'arts ne sont qu'un mot, per-
sonne n'ayant jamais pu dire jusqu'à quel point des
formes et des principes admis sont capables de trans-
formation et de durée. Ceux dont on parle furent aban-
donnés ; on remplaça les motifs gothiques, Y « ordre
gothique », dit La Bruyère, par les ordres romains et ]es
motifs du même genre ; quant à prétendre que ce qu'on
quittait pour eux n'offrait plus de ressource aux artistes
et que les principes du Moyen Age avaient donné tout
ce qu'ils contenaient, c'est encore une de ces formules
inventées pour dispenser les hommes de la recherche
des causes véritables.
Il est facile de voir que cette raison ne fut pour rien
dans les préférences des artistes et que tout vint du
prestige triomphant des modèles de l'antiquité. Rien
n'est plus aisé que d'aligner des périodes sur la décadence
de l'art au xiv» et au xv® siècle ; il est plus difficile d'en
marquer les effets Ces idées, que Viollet le Duc fut le
premier à répandre et qui n'ont d'appui que son nom,
ont bénéficié du crédit que prenait celle de l'évolution
animale des Etats, des sociétés et des arts. Ne fallait-il
pas bien que l'art gothique fût une plante, qu'elle gran-
dît, s'épanouît et mourût ?
Seulement c'est un fait que rien n'égale la vigueur de
cette plante dans son prétendu déclin. La peinture go-
thique ne fleurit qu'à partir du xiv® siècle ; la sculpture
atteint au xv® un degré d'excellence qu'on ne lui voit
200 LA QUERELLE DE LA RENAISSANCE
pas avant ; il en est de même de l'ornement. Reste le
système d'architecture, et la question si Tare gothique,
considéré dans son tracé, a gagné ou perdu au cours de
ces trois siècles. On a élevé là-dessus de grands débats
et allégué des principes si généraux qu'on en tire tout
ce qu'on veut en fait de conclusions. La ligne horizon-
tale doit-elle l'emporter sur la verticale, les pleins domi-
neront-ils les vides, ou les vides domineront-ils les
pleins ?
Ces questions sont ici d'autant plus vaines que, con-
trairement à celle des anciens, l'architecture du Moyen
Age se présente à nous comme affranchie de toute règle
qui ne se confondrait pas avec les exigences de la cons-
truction. Elle ne connaît pas de canon des proportions,
ni aucune de ces règles rigoureuses auxquelles s'assujet-
tissent les ordres, sans autre objet que de plaire aux
yeux. Selon ce principe, sur quoi s'appuierait-on pour
préférer une époque à l'autre, je dis du point de vue de
l'essentiel des formes ? Elles sont réglées par la cons-
truction, laquelle ne cessa jamais de maintenir ou d'aug-
menter ses ressources. A ce point de vue donc, tout ce
qui se pourrait serait de regarder le dernier style comme
le meilleur. Quant à l'exécution, cela n'est pas contes-
table.
Courajod, dont il ne s'agit pas d'accepter toutes les
conclusions, a bien connu que l'histoire de la sculpture
tournait le dos à la décadence imaginée par Viollet le
Duc. Afin de n'en suivre pas moins les idées de celui-ci,
cet auteur a inventé de ne connaître de progrès que
dans le sens du naturalistney et de maintenir au
xiir siècle le prix de Vidéa/is?)îc.Ce sont là de pompeuses
sornettes et le recours scolastique d'un homme qui, crai-
gnant de toucher à l'idole, n'en avait pas moins des yeux
pour voir.
1. LES ORIGINES .* LE XVl'' SIÈCLE 201
Ainsi la veille de la Renaissance fait voir les artistes
gothiques plus habiles, mieux exercés, plus ouverts, plus
en possession de leur art que jamais. Dans ces condi-
tions, il est difficile de regarder celle-ci soit comme le
recours d^une école tombée dans l'épuisement, soit
comme le reniement d'une génération aveuglée sur les
principes de Fart. Il faut la prendre pour ce qu'elle est,
pour le terme d'un progrès naturel, qui faisait recon-
naître dans l'antiquité un modèle supérieur à tout le
reste et ralliait de ce côté les suffrages.
Cette supériorité n'emporte nul discrédit de Tart du
Moyen Age dans son ensemble. La renaissance qui se
produisit ne fut accompagnée d'aucun reniement, d'au-
cun anathème.
Gela est évident en ce qui regarde soit la peinture, soit
la sculpture. Vasari, Van Mander, dans leurs livres des
Peintres, ont fait l'éloge des gothiques, du même air
dont ils présentaient celui de leurs contemporains. Les
architectes se flattèrent d'avoir retrouvé la bonne mé-
thode de bâtir ; on ne les voit pas mépriser cependant
les anciens édifices gothiques. Dans ses Plus Excellents
Bâtiments de France, Ducerceau grave et décrit avec
éloge les châteaux de Vincennes et de Goucy. Ges archi-
tectes n'entreprirent jamais contre les anciens maçons
l'œuvre de diffamation et d'injures que Técole roman-
tique, par exemple, mena contre l'architecture classique,
et dont on trouve les éclats dans la Notre-Dame de Paris,
N'oublions pas que le contact de l'antique n'avait ja-
mais cessé durant tout le Moyen Age. L'architecture de
ces temps-là, soit romane soit gothique, a ses origines
dans la latine. Gourajod veut que la byzantine ait joué
ce rôle. M. Brutails l'a réfuté là-dessus *. Prise dans le
1. L'Archéologie du Moyen Age et ses méthodes.
202 LA QUERELLE DE LA RENAISSANCE
point de vue historique, elle en est une transformation.
A mainte reprise avant le xiv^, on la voit, dans cer-
tains ornements, dans certaines figures sculptées, rap-
pelée à ses origines. L'imitation étroite de l'antique
se décèle dans ces parties. Depuis le xiv* siècle ces ten-
tatives s'ordonnent et forment en Italie une école con-
tinue. Les autres contrées, plus soumises à cet égard à
rinfluence de la peinture flamande, s'avancent par des
voies différentes.
Toutes arrivent au même point, où la perfection de
Tart, autant que le développement de l'esprit, devait
rallier le plus naturellement du monde les artistes à la
discipline classique. Ce ralliement eut lieu sans fracas, du
consentement universel. Personne ne s'en plaignit. L'idée
de révolution, dont les modernes sont prévenus à cet
égard, n'entra dans l'esprit de pas un contemporain.
L'antique parut meilleur et plus parfait. On se sentait
capable de le suivre avec succès. On l'imita, on l'étudia,
on le développa. Ce fut la renaissance des perfections
défuntes, une floraison de ces perfections accompagnée de
fruits nouveaux. Ce ne fut ni une révolution ni un sac-
cage, mais l'aboutissement d'un progrès, Taccomplisse-
ment d'un vœu tacite ancien, une transformation légi-
time.
CHAPITRE IX
LA QUERELLE DE LA RENAISSANCE
IL LES SUITES ; LE XVIP SIÈCLE ET LE XVIIP
Nous avons vu qu'on reproche au xvi® siècle d'avoir
adopté le paganisme. Il serait difficile de répéter ce re-
proche quand il s^agit du xvii\ Les sentiments de reli-
gion, la fidélité à TEglise, éclatent dans ce siècle-là.
Cependant, à son endroit même on ne voit pas la cri-
tique désarmer. Les éléments confus dont est faite la
détestation de la Renaissance continuent de protester
contre l'esprit de ce siècle.
Dans rembarras d'arguer d'une impiété réelle, on
assure que l'imagination au moins de ces catholiques
était païenne. On accuse ce grand siècle français d'avoir
ignoré ou méprisé nos origines. On ajoute enfin que
l'esprit d'imitation a jeté l'époque dans un faux goût,
qu'il était réservé au xix" siècle de corriger.
Ce dernier reproche est la suggestion directe du ro-
mantisme. Elle fait au plus grand de nos siècles litté-
raires ce sort bizarre, de se voir pressé d'une part entre
les revendications imaginées du Moyen Age et l'éloge
moderne et révolutionnaire de la nature et de la liberté.
Je ne répéterai pas que le décri de ce siècle compose
aux conservateurs qui s'y adonnent une position fausse
et humiliée ; je ne rappellerai pas le détriment qui
s'ensuit jusque dans l'action politique. Un suffisant
204 LA QUERELLE DE LA RENAISSANCE
développement de ce point de vue se trouve dans les
pages qui précèdent ; mais il faut ajouter un point, c'est
que la cause du classicisme français, représentée par le
xvii* siècle, attaquée d'une part au nom de l'instinct de
la race, de l'autre au nom de la liberté à laquelle le génie
a droit, se confond avec la cause de la civilisation.
J'ai démontré au chapitre précédent que l'esprit du
Moyen Age, qui contint en germe la Renaissance et qui
en fait la préparation, ne peut fournir d'argument histo-
rique aux reproches qu^on oppose à celle-ci. Je veux
faire voir maintenant, contrairement à ce qu'on pense,
que les siècles issus de la Renaissance n'ont jamais mé-
prisé ni haï le Moyen Age.
La critique vit à cet égard sur un petit nombre de
textes, qui paraissent toujours les mêmes. 11 en est de
ces citations comme de celles que la Révolution allègue
contre les abus de l'ancien régime. Deux sont de Boi-
leau :
\'^illon sut le premier, dans ces siècles grossiers,
Débrouiller l'art confus de nos vieux romanciers...
De pèlerins, dit-on, une troupe grossière,
En public, à Paris, y monta la première...
Telle est chez Boileau l'histoire des origines de la poé-
sie française d'une part, du théâtre français de Tautre.
Mais à l'allégation de ces textes il ne faut répondre
qu'une chose, c'est que Boileau n'est pas tout le siècle.
On objecte qu'il en est l'oracle. Pour l'érudition, pas
du tout.
Une confusion chez nous engendre de grandes erreurs :
c'est celle de l'érudition et du goût. Elle règne dans l'en-
seignement des classes ; on la proclame dans les prin-
II. LES SUITES : LE XVIl' SIÈCLE ET LE XYlll" 205
cipes, on la pratique dans Tapplication. On proclame en
principe que le goût a fait son temps et que le rappro-
chement historique doit tenir dans l'éducation la place
de Tancienne critique. Mais cela n'est pas tout. Gomme
on n'a pu changer la nature des choses et faire que l'en-
seignement se passe d'une autorité intellectuelle, par
conséquent de jugements imposés, la critique littéraire
dans les classes renaît sous des formes un peu différentes.
Gomme par le passé, on loue et on condamne, on cri-
tique et on admire, et ces décisions ainsi faites, on
oblige les écoliers à s'y soumettre. Le prétendu respect
de leur liberté d'esprit n^empêche pas de les contraindre
en cela, étant entendu qu^on le fait au nom de la science,
non d^aucun préjugé. L'ancienne contrainte avait paru
odieuse, parlant au nom du goût et de ses principes ; la
moderne devient légitime, s'exprimant au nom de l'his-
toire. On peut même assurer que les décisions du goût
connaissaient des procédés et une tolérance dont les
oracles de l'histoire s'affranchissent. Or ces jugements
de l'histoire ne sont pas autre chose que plusieurs pré-
jugés que renseignement moderne a l'art de faire passer
sous ce nom. Ges préjugés s'imposent à Técolier avec une
raideur sans pareille.
De cette confusion suivent d'autres désordres. Nos
maîtres de rhétorique ne savent pas l'histoire, je dis
rhistorique de la littérature. Ge n'est pas leur métier,
ils sont professeurs de goût. Ils n'ont lu ou ne sont obli-
gés d'avoir lu que les meilleurs auteurs ; ils n'ont de
devoir que de les expliquer. En confondant le rappro-
chement historique avec l'analyse littéraire, l'histoire des
lettres avec la présentation raisonnée des meilleurs ou-
vrages, en substituant l'un à l'autre, on a fait plus que
de corrompre l'enseignement, on a brouillé jusqu'aux
méthodes, les maîtres s'efforçant de suffire à Tune avec
206 LA QUERELLE DE LA RENAISSANCE
les propres moyens de Tautre. On ne saurait faire l'his-
toire des lettres françaises avec un choix des meilleurs
livres français. Cependant c'est ce que nous voyons en-
treprendre. L^histoire des lettres sommée de se consti-
tuer avec les éléments d'un cours de poésie et d'élo-
quence : voilà ce que montrent nos programmes. On voit
de cela les beaux effets.
Sous le nom d'idées d'un temps, le collège nous pro-
pose tout autre chose que ce que ce temps a pensé. Il le
propose avec toute la certitude dont j'ai marqué l'ou-
trance. C'est un premier effet de la confusion de mé-
thode ; l'autre est que, n'imaginant pas que personne ait
jamais fait autrement, on s'en va requérir la connais-
sance des faits, de tous les auteurs qui, dans le passé,
n'ont professé que le jugement des livres.
On demande àBoileau de connaître l'histoire des lettres.
Boileau n'a pas cette connaissance. On se fâche de ne pas
la trouver chez lui. Celui qui s'en fâche, ne l'ayant pas lui-
même, ignore les auteurs qui, du temps de Boileau, ont en
effet connu ce qu'il ignora. En conséquence, l'ignorance
de tout le siècle passe pour un fait indiscutable. Cepen-
dant cette ignorance n'existe que dans l'erreur de ceux
qu'on oblige d'enseigner ce qu'ils ne peuvent savoir.
Ainsi, de la méconnaissance des droits du goût et de
l'enseignement qu'il inspire sortent, en même temps que
le préjugé, l'intolérance et l'ignorance. C'est le plus beau
résultat, chez les jeunes gens de France, des enseigne-
ments de la classe de rhétorique.
J'avoue qu'assez de maîtres corrigent dans la pratique
cet effet de programmes barbares, et que la discipline
imposée par l'étude des auteurs grecs et latins a pour
effet d'y remédier en partie. Mais ces maîtres n'ont pas
l'approbation des chefs. Une fois de plus, ici, le bon sens
II. LES SUITES : LE XVIl* SIÈCLE ET LE XVIll' 207
de la nation lutte avec désavantage contre l'oppression
des sectes ^
Donc rien n'est plus fou que de confondre Laharpe et
Quintilien avec M. Gaston Paris. L'objet de leur étude,
la nature de leur curiosité, les aptitudes de leur juge-
ment, sont différents. Boileau appartient au premier
genre. Il y prime dans un degré presque unique d'excel-
lence. Sur la matière proprement littéraire, il pense par-
tout profondément. Le jour où plusieurs préjugés tom-
beront, ne. doutons pas que Y Art poétique ne voie rajeunir
avec éclat sa gloire, et n'apparaisse ce qu'il est, c'est à
savoir la synthèse la plus nette, la plus ramassée, la plus
puissante qui soit de toute la philosophie de l'art d'écrire
en vers. Mais, en ce qui concerne l'histoire, c'est à d'au-
tres qu'il faut s'adresser.
Quand on considère que l'opinion a pu s'établir de nos
jours que le xvii* siècle a manqué de curiosité pour nos
origines, et que cette opinion règne dans les classes, on
ne peut peindre son étonnement. A quel point d'ignorance
faut-il que les sphères instruites soient descendues? Quoi !
Du Gange, quoi ! les Bénédictins n'ont pas été à cet égard
d'incomparables curieux ! Quoi ! le P. Anselme, dont
VHistoire généalogique fait l'étonnement de tous les
savants modernes ; quoi ! dom Bouquet, initiateur admi-
rable de la publication des Historiens français, sont à ce
point inconnus de ceux qui prétendent savoir ! Et qu'est-
ce que le Glossaire de Du Gange ? et qu'est-ce que VHis-
toire littéraire de la France ?
Ge goût de nos origines n'éclate pas moins à la Renais-
1. M. Le Bidois a donné dans une thèse de Sorbonne un exemple
de ce que peut être, ou plutôt continuer d'être, la critique littéraire,
sous ce nom : La Vie dans la. tragédie de Racine. Un professeur de
Sorbonne influent, oracle appointé des études, appelle cette thèse « la
thèse à ne pas faire ».
208 LA QUERELLE DE LA RENAISSANCE
sance. On le trouve chez Fauchet, chez Pasquier. Celui-
ci dans ses Recherches sur la France^le premier dans les
Origines de la Langue et de la Poésie française^ n'ont
pas à cœur un autre objet. Il est plaisant, quand de
pareils travaux signalent une époque, d'entendre mettre
en doute son goût et ses aptitudes en ce qui regarde les
antiquités.
Ceci ne concerne que Thistoire. Du côté de la poésie
même, le xvir siècle nous présente tout autre chose que
l'oubli des origines. Molière et La Fontaine ont puisé aux
restes de notre ancienne littérature. Les farces, les fabliaux,
ne leur étaient pas inconnus. Par le xvi- siècle, qu'ils pra-
tiquaient assidûment, nombre de leurs contemporains
gardaient quelque contact avec le Moyen Age, en parti-
culier avec le Roman de la Rose, dont le souvenir vivait
toujours. On imagine à peine aujourd'hui combien les
auteurs du xvi* siècle étaient lus alors. Montaigne fait,
comme auteur dangereux, l'objet des reproches d'un ser-
mon de Bossuet. Amyot, que, malgré tout l'étalage de
l'érudition d'à présent, personne ne lit plus aujourd'hui,
Amvot, dont il n'y a pas seulement aujourd hui une édi-
tion dans le commerce, reçoit de Vaugelas, dans sa pré-
face aux Remarques, des honneurs extraordinaires, et
Racine était capable de traduire cet auteur en français
moderne à livre ouvert, pour le divertissement de
Louis XIV. Il est à peine besoin de parler du renom dont
jouissait Rabelais.
Tout cela représente précisément le contraire d'un
siècle qui n'eût connu que lui et les anciens, tel qu'on
se plaît à nous le représenter. Il est certain que le goût
faisait un choix et que, du seul point de vue littéraire,
on donnait peu d'estime aux plus anciens auteurs.
Je n'ai pas à présenter ici l'apologie de ces exclusions.
On ne peut aucunement douter que des raisons de goût
II. LES SUITES : LE XVlT SIÈCLE ET LE XVIIl" 209
les aient dictées. Elles ne tiennent rien d^un mépris des
anciens. Le mépris de Boileau pour « nos vieux roman-
ciers » ne signifie pas plus le dédain du Moyen Age que
sa condamnation de Ronsard ne signifie [le mépris du
temps de Henri II. Il jugeait des ouvrages en soi, comme
un connaisseur fait des tableaux, et n'avait point d'égard
à des liens historiques qui ne cadraient point à son des-
sein.
D'autres textes concernant les arts au Moyen Age ont
eu un retentissement plus grand. 11 s'agit de ceux dans
lesquels des auteurs comme Fénelon et La Bruyère con-
damnent, au nom du goût, l'architecture gothique.
Je les rappelle ici :
Les inventeurs de l'architecture qu'on nomme gothique,
dit Fénelon, et qui est, dit-on, celle des Arabes, crurent
sans doute avoir surpassé les architectes grecs. Un édifice
grec n'a aucun ornement qui ne serve qu'à orner l'ouvrage ;
les pièces nécessaires pour le soutenir, comme les colonnes
et la corniche, se tournent seulement en grâce par leurs pro-
portions ; tout est simple, tout est mesuré, tout est borné à
l'usage ; on n'y voit ni hardiesse, ni caprice qui impose aux
yeux ; les proportions sont si justes que rien ne paraît fort
grand, quoique tout le soit ; tout est borné à contenter la
vraie raison.
Au contraire, l'architecture gothique élève sur des piliers
très minces une voûte immense qui monte jusqu'aux nues ;
on croit que tout va tomber, mais tout dure pendant bien
des siècles ; tout est plein de fenêtres, de roses et de pointes •
la pierre semble découpée comme du carton ; tout est à jour,
tout est en l'air.
On a dû faire, dit La Bruyère, du style ce qu'on a fait de
l'architecture ; on a entièrement abandonné l'ordre gothique,
que la barbarie avait introduit pour les palais et pour les
temples, on a rappelé le dorique, l'ionique et le corinthien.
DiMiBR. Préjugés 14
210 LA QUERELLE DE LA RENAISSANCE
Ces textes ont causé l'indignation de ceux que blesse
l'abandon de l'architecture gothique dans les quatre der-
niers siècles de notre histoire. Le terme de barbare,
qu'ils contiennent, a paru surtout exorbitant. J'ose assurer
pourtant que ce qu'on en tire à la honte du xvii* siècle
tient moins au vrai sens de ces textes qu'au préjugé
ordinaire du lecteur.
Le mot de barbare, en effet, ne signifie pas que ces
auteurs refusent toute sorte de mérite aux ouvrages
dont il s'agit. La preuve en est dans ces citations mêmes,
puisqu'en les appelant de ce nom ils ne laissent pas de
les décrire en termes d'une singulière propriété. Fénelon
n'omet aucun des caractères qui servent, chez les amis
de l'architecture gothique, à vanter cette architecture.
"L'immensité des voûtes qui montent jusquaux nues^
qui ne laissent pas, quoique portées sur des piliers très
minces^ de durer bien des siècles, qu'est-ce autre chose
que le mérite reconnu des constructions gothiques ? Il
est vrai que Fénelon requiert un blâme de ce mérite au
nom du goût, dénonçant, selon l'expression ingénieuse
d'un de nos amis *, dans ce système « un paradoxe de
construction ». La pierre découpée comme du cartoUy
qu'est-ce encore chez cet auteur que l'équivalent de ce
qui s'entend chaque jour en façon d'éloge, dans la bouche
de chacun : « C'est comme de la dentelle. » Autre motif
de critique chez nos auteurs, il est vrai. Aussi ce que je
prétends tirer d'eux n'est-il pas un éloge de cette archi-
tecture, mais les preuves qu'en la critiquant ils ne laissent
pas de la connaître, de l'examiner, de la décrire en
termes exacts, qu'en un mot ce qu'ils professent à l'égard
de cet art n'est pas, comme on va le répétant, du dédain.
Le dédain n'examine pas, le dédain ne se sert pas, pour
1. M. Louis Aguettant.
II. LES SUITES : LE XVIl" SIÈCLE ET LE XVIIl' 211
motiver son blâme, des mêmes considérants, donnés dans
les mêmes termes, que ceux qui professent de Testime.
Or justement la ressemblance de ces termes est frap-
pante. Toute la différence des jugements tient à des con-
sidérations de goût. Fénelon, La Bruyère et leurs contem-
porains reprochent à l'art gothique de manquer de goût ;
le terme de barbare chez eux ne signifie pas autre chose.
Nous le trouvons brutal ; c'est qu'il a changé de sens
dans un siècle qui, ayant proclamé l'indifférence en
matière de goût, ne peut persister à désigner par là que
des difformités excessives. Dans un temps de goût châtié
et de délicatesse réglée, tout ce qui choquait ces règles
et cette délicatesse était qualifié de barbare. En taxant
de barbare Tarchitecture gothique, on ne voulait dire
autre chose, sinon que ces règles sont inconnues chez elle.
Je trouve de ceci un témoignage frappant dans quel-
ques articles du P. Avril, jésuite sécularisé sous le nom
de l'abbé Mai, parus dans le Journal de Trévoux, puis
réunis sous ce titre : Temples anciens et modernes^ en
1771. Voici de quel ton vigoureux cet auteur prend la
défense des architectes gothiques contre quelques igno-
rants détracteurs qui les accusaient de ne pas savoir
calculer :
Il est plus que probable, dit l'abbé Mai, que dans le treizième
et le quatorzième siècle les architectes d'Aile mag^ne n'adres-
saient point à ceux de Paris des problèmes de géométrie. Je
crois aussi sans peine qu'ils n'employaient pas pour calculer
les formules algébriques a plus j6égal à c. Mais quoi ! était-ce
donc à Taventure que ces habiles et hardis bâtisseurs tenaient
les points d'appui de leurs arcs-boutants plus près ou plus
loin des murs qui partaient des voûtes ? qu'ils donnaient ou
ne donnaient pas de l'empattement aux bases de ces points
d'appui, etc. ? De pareilles opérations peuvent-elles n'être
pas nécessairement précédées de combinaisons géométriques
et physiques ? On en découvre de si belles et de si justes
21:2 LA QUERELLE DE LA RENAISSANCE
dans nos temples gothiques, que je ne puis, je l'avoue, sous-
crire à l'opinion qui refuse à leurs architectes la science du
calcul *.
Après une si fameuse défense, on ne songera pas à
accuser cet auteur de mépris pour l'art du Moyen Age.
On ne prétendra donc pas trouver aucun témoignage de
mépris dans ce qui suit, que je tire du même ouvrage :
Si en architecture le goût consiste dans un juste rapport
de proportions qui réponde à l'idée que nous avons de l'ordre
dans un choix et une distribution d'ornements imités des
beautés riches et simples de la nature, il est certain que les
architectes en gothique, de quelques pays qu'ils aient été,
ont eu beaucoup de science et n'ont point eu de goût '.
Voilà le vrai tableau de l'opinion des siècles passés
sur cette matière. Encore un coup, il ne saurait empêcher
ceux qui demandent pour nos cathédrales plus d'hon-
neur de se plaindre d'un dégoût qu'ils trouveront injuste.
Du moins, ce dégoût n'a-t-il rien d'injurieux, et on ne
saurait prétendre qu'il accuse une hostilité de la France
des derniers siècles contre l'ancienne, une rupture au sein
de notre histoire.
Aussi se tromperait-on fort de croire que des livres
destinés au gros du public, les guides des voyageurs par
exemple, aient instruit le procès en règle des monuments
de l'architecture gothique. Les plus fameux échantillons
de celle-ci continuaient de jouir d'un grand crédit. Le
renom des flèches d'Anvers et de Strasbourg est bien
antérieur à notre siècle. Il est de l'époque classique et
n'ajamaiscessé. Voici comment un petit livre de ce genre,
le plus complet et le plus en vogue qu'il y ait eu au x viii' siè-
1. P. 27-2.
2 P. 153.
II. LES SUITES : LE XVIl* SIÈCLE ET LE XVIH' 213
cle, le Voyage de Paris de Dargenville, paru en 1765,
parle de Notre-Dame de Paris :
L'église de Notre-Dame, quoique d'une architecture gothi-
que, a quelque chose de si hardi et de si délicat qu'elle a
toujours été regardée comme une des plus belles du royaume.
« Hardi et délicat » : Verlaine n'eût pas autrement
dit. En face de cela, qu'on mette les propos de nos guides
Joanne sur la chapelle de Versailles, ceux de Hugo, dans
le chapitre de Ceci tuera cela^ sur tous nos édifices clas -
siques : alors on pourra comparer ce qui proprement
constitue le dénigrement du passé et une rupture révo-
lutionnaire avec le respect des renommées acquises et
du goût traditionnel jusque dans un renouvellement des
principes.
Je ne quitterai pas ce point sans avouer que la façon
vive et impertinente de Voltaire a de quoi faire prendre
le change à cet égard. Les mots de barbarie et de bar-
bare, appliqués aux ouvrages de l'esprit, retentissent
chez lui avec une violence méprisante. Cette violence
tient au travers de pédanterie qui fait enfler la voix à
Voltaire partout où la littérature et les arts sont en cause.
En eux se résument à ses yeux les premières affaires de
l'Etat. Le mauvais état des lettres chez un peuple le lui
fait condamner sans partage. Voltaire avoue dans la pré-
face de Y Essai sur les Mœurs, que seuls comptent aux
regards de l'histoire les trois ou quatre siècles où les arts
ont jeté le plus vif éclat. L'importance donnée à ces
matières de goût, dans un temps où le Moyen Age y fut
réputé inférieur, devait faire de cette époque un objet
d'invectives pour un auteur de cette espèce. Elles ne sont
Teffet d'aucun mépris redoublé pour les ouvrages de l'art
au Moyen Age, mais d'un parti pris général d'anathème
contre les siècles où ces ouvrages ont offensé les lois du
214 LA QUERELLE DE LA RENAISSANCE
goût. Mais comme cette pédanterie ne se trouve que
chez Voltaire et chez les plus badauds du temps, qui
crurent distingué de l'imiter en cela, on ne trouve que
chez lui ces excès.
Il faut maintenant passer à ce qu'il y a de général dans
le reproche qu'on fait à nos lettres classiques d'avoir
dédaigné l'héritage national. Ce reproche tient à un pré-
jugé qu'il importe absolument de combattre.
On veut n'imaginer de notre temps les œuvres de la
littérature et des beaux-arts que comme une production
organique. Elles ne seraient l'œuvre que de l'instinct.
Prédestinées dans leur caractère, fatales dans leur évo-
lution, l'étude que la critique en fait imiterait un cha-
pitre de l'histoire naturelle. Comme le disait autrefois
l'un de nous, au sortir d'une leçon de Sorbonne consa-
crée à l'éloge de la Grèce : « L'art grec est une sécré-
tion. » Cette charge burlesque résumait à merveille l'en-
seignement que nous venions d'entendre.
Sécrétion de la race, prise ici comme équivalent delà
nation. Toutes ces idées se tiennent, et le préjugé n'a
garde d'exclure la volonté, la réflexion et l'ordre de la
production des ouvrages d'esprit, pour en tolérer la pré-
sence dans la source dont on dit qu'elles émanent. La
race, c'est la nation débarrassée de ces choses, réduite
au résultat de ce qu'on croit la nature. L'instinct de
nature, voilà l'art, le voilà selon nos idées modernes.
Imaginez de ce point de vue les critiques qu'on peut
faire de notre littérature. Elle n'est pas nationale. Ce
qui lui sert d'aliment vient de réflexion et d'artifice. Les
sujets qu'elle traite sont étrangers, les formes qu'elle
épouse sont apprises ; tous ces traits sont le contraire de
ce qu'on attendrait d'elle, de ce qu'elle n'aurait pas man-
qué d'être, si la nation, non des lettrés, le peuple, non
II. LES SUITES : LE XWlV SIÈCLE ET LE XYIIl" 215
des cercles choisis, en avait été l'ouvrier. Voilà ce qu'on
dit, entendant sous le nom de peuple tout ce qui se peut
de plus étranger à la culture, à l'application réfléchie, à
la production réglée et volontaire . On exprime assez sou-
vent cette idée en assurant qu'il faut que la littérature
sorte des entrailles delà nation ou du peuple.
Gela est au mieux ; mais cetie littérature, cette poé-
sie, cette éloquence, ces arts sortis d'une pareille source,
la critique est encore à en présenter des exemples. On
ne l'a vue nulle part, en aucun temps. Quelque temps
on a cru la trouver dans Homère. Ne sachant rien de ce
poète, on pouvait tout en supposer. Cette supposition
passait pour preuve, preuve unique en son genre, du reste.
A la fin, ce caractère d'exception a fait douter que les
choses eussent été ainsi. On s'est avisé que la bonne
méthode pour inférer ce qu'on ignorait d'Homère n'était
pas de lui prêter ce qu'on n'a vu nulle part. On com-
mence à changer d'avis à cet égard ; on en changera de
plus en plus. De plus en plus on s'en tiendra au mot
excellent de Tourguénief ; « Le sentiment du beau et de
la poésie ne peut naître et se développer que sous l'in-
fluence de la civilisation. Ce qu'on appelle œuvre natio-
nale et spontanée n'est que niaiserie, s>
Jamais et nulle part (c'est un fait d'expérience) la lit-
térature n'est venue de ce qu'on appelle le peuple. Jamais
quoi que ce soit de digne d'attention en ce genre n'est
venu d'une société dépourvue de culture. Il faut que la
critique romantique et démocratique en prenne son parti.
Ce qu'elle tire du principe contraire d'accusations contre
nos lettres classiques, il faut qu'elle renonce à l'appuyer
sur l'expérience.
Conçues et cultivées en dehors du peuple, dit-on, elles
ont le tort pareil de ne pas s'adresser au peuple, de ne
pas pouvoir être comprises de lui. Sainte-Beuve, qui à
216 LA QUERELLE DE LA RENAISSANCE
ses débuts a écrit de grandes sottises, assurait qu'en
Allemagne, le dimanche, « une servante lit Schiller et
Tentend ». Cela n'est certainement pas, à l'égard de Ra-
cine_, le cas des servantes françaises.
Mais la servante qui lit Schiller n'a pas encore été
découverte en Allemagne, et tout ce qu'il v a de tri-
viale déclamation chez ce poète ne lui a pas valu un hon-
neur qui manque^aux nôtres, je l'avoue. Mais quel re-
proche est-ce qu'on leur fait ? S*imagine-t-on que le com-
mun des Anglais lit Shakespeare ?
J'accorde qu'un auteur adopté, qui devient un sym-
bole de l'esprit de la nation, et qui dans l'ordre intel-
lectuel figure un pendant au drapeau, est pour un peuple
un bien inestimable. L'édition illustrée de Shakespeare,
qui, sous le nom d'édition de VEmpire, figure étalée sur
les tables des derniers pionniers du Kansas et au milieu
des nègres de Boulouvayo, représente une force natio-
nale. Mais elle ne suppose rien de ce qu'on imagine. Per-
sonne ne lit ce Shakespeare-là ; on ne Ta qu'en signe
profond et délicat d'union avec la métropole. Pour qu'un
poète ou quelque écrivain tienne cette place, il n'est pas
nécessaire que le peuple l'ait choisi ; il suffît que l'opi-
nion lettrée le lui impose.
Il n'est pas davantage nécessaire que cet auteur ait
chanté des héros nationaux. Hamlet ni le roi Lear, ni
Othello, ni Macbeth ne sont des héros nationaux de l'An-
gleterre. Ce ne sont pas les Henri V et les Henri VI
qui ont fait le renom de Shakespeare. A la folie de croire
que le peuple fait la réputation d'un poète on joint celle
de s'imaginer que le peuple ne la fait qu'aux récits na-
tionaux. Cela n'est pas plus conforme aux faits. Là-des-
sus on fait querelle à nos poètes classiques de n'avoir
pas suivi l'exemple des chansons de geste, épopées na-
tionales, dit M. Léon Gautier.
II. LES SUITES ; LE XVIl* SIÈCLE ET LE XVITl' 217
J'ai remarqué la facilité avec laquelle le peuple avait
oublié ces épopées, oublié Roland pour Arthur, qui n'est
aucune sorte de héros national chez les Français, qui ne
l'est pas même chez les Bretons, si, ce qui paraît pro-
bable, sa légende ne remonte pas plus haut que Geoffroy
de Monmouth. Le peuple de France, dis-je, oublia ses
héros, au point que nous trouvons dans la bouche du roi
Jean (au passage précédemment cité) le mélange adul-
tère de ceux-ci avec ceux de la Table ronde, dans le
rapprochement de Gauvain et de Roland.
« Les théoriciens de Tépopée, dit M. Bréal dans le
livre intitulé Pour mieux comprendre Homère, aiment à
la mettre en rapport avec quelque grand événement his-
torique. Le Râmayana serait un souvenir de la conquête
de Ceylan par la race brahmanique ; les Finnois auraient
immortalisé dans leur poème la mémoire de leur lutte
contre les Lapons, et ainsi des autres. Mais Thistorien,
qui s'applique à ne point substituer sa pensée à celle
des textes, se demande s'il peut souscrire à cette inter-
prétation. » Et il ajoute que V Iliade elle-même n'a jamais
rapporté un événement national des Grecs.
Que faisait en effet Troie aux Athéniens ? Leurs héros
étaient Thésée et Erechthée. Le même auteur ajoute, non
sans ironie :
« Nous reconnaissons cependant qu'il y a quelque
chose de vrai dans cette association qui rattache l'épo-
pée à un grand événement historique. Mais cela est vrai
seulement de l'épopée savante, » Et il cite Virgile et
V Enéide.
Ainsi ce qu'on nous présente comme devant être Toeu-
vre de la nature et l'effet fatal de l'instinct apparaît
comme celui d'une culture raffinée et des desseins de la
politique chez le plus volontaire des peuples.
Tout cela n'a pas empêché que les Grecs n'aient adopté
218 LA QUERELLE DE LA RENAISSANCE
Homère, comme les Anglais ont fait Shakespeare. Il n'a
tenu qu'à nous de les imiter en adoptant Racine ou La
Fontaine. Au demeurant, cette adoption était faite, tous
les Français savaient par cœur le songe d'Athalie et la
mort d'Hippolyte. On a rompu cette unanimité en pro-
posant de nouveaux poètes « nationaux », Béranger
d'abord, Hugo ensuite. Ces intrus ont chassé Racine.
Ils Tout chassé d'une place que Tun a perdue sans re-
tour et que l'autre se montre déjà incapable de con-
server.
C'est assez sur le point de nationalité. Celui du paga-
nisme n'est pas plus raisonnable.
Ceux qui s'y attachent croient reprendre dans la my-
thologie antique un attirail arbitraire de la poésie clas-
sique. Ils s'imaginent qu'il n'a tenu qu'à nos auteurs de
s'en passer. Pour en concevoir le vrai, je leur proposerai
d'abord une remarque empruntée au domaine de l'édu-
cation. Dans la formation d'un jeune esprit, la lecture
de cette mythologie a d'autres effets encore que le diver-
tissement ; elle fournit aux enfants la clef de tout le
langage figuré. Les figures sont un des obstacles à la
lecture des enfants, qui les saisissent difficilement. La
mythologie, par l'habitude qu'elle donne de ses person-
nifications de tout dans la nature, éléments, sentiments,
caractères, professions, fait que cette difficulté cesse.
Dire par exemple que le remords poursuit le coupable,
c'est parler de façon claire pour l'enfant qui, sachant
que les Furies personnifient le remords, n'a pas de peine
à concevoir l'action d'une personne chez celui-ci.
Cette simple remarque contient toute la vertu de la
mythologie. Elle est un répertoire de métaphores réglées,
et, s'il est vrai que dans la figure consiste toute la poé-
sie, elle est, dis-je, l'instrument même de la poésie mis
en système. Je n'assure pas que les dieux des anciens
II. LES SUITES : LE XVII* SIÈCLE ET LE XVIIl' 219
ne sont pas autre chose que des métaphores, des allégo-
ries réalisées, mais, en étant autre chose, ils sont cela ;
et c'est ce qui de tout temps, et chez les modernes même,
a marqué leur place en poésie. Quelqu'un dira : Est-il
vrai ? sans la mythologie des Grecs, pas de poésie ? Je
réponds : Grec ou non, il faut au poète une réserve, un
magasin de métaphores. Les Grecs nous la fournissent.
Si cela vous offense, inventez-en une autre ; mais sou-
venez-vous que les Grecs y ont mis quelques siècles, et
qu'ils ont rencontré pour cela des facilités qui nous man-
quent.
Voilà ce que Boileau exprime parfaitement dans un
passage de son Art poétique qu'on ne saurait trop relire
et méditer :
Chaque vertu devient une divinité :
Minerve est la prudence, et Vénus la beauté.
Ce n'est plus la vapeur qui produit le tonnerre,
C'est Jupiter armé pour effrayer la terre.
Un orage terrible aux yeux des matelots,
C'est Neptune en courroux qui commande les flots.
Echo n'est plus un son qui dans l'air retentisse,
C'est une nymphe en pleurs qui se plaint de Narcisse.
Ainsi, dans cet amas de nobles fictions.
Le poète s'égaie en mille inventions,
Orne, élève, agrandit, embellit toutes choses
Et trouve sous sa main des fleurs toujours écloses,
Qu'Enée et ses vaisseaux, par le vent écartés,
Soient aux bords phrygiens d'un orage emportés.
Ce n'est qu'une aventure ordinaire et commune,
Qu'un coup peu surprenant des traits de la fortune ;
Mais que Junon, constante en son aversion.
Poursuive sur les flots les restes d'ilion ;
Qu'Eole, en sa faveur, les chassant d'Italie,
Ouvre aux vents mutinés les prisons d'Éolie ;
Que Neptune en courroux, s'élevant sur la mer,
D'un mot calme les flots, mette la paix dans l'air.
220 LA QUERELLE DE LA RENAISSANCE
Délivre ses vaisseaux, des Syrtes les arrache,
Voilà ce qui surprend, frappe, saisit, attache.
Sans tous ces ornements, le vers tombe en langueur,
La poésie est morte ou rampe sans vigueur.
On a beaucoup critiqué ce passage. Les maîtres ont
enseigné dans les classes que Boileau n'avait pas com-
pris la nature de la mythologie antique. Il ne sera donc
pas inutile de requérir ici une fois de plus l'autorité du
livre de M. Bréal et de montrer à quelles conclusions
la critique, désabusée d'un siècle d'impertinences, est
justement en train de revenir.
« On a remarqué, dit cet auteur, justement, que les
dieux sortis de l'imagination populaire seraient bien
étonnés de voir l'existence oisive qu'on mène sur l'Olympe
homérique Les dieux populaires ont à gagner leur vie,
ils vont à la chasse et à la pêche, ils travaillent à la terre
ou dans les mines... » L'Olympe homérique est tout le
contraire, partant, visiblement, l'effet de l'invention des
lettrés et des poètes. M. Bréal cite au contraire Saturne,
Cérès (des dieux latins) comme issus de la fantaisie du
peuple. Il continue :
« A côté des divinités anciennes, mises en quelque
sorte au repos, il s'en trouve chez Homère de nouvelles,
produit de la réflexion, dont le nombre peut s'accroître
à toute heure, sous l'impulsion de la pensée du moment.
Telles sont la Justice, 0i;j.'ç, les Prières, A-Tai, les Grâces,
Xaplxsç, la Discorde, Epiç. » Boileau a donc toutes les
raisons de continuer :
C'est donc bien vainement que nos auteurs déçus,
Bannissant de leurs vers ces ornements reçus,
Pensent faire agir Dieu, ses saints et ses prophètes
Comme des dieux éclos du cerveau des poêles
De la foi d'un chrétien les mystères terribles
D'ornements égayés ne sont pas susceptibles.
II. LES suites: le XVII' SIÈCLE ET LE XVIll* 221
M. Léon Gautier s'écriait : Gomment Dieu ne serait-
il pas poétique? Autrement dit: Q.iand Thistoire des
faux dieux fournit de couleurs la poésie, pourquoi la
vérité, à laquelle en tantque vérité ces couleurs manquent,
n'en fournirait-elle pas autant ?
On a pensé convaincre Boileau par les effets : on a
tenté l'entreprise impossible de Tépopée homérique chré-
tienne. Le dessein des Martyrs, chez Ghateaubriand, est
pour moitié celui de contredire Boileau. Il faut voir quels
beaux résultats et quelle triomphante démonstration
offre, par exemple, cette description du Paradis, au
livre III de ce roman épique :
Là régnent suspendues des galeries de saphirs et de dias
mant faiblement imitées par le génie de l'homme dans le-
jardins de Babylone ; là s'élèvent des arcs de triomphe for-
més des plus brillantes étoiles, là s'enchaînent des portiques
de soleils.
Toute cette mascarade fait pitié. Dans ce qui suit, le
style de guide Joanne fait rire :
Des tabernacles de Marie on passe au sanctuaire du Sau-
veur des hommes ; il est assis à une table mystique... Le
Père habite au fond des abîmes de la vie. Là s'accomplit le
mystère de la Trinité.
Quel mystère ? Les trois Personnes, quelque temps
séparées, se réunissent. « Le Saint-Esprit remonte pour
s'unir. » Alors, sans doute pour avertir les profanes de
ne pas entrer, « un triangle de feu se montre sur la porte »»
On conviendra que ces inventions dépassent les limites
du grotesque. Pour un chrétien, elles vont jusqu'à
l'odieux, et l'on ne peut s'empêcher de dire avec Boileau,
qui les avait prévues :
De vos fictions le mélange coupable
Même à ses vérités donne l'air de la fable.
222 LA QUERELLE DE LA RENAISSANCE
Voltaire remarque avec finesse, dans l'improvisation
de ces mythologies chrétiennes, un inconvénient d'un
autre genre. Parlant du Paradis perdu : « Les critiques
les plus judicieux, dit-il, ont regardé comme une grande
faute contre le goût la peine que prend Milton de peindre
le caractère de Raphaël, de Michel, d'Abdiel, d'Uriel,
de Moloch, de Nisroth et d'Astaroth : tous êtres imagi-
naires dont le lecteur ne peut se former aucune idée et
auxquels on ne peut prendre aucun intérêt. Homère, en
parlant de ses dieux, les caractérisait par leurs attributs
qu'on connaissait ; mais un lecteur chrétien a envie de
rire quand on entreprend de lui faire connaître à fond
Nisroth, Moloch et Abdiel. »
Aussi bien quittons 1 épopée. Est-ce que les poètes du
xvii^ siècle ont manqué de tirer de la religion le sujet de
leurs ouvrages quand l'occasion paraissait favorable ?
Corneille n'a-t-il pas fait Polyeucte^ Racine Estker et
Athalie ? Ne sont-ce pas trois chefs-d'œuvre de notre
ancien théâtre, à compter dans la douzaine des ouvrages
de tout premier rangqu'il présente? Trouvera-t-on cette
proportion faible ? Et qu'est-ce que les Hymnes du Bré-
viaire de Racine, ses Cantiques spirituels, la lyrique de
Rousseau, et ce qu'on trouve d'odes bibliques chez Mal-
herbe, et que Lamartine, en ce genre, n'a fait que con-
tinuer ?
A l'égard du prétendu faux goût, on pourra trouver
que le siècle de Louis XIV se défend assez bien par ses
ouvrages. Tout ce qu'on reproche au système dont ils
sont issus ne les empêche pas d'être ; par là, il est au
moins prouvé que ce système n'empêchait pas les chefs-
d'œuvre de se produire. On réplique qu'il n'y servait de
rien. Mais l'abandon qu'on en a fait ne nous a pas mis
en train de revoir les pareils. Ce siècle demeure au-des-
sus de toute comparaison avec les suivants.
11. LES SUITES : LE XVIl' SIÈCLE ET LE XVIIl* 223
J'ai touché dans ce qui précède l'apologie de Boileau,
de son goût et de ses lumières. Je n'y veux ajouter qu'un
mot d'admiration pour les Réflexions sur Longin, véri-
table arsenal de remarques et d'analyses capables de
trouver place dans les discussions qu'on regarde quel-
quefois comme nouvelles, et de les résoudre parfaite-
ment. Puis n'oublions pas que de séparer Boileau de ses
contemporains les plus vantés ne se peut, de l'aveu de
ses contemporains mêmes. Molière se soumettait chez lui
à correction : nous connaissons des vers de ses comédies
retouchés de la main même de Boileau, et La Fontaine
déclarait Tadmiration la plus vive pour des périphrases
dont on se moque :
Et nos voisins, frustrés de ces tributs serviles
Que payait à leur art le luxe de nos villes...
Voilà ce qu'admirait La Fontaine, ce qu'il eût voulu
avoir fait. Que de pareils témoignages nous rendent cir-
conspects et nous fassent douter quelquefois du sérieux
de tant de critiques superbes, répandues par des gens
qui se vantaient d'être fous, comme le dernier mot de la
raison.
A ce faux goût dans les lettres on joint naturelle-
ment le reproche du faux goût dans les arts. L'architec-
ture des derniers siècles se voit décrier de deux manières,
par la comparaison de la gothique, triomphante dans nos
cathédrales, et par un corps de principes qu'on prend de
nos jours pour ceux de la raison et qui ne sont que ceux
d'un système.
Je veux parler des fameuses règles de construction
rationnelle que tous les gens instruits ont maintenant à
la bouche : comme de ne pas employer des colonnes au
devant d'un mur parce que le mur suffît à porter l'édi-
fice et rend les colonnes inutiles, de rejeter les colonnes
224 LA QUERELLE DE LA RENAISSANCE
torses comme contraires à l'idée de la stabilité, de ne
disposer pas les colonnes par couples parce qu'un seul
point d'appui suffît, etc. Ces lieux communs de la cri-
tique moderne ont un tort, c'est d'oublier que Tart étant
feinte d'une part et ornement de l'autre, il ne saurait
imposer des règles étroitement calquées sur la réalité,
ni mépriser ce qui décore.
La Grammaire des Arts du dessin de Charles Blanc
a répandu ces idées dans le monde. Lui-même les avait
prises de Laugier, jésuite sécularisé, qui publia en 1753
un Essai sur l'Architecture et mérite d'être dit l'inven-
teur du système. Tout est parti de ce livre-là. Une fausse
apparence de logique en a poussé les conclusions dans
le monde *.
Viollet le Duc y a joint la loi qui prétend régler l'ar-
chitecture sur les climats auxquels elle est destinée.
Autre fête des esprits systématiques et vains. L'histoire
de l'art tout entier la dément, puisque d'une part les
barons de la Croisade portaient l'architecture des cathé-
drales en Chypre, et que de l'autre l'architecture romaine
a triomphé partout, depuis Tombouctou jusqu'à Uléa-
borg, les commodités qu'elle présente rendant son règne
définitif.
Joignez la symbolique des architectures, dont Charles
Blanc fait tant de mystère, en vertu de laquelle la des-
tination d'un édifice doit se rendre sensible dans sa
forme et dans ses façades. Tout n'est pas faux dans ce
principe, et c'est manquer de goût que d'orner une
église dans le genre d'une maison de campagne I II y a
des édifices qui veulent de l'ornement ; d'autres requièrent
d'abord la majesté. Mais, je le demande, quelle ditfé-
rence s'agira-t-il de srarder entre un hôtel des Monnaies
1 . V . l'appendice à la fin de lou vrag .'.
II. LES SUITES : LE XVII* SIÈCLE ET LE XVIIl' 225
et une bibliothèque ? Nos architectes s'y mettent Tesprit
à la torture et enfantent des monstres. C'est que cette
remarque du goût est d'emploi trop restreint pour être
utilisée à titre de principe.
Revenant là-dessus aux édifices gothiques, on n'a pas
manqué d'assurer que leur style était seul convenable
quand il s'agit de bâtir des églises, parce que seul il
exprime le sentiment religieux ; de sorte que tout ce
qui se bâtit en ce genre sous Louis XIV et depuis la
Renaissance mérite d'être condamné.
C'est munis d^un pareil principe que les gens ins-
truits qui vont en Italie en reviennent aujourd'hui avec
la condamnation en règle de tous les monuments reli-
gieux de Rome et d'ailleurs, à commencer par Saint-
Pierre au Vatican. Mais il y a deux choses à remarquer
là-dessus. C'est, d'une part, que cette idée est toute
récente, que les architectes gothiques eux-mêmes ne l'ont
pas eue, n'ont pas soupçonné que les formes qu'ils
employaient eussent un caractère intrinsèquement reli-
gieux. La preuve, c'est qu^'ils ont bâti dans le même
style leurs hôtels de ville, leurs Poids publics et leurs
hôtels particuliers. La seconde remarque, c'est que per-
sonne n'a pu dire en quoi les sentiments religieux trou-
vaient dans cette architecture une convenance exception-
nelle. Car on ne peut regarder comme une explication
sérieuse à cet égard, que les flèches des cathédrales
portent la prière dans le ciel, ni, comme dit quelque
part Nisard, que les colonnettes s^y dégagent des piliers
comme le dogme catholique de l'hérésie.
La majesté des cathédrales convient éminemment à
leur usage ; elles sont en fait les édifices les plus gran-
dioses que la France possède en ce genre ; mais ni cette
convenance n'est exclusive de convenances pareilles
venant d'un autre style, ni cette prépondérance de fait
DiMiBR. Préjugés 15
226 LA QUERELLE DE LA RENAISSANCE
ne doit être confondue avec une nécessité de raison,
G^est parler sans réflexion que de dire que Sainte-Marie-
Majeure, Saint-Pierre au Vatican, le Val-de-Grâce ouïes
Invalides manquent de la dignité requise pour une église.
Tels sont les divers aspects du préjugé qui s'acharne
depuis un siècle au discrédit de notre art classique. Son
seul effet n'est pas de couper la France en deux ; avec
le mépris de quelques-uns de nos plus beaux édifices, il
en a causé l'abandon et plusieurs fois la destruction. Le
dôme des Invalides saccagé pour le tombeau de Napo-
léon ; l'hôtel de la Bibliothèque privé d'une décoration
dont l'amateur étranger recueillait avec empressement
les débris ; Tadmirable château de Maisons, chef-d'œuvre
unique de François Mansart, sur le point d être démoli
il y a douze ans, sans que le gros du public instruit
soupçonnât l'importance de cette ruine : voilà de dignes
effets du même aveuglement qui fait décrier la mer-
veille de la colonnade du Louvre ; voilà les résultats de
Terreur dont la Renaissance est la victime.
J'y ajouterai le discrédit où tomba Versailles. L'hon-
neur à présent lui est revenu. Pendant plus d'un demi-
siècle, cet ouvrage magnifique de nos rois, unique au
monde, lieu de choix, vrai séjour de la fierté nationale,
où le Français prend de la grandeur de sa patrie une idée
incomparable, a servi de point de mire à ce que la récri-
mination révolutionnaire a pu fournir de critiques plus
pédantes et de plus plates épigrammes. Qui dira ce
qu'une erreur pareille ôte de force à l'amour éclairé du
pays, ce que le retour à de justes admirations sera capa-
ble de nous rendre à cet égard ?
CHAPITRE X
LA REVENDICATION DES SECTES
I. LES ALBIGEOIS
En même temps que la Renaissance, l'ordre des temps
amène la Réforme. C^est une autre matière à ces réflexions.
Mais on ne peut l'aborder sans retourner d'abord à des
faits plus anciens, dont l'histoire ne se sépare guère de
celle du protestantisme ; je veux parler des hérésies du
Moyen Age, première semence de la Réforme et comme
ses essais avortés. Parmi ces hérésies, aucune n'a trou-
blé le monde autant que celles des Albigeois ; aucune
aussi n'a tenu plus de place dans les commentaires des
modernes.
Chez les historiens ennemis de notre histoire, cette
hérésie fait le sujet des premières réclamations formées
au nom de la liberté de conscience ; un autre caractère
rend celles-ci remarquables, c'est qu'elles ont pour sup-
port les attaques sauvages dirigées contre l'Inquisition. Je
n'ai donc pu me dispenser d'y consacrer tout ce chapitre.
Les troubles religieux que présente le Moyen Age
imitent à Tavance la Réforme. Les Réformés n'ont pas
manqué de tirer parti de cette circonstance pour se com-
poser des ancêtres. Jean Huss, Wiclef, Valdo, Pierre de
Bruis, Arnauld de Bresse, ont ce rang dans leurs com-
mentaires. Au yeux des révolutionnaires, la mémoire de
ces hérétiques en profite ; la cause de la Révolution, rat-
tachée premièrement à celle de la Réforme, rejoint jusque
^28 LA REVENDICATION DES SECTES
dans ces temps lointains le parti de ces premiers rebelles.
De ces causes différentes, il était naturel que nos enne-
mis ne fissent qu'une seule cause, celle de toutes les
menées anarchiques contre les pouvoirs légitimes.
Dans l'ordre religieux, ces menées épousent une forme
de fanatisme hypocrite qui les distingue éminemment.
Ce trait fera le lien des trois chapitres de ce livre qui
seront consacrés aux sectes proprement dites. Il n'a pas
rebuté les tenants de la libre pensée républicaine, décla-
rés cependant contre tous les fanatismes. C'est qu'ils
n'ont pu se dispenser de recevoir dans leur alliance tout
ce qui se déclare en révolte contre le gouvernement
moral des hommes. Ce gouvernement a chez eux le nom
de tyrannie des consciences ; l'important est de s'unir con-
tre une telle tyrannie. Aussi bien, pour l'anéantir, rien ne
saurait valoir la ruine de la société spirituelle. Celle-ci
n'exerce le contrôle des consciences que dans l'intérêt
des consciences mêmes ; elle ne tire d'aucune raison
d État le droit proclamé par elle de régler et de contrain-
dre les individus. Voilà le scandale de la Révolution, qui
consent que l'usage de la force réduise, non pas amé-
liore les personnes, et aux yeux de laquelle le bien de
l'individu ne sera jamais que la liberté.
Ainsi le renversement de l'Eglise importe d'abord à
la Révolution. Dans ce dessein, comment ne verrait-elle
pas que la haine des sectes chrétiennes en France la sert
plus que ne la contrarie un reste de formes ecclésiasti-
ques qu'elles gardent ? De là vient qu'elle ne leur mar-
chande, ni dans le présent sa protection, ni dans le passé
ses avocats.
Ceux-ci, issus de l'armée delà Révolution, manquent
aux Albigeois moins qu'à d'autres. Je rappellerai pour
commencer l'ordre des faits dont il s'agit.
I. LES ALBIGEOIS 229
La croisade des Albigeois dura de 1208 à 1229. Elle
fut terminée par le traité de Meaux. Elle eut pour cause
rhérésie que propageaient dans le midi de la France les
comtes de Toulouse, dont la puissance était une des pre-
mières du temps. Le pape Innocent III commença de la
combattre au moyen de la prédication. Il excommunia
Raymond VI. A cette attaque, soutenue jusque-là des
armes spirituelles seulement, l'hérésie, dont on plaint le
sort chez nous, répondit tout de suite par la violence.
Le légat fut assassiné. 11 s'appelait Pierre de Castelnau
(les écrivains du Nord écrivent Ghâteauneuf) ; ce fut là-
dessus que la croisade commença.
Elle fut conduite par Simon de Montfort, un des plus
grands capitaines de guerre qu^on ait vus, surnommé le
Macchabée de son siècle. Ayant réduit le comte de Tou-
louse à prendre le parti de la croisade, ce comte et lui
menèrent la guerre de concert contre les vassaux du
comté. Béziers fut prise et mise à sac. Mais le comte se
retourna et osa livrer contre les croisés la fameuse ba-
taille de Muret. Il la perdit et Toulouse fut conquise.
Le concile de Latran, convoqué pour régler Thérésie, fut
réuni en 1215.
De nouveaux retours signalèrent la campagne. Tou-
louse reprise fut rassiégée ; Simon de Montfort fut tué
devant ses murs ; enfin le roi de France intervint. On
convint qu'Alphonse de Poitiers, frère de saint Louis et
gendre de Raymond VII, tiendrait le fief à la place de
ce dernier. Ce traité, négocié par Blanche de Gastille,
assura le midi de la France à la couronne.
Un pasteur. Napoléon Peyrat, a composé en huit volu-
mes une histoire fanatique de ces événements. On ju-
gera du ton par ceci, dont la citation importe à mon
dessein :
LA REVENDICATION DES SECTES
Les Albigeois, écrit Napoléon Peyrat, sont les derniers
Aquitains. Leur histoire renferme une épopée et un marty-
rologe patriotique et religieux. L'épopée, c'est la guerre ro-
mane, la triple défense du ciel, du sol et de la cité : du ter-
ritoire contre la croisade, de Tindépendance nationale contre
la monarchie capétienne, de la liberté religieuse et de l'af-
franchissement de l'esprit humain contre la théocratie romaine.
Guerre autrement auguste et sainte que celle qui remuait
alors l'Occident ; car, tandis que l'Europe se précipitait sur
l'Asie pour la délivrance de Jérusalem et du tombeau du
Christ, l'Aquitaine combattait pour le céleste Amour, le Verbe
éternel, la Cité de Dieu... Le Catharisme expirant vit tom-
ber des nuées du ciel la grande théocratie romaine, chassée
de Rome, exilée d'Italie, captive dans Avignon par un minis-
tre albigeois dans une cité albigeoise. Ses regards, en s'étei-
gnant, purent entrevoir dans les ombres de l'avenir, à la lueur
des bûchers de Huss et de Savonarole, les fêtes colossales et
vengeresses de Luther et des réformateurs du xvi* siècle.
J'ai déjà noté chez ces aut^eurs le ton de déclamation
grossière.
Je laisse la question nationale, qui, dans l'esprit de
celui-ci, n'est qu'un prétexte. Je raisonne en supposant
qu'on ne voit point de griefs contre le fait d'une France
réalisée telle que nous la possédons. Laissons ceux à qui
il peut plaire de se mettre en dehors de ce point de vue.
Ils pourront aussi bien regarder comme funeste l'inter-
vention de Jeanne d'Arc qui sépara la France de l'An-
gleterre, que regretter la réunion de l'Aquitaine et du
Languedoc à la monarchie capétienne. L'un comme
l'autre ne se peut pas faire qu'en reniant la communauté
nationale. En conséquence, toute question de race ou de
langue soulevée à propos de la guerre des AJbigeois ne
saurait trouver sa place ici.
Reste à l'examiner comme question religieuse, sans
omettre pourtant de remarquer que le triomphe de l'Eglise
dans la circonstance ne se trouve pas séparé de l'intérêt
I. LES ALBIGEOIS 231
de la France et que Thérésie vaincue a préparé la domi-
nation capétienne. En défendant la cause de TEglise,
nous aurons donc plus que Tavantage de défendre une
cause inséparable de celle de la France dans son ensemble;
nous défendrons la France et l'Eglise en même temps, et
nous nous réjouirons de voir qu'une plume huguenote
n'a pu gronder contre l'Inquisition sans insulter dans la
même page Tunité nationale française.
C'est en effet le préjugé courant, que l'établissement
de l'Inquisition est contemporain de la croisade des Albi,-
geois. On y joint cette opinion que saint Dominique, qui
fonda, comme on sait, l'ordre des Frères prêcheurs à
Toulouse en 1215, en fut le premier inquisiteur. Ni l'un
ni Tautre n'est vrai. L'Inquisition ne paraît qu'en 1231,
et saint Dominique n'y eut pas de part. Il est vrai que
son œuvre de prédication s'exerça chez les hérétiques
que Simon de Montfort combattait ; ainsi Taspostolat de
ce saint a pour alliée Tépée de la croisade ; mais il va
sans pouvoir coercitif d'Eglise et ne tient pas plus en
soi de la force que l'action de Bourdaloue chez les pro-
testants n'a participé des dragonnades.
La vérité est que Toulouse devint bientôt un des prin-
cipaux sièges de ITnquisition. Au commencement du
XIV' siècle, ce tribunal y était présidé par le célèbre Ber-
nard Gui. Il est vrai encore que l'Inquisition n*eut pas
d'autre objet, dès ses commencements, que la destruction
active de l'hérésie. Tels sont les termes dans lesquels l'his-
toire de l'Inquisition est liée à celle des Albigeois; et c'est
assez pour que l'une dépende de l'autre, pour qu'on ne
puisse faire l'éloge de la croisade sans l'apologie de l'In-
quisition.
Plus d'un s'est essayé dans cette apologie, avec profit
pour la connaissance des faits ; mais peu d'auteurs ont
instruit le lecteur de ce qu'il cherche dans une pareille
232 LA REVENDICATION DES SECTFS
étude. Cela tient à ce que peu d'historiens ont abordé
cette étude avec un esprit libre. Le préjugé courant les
dominait eux-mêmes ; ils ont manqué des principes fixes
qui, dans la presse des faits d'apparence incertaine et
quelquefois contraire, et de plus toujours incomplets,
permettent de conserver au passé sa figure, obscurcie
par les idées modernes. A plusieurs de ces apologistes
il a paru que Tlnquisition ne méritait qu'un plaidoyer
timide en faveur des intentions des hommes et à la
charge des préjugés du temps, une rectification partielle
des griefs, la revision de vingt procès de détail. Mais rien
n'importe moins que ces revisions-là, puisque d'une part
le lecteur reste en doute si toutes lui passent devant les
yeux, et que de Tautre ce qu'il souhaite de savoir n'est
pas s'il se commit des abus, mais si l'institution était
légitime. C'est perdre son temps d'entreprendre de prou-
ver qu'une institution de tyrannie a été pratiquée avec
modération ; la chose n'étant ni vraisemblable en soi, ni
utile dans ses conclusions. Il n'est pas vraisemblable
qu'un tribunal de sang ait pris soin de ménager ses vic-
times, et les gens raisonnables n'ont garde de moins
haïr un régime détestable, parce qu'il a fait moins de
mal qu'on n'aurait cru. Inversement, des abus de fait
ne sauraient suffire à décrier une institution légitime.
Les meilleures des institutions traînent avec elles de
grands abus ; ceux qui ignorent cela savent peu de
chose. Vingts récits de maux particuliers causés par
rin(|uisition n'entament pas l'estime qu'on doit avoir
pour elle ; cent anecdotes morales à son sujet n'avancent
pas son éloge d'un pas.
Ces réflexions sont indispensables à qui veut apprécier
l'intérêt du livre que feu M^'"" Douais, de son vivant
évêque de Beauvais, a publié sous ce simple titre : L'Jn-
quisitioii. On ne saurait voir d'étude mieux conduite de
1. LES ALBIGEOIS 233
Tessence de cette institution, saisie dans ses origines,
et dont l'exacte détermination emporte toutes les consé-
quences importantes. J'ajoute qu^il n'existe pas d'apologie
plus solide de ce fameux tribunal.
Il faut de toute nécessité qu'un lecteur moderne se
mette en tête ce que signifie en soi, ce que représente,
dans Tordre des faits, le nom d'hérésie. Car c'est là-des-
sus que roule tout le débat.
A ce seul nom, que répondent nos préjugés ? que le
blâme qu'il exprime doit être corrigé, parce qu'une pro-
pagande hérétique est une œuvre de persuasion et que
les justes lois ne réprouvent que la contrainte. Tel est
le fond du préjugé moderne ; il n'est pas difficile de faire
voir qu'il est absurde.
Il n'est pas vrai que les justes lois n'aient à préve-
nir que la contrainte. D'une part, il y a des contraintes
qu'elles ont raison d'encourager ; en revanche, maint
abus se commet au moyen de la seule persuasion, qu'elles
ont pour devoir d'empêcher. Ces abus relèvent de la
violence, bien qu'aucun coup ne soit donné ni reçu, et
que le corps ne soit point touché. L'esprit tout seul agit,
au moyen du mensonge, du sophisme, de l'ascendant
volé. Je demande si, parce que ces moyens ne tombent
pas dans le domaine des sens, il faudra que les méchants
en disposent à leur aise. Quoi 1 les faibles d'esprit, les
ignorants, les simples, les timides (et chacun sait à quel
point le genre humain participe, dans toutes ses classes,
de ces raisons d'être protégé) seront livrés sans défense
à l'audace du mensonge, aux prestiges de l'hypocrisie, à
la séduction du fanatisme î La justice consistera à ne
point empêcher cela, à éviter scrupuleusement l'ombre
d'une surveillance, le soupçon d'un contrôle ! Le pro-
grès d'une société se marquera dans le degré de liberté
234 LA REVENDICATION DES SECTES
laissée aux abus des pouvoirs d'esprit de se produire !
Des écrivains ont le front de nous présenter cela
comme le parti de Thumanité. Mais ce n'est que le parti
de leur propre licence, de leur propre impunité : licence
de tromper et de corrompre, licence d'en imposer par
le prestige de plume exercé sans condition, sans même
(remarquez ceci) que le talent soit requis pour en fon-
derie droit. Car combien d'ânes exercent l'ascendant des
docteurs ! combien de goujats celui des âmes sensibles !
Rien n'intéresse moins le genre humain que cette cause-
là. Cependant ils ont eu l'art de jeter le peuple dans
leur parti et de faire croire partout que la cause du peu-
ple et la leur étaient en effet solidaires. Comment cela ?
C'est que premièrement (comme ils disent) le peuple est
esclave, en second lieu que le verbe ^ selon les termes de
la fable convenue qu'ils répandent, affranchit : ainsi le
verbe est l'allié du peuple. Chacun sait quel verbe, et
quelle littérature ! et dans quel style ils font leur propre
éloge ! Tout ce qu'on entasse là-dessus fait pitié. La vé-
rité est qu'il en est du discours imprimé comme de la
langue. Il lïest rien de meilleur, dit Esope, ni de pire.
Ceux qui ne voient dans la presse que du bien sont les
plus grossiers des barbares.
Notre siècle s'excuse encore sur la grande différence
qu'il y a entre le délit de pensée et le crime de fait. Mais
il n'est pas besoin de beaucoup réfléchir pour voir que
cela est plus misérable encore. Est-ce que les faits se
commettent sans penser ? est-ce que les pensées ne con-
duisent pas aux faits ? Il est vrai que le métier de pen-
ser et celui d'exécuter échoient à des hommes différents,
de sorte que les écrivains échappent au châtiment quand
on ne punit que l'exécution. Les écrivains justement
mènent les autres ; seuls sont punis ceux qui les écoutent :
c'est la moralité du système.
I. LES ALBIGEOIS 235
L^'Inquisition repose sur les principes contraires. Les
hommes de ce temps-là n'avaient point lu Rousseau, ils
ignoraient la Déclaration des Droits de l'homme. Ils
n'avaient de science que celle des anciens, jointe à celle
qui s^'acquiert dans le monde. Ils croyaient le délit de
pensée punissable ; ils évitaient, en le punissant, d'avoir
à en punir les effets certains.
L'idée que nous nous faisons aujourd'hui de ces effets
est une autre source d'erreur, quand il s'agit des hérésies.
Accoutumés que nous sommes à voir vivre paisible-
ment ceux qui les professent aujourd'hui, à voir, dis-je,
l'hérésie non seulement affecter une forme de vie hon-
nête, mais se rendre la source, chez ceux qui la pra-
tiquent, de plusieurs des fruits excellents qu'assure la
soumission aux disciplines morales maintenues par
quelque Eglise, nous avons peine à croire que le salut
social ait exigé qu'on les persécutât. Aussi le cas de ces
descendants diffère-t-il extrêmement de celui de leurs
ancêtres. Quelques germes d'anarchie que contiennent
leurs doctrines, quelques détestables réveils même qu'on
puisse en craindre dans l'atmosphère de nos troubles
civils, il n'en est pas moins vrai que la longue habitude
et les adaptations qui s'ensuivent ont pour effet de rendre
leur présence supportable au sein des pays mêmes dont
ils renient l'histoire . Oui, même au sein de la France,
qui de tous ceux d'Europe leur est le plus hostile et le
plus étranger, rien n'empêche que les protestants ne vé-
cussent paisiblement, avec profit pour la nation, sous un
régime dont la stabilité ôterait aux partis l'envie de se
produire. Mais il n'en est pas de même à l'origine.
Alors le fanatisme des sectes étale toute sa verdeur
et sa férocité, l'espoir de se rendre les maîtresses les
conduit à tous les excès ; la rage contre ce qui les re-
jette comme nouveautés fait d'elles des ennemies publi-
236 LA REVENDICATION DES SECTES
ques ; l'ivresse des liens qu'elles brisent engendre en un
moment des corruptions pires que toutes celles dont leur
révolte s'autorise. La hiérarchie, les mœurs, l'ordre pu-
blic sont à la fois en butte à leurs violences. Toutes les
répressions alors se rendent légitimes, quand elles
émanent de ceux qui ont charge d'y pourvoir conformé-
ment à leur fonction.
En un siècle comme celui dont nous faisons l'histoire,
au sein d'une société jouissant de l'unité doctrinale abso-
lue, les dissidences religieuses ne se distinguaient pas
de la rébellion civile. A ce sujet Ms"* Douais dit fort bien :
« Les hérétiques du treizième siècle, dont l'Inquisition
connaîtra, sont des gens qui se sentent les coudes; qui,
groupés et formant une sorte d'association internationale,
sont armés pour la lutte religieuse sans doute, mais
sociale aussi, car pour personne en ce temps-là religion
ne se sépare de la politique ^ » Positivement l'hérétique
en ce temps-là rompt autant qu'il est en lui ce qu'on
appelle le pacte social. 11 cherche des conditions d'exis-
tence morale que la société ne saurait assurer, et dont
elle-même a tout à craindre. Le même auteur, parlant
du but que l'Inquisition se propose en ramenant l'héré-
tique à l'unité de foi, appelle excellemment ce but :
« mettre la vie de cet homme en harmonie avec la vie
sociale elle-même ». Et il ajoute ce mot chargé de sens :
« car ce n'est pas seulement d'une loi qu'il s'agit ».
Depuis la fin de l'arianisme, aucune secte ne s'était
élevée en Occident. Gela ne remontait pas moins qu'au
sixième siècle. Le premier signe des troubles nouveaux
fut ressenti en 1017, lors de l'affaire dont les auteurs
ont parlé sous le nom des fanatiques cf Orléans.
1. Ouv. cit., p. 148.
I. LES ALBIGEOIS 237
Deux chanoines, Etienne (nommé chez les uns Héri-
bert)et Lisoïus, habitants de cette ville, furent attirés à
des croyances nouvelles par une femme venue d'Italie.
La secte naissante fut dénoncée, et les chanoines livrés
au feu. Gela se passait sous le roi Robert. Ces hérétiques
niaient le Sauveur de chair; ils rejetaient l'Eucharistie;
ils condamnaient aussi l'invocation des saints.
Bientôt des symptômes du même genre se firent sentir
en d'autres lieux. Je ne retiens ici que la France. A Tou-
louse et dans le Périgord, des commencements d'hérésie
parurent. Dans tout ce qu'on en pouvait saisir on reconnut
le manichéisme. Je rappelle que cette hérésie, glorieuse-
ment combattue par saint Augustin, consistait dans un
mélange des dogmes chrétiens et de plusieurs croyances
des Persans, sectateurs de Zoroastre. Ces hérétiques ad-
mettaient deux principes, Tun du mal, l'autre du bien,
entre lesquels l'égalité régnait. On ne peut assigner de
façon certaine la route que cette hérésie suivit vers POc-
cident. Pierre de Bruis et son disciple Henri furent ceux
qui la propagèrent dans l'Albigeois. En peu de temps un
prosélytisme opiniâtre leur donna de nombreux disciples.
Cette secte prit de son premier auteur le nom de Pétro-
busiens ; on les nommait aussi Patarins ou Cathares, ce
dernier signifiant la pureté qu'ils s'attribuaient à l'exclu-
sion des autres hommes. Ils se tenaient aussi pour puri-
ficateurs, et se nommaient pour cela Catharistes,
Leur pratique consistait dans une grande ostentation
de pauvreté et dans la prétention de renouveler le pur
esprit de l'Évangile au sein de l'Eglise. Ne pas jurer leur
était un devoir rigoureux et ils n'admettaient pas qu'on
eût le droit de punir.
Ces singularités de morale, effet de la vanité de réforme
dont sont possédées toutes les sectes, allaient avec des
idées extravagantes sur la discipline. Le péché des prê-
238 LA REVENDICATION DES SECTES
très avait selon eux Teffet de rendre les sacrements nuls
entre leurs mains; au contraire, ils étaient valides admi-
nistrés par un laïc, pourvu qu'il fût en état de grâce.
Enfin le grand fond de cette secte était la réprobation
de la chair, regardée chez elle comme l'œuvre du diable,
représentant le mauvais principe. Cette réprobation avait
d'étranges effets. Elle condamnait premièrement les Ca-
thares à l'abstinence absolue des viandes ; de plus, elle
leur interdisait le mariage, coaime source de procréation
de chair.
Il est vrai que cette seule procréation rendait le ma-
riage condamnable. Aussi de honteux écarts de mœurs,
qui n'avaient pas cette conséquence, étaient-ils tolérés
chez eux.
Cet amalgame de prescriptions futiles, de parade or-
gueilleuse et de relâchement secret, qui compose la ligure
de tous les hérétiques, régnait au plus haut degré chez
ceux-là. 11 faut en voir la description dans V Histoire des
Variatiojis de Bossuet. Le tableau qu'il donne peut ser-
vir à nous garder des séductions qu'exerce dans tous les
temps l'appel au fanatisme de la canaille chez les char-
latans de dévotion.
Voici comme Enervin, cité dans cette histoire, fait
parler les Albigeois s'adressant au peuple catholique :
Vous autres, disaient ces hérétiques, vous joignez maison
à maison et champ à champ. Les plus parfaits dentre vous,
comme les moines et les chanoines réguliers, s'ils ne possè-
dent point de biens propres, les ont du moins en commun.
Nous, qui sommes les pauvres de Jésus-Christ, sans rej>os,
sans domicile certain, nous errons de ville en ville, comme
des brebis au milieu des loups, et nous souffrons persécution
comme les apôtres et les martyrs *.
1, Histoire des VaLviations, liv. XI. chap. 5?>.
I
I. LES ALBIGEOIS 239
Ce genre de propos a de quoi ravir tout ce qui n'aime
et ne recherche dans le zèle religieux qu'un moyen de
s'élever au-dessus des autres hommes. Il enchante en
particuliertous les écrivains protestants. Napoléon Peyrat
va là-dessus jusqu'à féliciter les Albigeois de leurs mœurs.
Il faut pour ce dernier point un peu plus que deTaudace.
Un autre point qui plus que tout le reste découvre le
caractère de secte, c'est le secret qu'on recommandait
chez eux. Ne pas se laisser connaître ; agir au sein de
l'Église ; y rester pour mieux y répandre leurs principes ;
en public et parlant devant plusieurs personnes, ne dire
que des choses en apparence permises ; enfin, pour le
succès de la cause, s'adresser surtout aux ignorants : tel
est le total de leur pratique.
C'est pourquoi, dit admirablement Bossuet, Ecbert les ap-
pelait des hommes obscurs, des gens qui ne prêchaient pas,
mais qui parlaient à l'oreille, qui se cachaient dans des coins
et qui murmuraient plutôt en secret, qu'ils n'expliquaient
leur doctrine. C'était un des attraits de la secte : on trou-
vait je ne sais quelle douceur dans ce secret impénétrable
qu'on y observait, et, comme disait le Sag-e, les eaux qu'on
buvait furtivement paraissaient plus agréables. Saint Bernard ,
qui connaissait bien ces hérétiques, y remarque ce caractère
particulier, qu'au lieu que les autres hérétiques, poussés par
l'esprit d'orgueil, ne cherchaient qu'à se faire connaître,
ceux-ci, au contraire, ne travaillaient qu'à se cacher. Les au-
tres voulaient vaincre; ceux-ci, plus malins, ne voulaient que
nuire et se coulaient sous l'herbe pour inspirer plus sûrement
leur venin par une secrète morsure. C'est que leur erreur
découverte était à demi vaincue par sa propre absurdité .
C'est pourquoi ils s'attaquaient à des ignorants, à des gens
de métier, à des femmelettes, à des paysans, et ne leur re-
commandaient rien tant que ce secret mystérieux *.
Il faut lire là-dessus tout le livre XI de V Histoire des
Variations. Les preuves de ce que l'auteur y avance des
1. Bossuet, ouv. cit., liv. XI, chap. 32.
240 LA REVENDICATION DES SECTES
Albigeois sont le témoignage universel et les déposi-
tions du concile de Lombez, en 1176.
Rien ne montre mieux quelle violence une simple ac-
tion de bouche et de séduction est capable d'exercer sur
l'esprit des hommes. Ce qu'on pourrait appeler le sophisme
du libéralisme bavard, parce qu'il ne semble avoir
d'objet que d'autoriser chez les libéraux Tintempérance
de la parole, n'est nulle part convaincu si bien d'absur-
dité.
Les prosélytes recrutés soigneusement dans une classe
dépourvue de défense intellectuelle, sous le plausible
prétexte d'une sainte humilité qui n'a de goût qu'au com-
merce des petits ; ces prosélytes gardés contre tout aver-
tissement par la prévention où on les jette qu'ils dépas-
sent tout le reste en pureté d'intention et en pieux
dessein de réformer le monde ; l'avertissement même
conjuré par la réticence des professions publiques où
l'on ne met qu'en termes ambigus ce qui ruine la religion
dans le secret des âmes ; une indépendance affichée à
l'égard de l'autorité dans les entretiens particuliers ; une
alTectation de soumission publique; des élancements de
dévotion multipliés à proportion que la doctrine paraît
plus incertaine ; une réserve cauteleuse dans l'aveu des
principes ; l'équivoque renouvelée partout où l'autorité
se relâche ; un emploi hardi du mensonge quand on
espère l'impunité : ce sont des armes de la blessure des-
quelles on ne saurait garder I3 troupeau que par les
sanctions de l'autorité. Les paroles y sont impuissantes,
quand bien même l'hérésie se vanterait de n'user elle-
même que de paroles ; car tout ce qu'elle met en œuvre
en ce genre ne tend qu'à étouffer la contradiction et à
rendre les justes reproches inutiles. Il y faut le glaive
des anathèmes. Les Albigeois devaient l'éprouver bien-
tôt.
I. LES ALBIGEOIS 241
Ce qu'on a lu plus haut fait comprendre pourquoi les
rois y ajoutèrent la guerre. Gardons de nous en étonner.
On ne peut contester que les puissances de chair aient
charge de ce qu'il y a de plus essentiel au moins dans la
morale.
Ce souci n'est commandé aux princes par aucun sen-
timent de piété individuelle ; il se confond chez eux avec
le soin de l'Etat. Ce qu'ils ont joint de dévotion privée
dans la répression de Thérésie n'est pas ce qui les justi-
fie, mais leur fonction de chefs d'un ordre public lié à la
défense de lEglise. L'emploi de la force entrait dans
cette fonction ; ils encouragèrent la croisade ; la répres-
sion proprement dite était l'attribution de l'Eglise ; elle
décréta 1 Inquisition.
Un des reproches qu'on fait à ce tribunal est de forcer
les conversions. On s'imagine que son but propre est de
ramener les hommes à la foi ; on le croit dirigé à l'ac-
tion spirituelle, on le prend pour un complément de pré-
dication chez les Gentils. Une preuve que cette pensée
règne chez nos censeurs, c'est qu'ils lui reprochent de
manquer ce but en contraignant les volontés. Les conver-
sions ainsi obtenues ne sont pas sincères, disent-ils. En
vérité, ce n'est pas de cela qu'il s'agit : il s'agit de l'or-
dre général, auquel la société a le droit de soumettre
l'homme par la contrainte.
Parlant de l'abjuration légale, M»^ Douais avoue que
« dans plus d'un cas le condamné ne déclara renoncer
à l'hérésie que pour se soustraire à des poursuites en-
nuyeuses ». Avec une justesse parfaite, l'éminent prélat
ajoute :
Ce n'était point de l'hypocrisie^ car la poursuite était légale,
ses conséquences ne pouvaient avoir qu'une portée légale :
tout le monde l'entendait ainsi. A ce compte, il faudrait dire
que toute contrainte engendre l'hypocrisie ou la feinte, et
DiMiER. Préjugés 16
242 LA REVENDICATION DES SECTES
dès lors écarter la répression comme immorale, sous le pré-
texte qu'elle détourne l'homme de la voie dans laquelle il
s'était librement engagé*.
La condamnation dont il s'agit et ses sanctions de
toute espèce sont, répétons-le, d'ordre public. Peut-être
conviendrait-il de reconnaître enfin que cet ordre existe
réellement, qu'il existe une cause des peuples, que les
chefs responsables ont pour mission de protéger et de
défendre. Il est, dis-je, pour l'Eglise une défense du
troupeau ; d'autres, dit M^^ Douais, « n'ont voulu voir
que le droit du coupable * ».
Apparemment ce droit, de quelque manière qu'on le
prenne, ne saurait aller jusqu'à lui assurer la libre séduc-
tion des hommes et la propagande d'anarchie. L'Inqui-
sition ne poursuit pas autre chose. Ce qu'un homme
pense en son particulier n'est pas ce qu'elle incrimine ;
les manifestations de cette pensée, les efforts tentés pour
la répandre, voilà ce qu'elle punit et empêche. Que si
Ton objecte que ces manifestations, cette propagande
doivent être permises si l'on admet la liberté des opi-
nions, d'accord. C'est se moquer en effet que de dire
qu'on laisse libre une religion à laquelle on défend de
se manifester et de se répandre. Mais aussi la liberté de
conscience n'est-elle la matière d'aucun droit. La permis-
sion donnée, selon les cas, à quelques sectes de subsis-
ter n'engage nullement un principe.
Ainsi, quand je remarque que l'hérétique réclame plus
que le droit de penser, ce n'est pas que je prétende que
ce droit doive suffire à la liberté, c'est que je veux pré-
venir une objection ; objection ridicule tirée de la liberté
intrinsèque de la pensée et de sa nature impondérable.
1. Ouvr. cit., p. 162.
2. Môme ouv., p. 178.
I. LES ALBIGEOIS 243
A cette objection je réponds que la pensée ne s'exerce
jamais seule, qu'elle a poursuite inévitable les démons-
trations et les paroles. Or il n'y a rien d'intrinsèquement
libre dans ces manifestations-là.
Ce qui vaut aux sectes la liberté ne saurait être aucune
prérogative de nature, mais le seul fait qu'elles ont cessé
de faire scandale. Nul danger pour l'ordre public, nul
dommage pour personne n'étant plus à craindre d'elles,
il est naturel qu'on leur permette d'exister ; souvent il
serait fâcheux de l'interdire : c'est là tout le fondement
de la liberté de conscience.
Ainsi le droit des autorités sociales, tant séculières
qu'ecclésiastiques, à poursuivre et à réprimer l'hérésie
ne peut être sérieusement contesté.
On ne laisse pas d'y trouver de l'odieux, à cause de
la peine de mort que cette poursuite entraîne. Cependant
l'application de cette peine fait partie de la souveraineté,
on ne peut en dépouiller les princes. « Oui, dit-on ; mais
ici, elle est aux mains de l'Eglise. » Or point du tout, et
c'est encore un point sur lequel l'ignorance de nos con-
temporains aura besoin d'être éclaircie.
Chacun connaît la réponse ordinaire. L'Inquisition ne
prononçait pas la peine : elle livrait le coupable au bras
séculier. On prend ces mots pour une mauvaise défaite,
pour une distinction sans portée. C'est qu'on néglige,
d'une part de rechercher ce qu'ils veulent dire, de l'autre
d'en remarquer les effets.
L'Inquisition ne requérait point la mort. Il lui était
interdit de prononcer cette peine. Cette interdiction tenait
à la nature même et au fond de l'institution, qujil importe
de définir.
L'Inquisition consiste précisément dans une déléga-
tion papale, délégation permanente, d'un juge enquê-
teur dans les diocèses ; elle est l'effet de l'intervention
24 i LA REVENDICATION DES SECTES
directe du pouvoir suprême de l'Eglise sur tous les points
de la Chrétienté. Or cette intervention ne fut pas inventée
afin de défendre l'Eglise contre l'hérésie, ce soin n'étant
que trop volontiers pris en ce temps-là par les princes;
elle vint de la nécessité pour l'Eglise de rester maîtresse
de ce qui la regarde dans un crime d'hérésie, de ramener
à elle et de retenir la connaissance théologi(jue des cau-
ses. Tel fut l'objet de cette institution. Ses ennemis ont
dit : « Les prêtres mirent en système l'oppression des
consciences et la guerre sanglante contre la liberté » ; ses
défenseurs : « Dans ces temps difficiles, il fallait bien que
l'Église avisât : ne chicanons pas le choix des remèdes
quand il s'agit d'un si grand mal » : les uns ne parlent
pas mieux que les autres, et l'apologie ne vaut pas mieux
que la critique.
Ce qu'il faut dire, c'est que l'Eglise fît en ceci son
métier de pouvoir spirituel. Elle remplit le devoir rigou-
reux de sa charge, dans un temps où la répression de
l'hérésie ne faisait question pour personne, et où partant
le pouvoir séculier ne pouvait manquer d'y pourvoir ;
toute répression d'un danger public revenant naturelle-
ment aux princes.
De tout temps, dans l'ordre théologique, l'évêque a
connu de l'hérésie. 11 n'est institué que pour cela. Il en a
connu, dis-je, pour la combattre. Le pullulement des
sectes au onzième siècle obligea de rechercher contre elles
d'autres défenses que celles des peines ecclésiastiques.
Ce ne furent pas les prêtres qui sentirent cette nécessité,
mais tout le monde : les princes comme l'Eglise, et la
foule comme les princes.
Un fait notable de ces temps-là consiste dans les
colères que le peuple ressentait à l'endroit des hérétiques.
Ces novateurs étaient en horreur aux foules; en plusieurs
circonstances elles-mêmes en firent justice. Ce que nous
I. LES ALBIGEOIS 245
appelons le lynch se pratiquait contre eux. Notre presse
quotidienne affiche pour les faits de lynch un mélange
d'horreur et de vénération : il ne tiendra qu'à nous de
transporter à celui des hérétiques cette crainte respec-
tueuse.
L^'Eglise demanda aide ; les princes prirent le bûcher,
ils décrétèrent cette peine de leur autorité. L'empereur
Frédéric II l'inscrit dans sa constitution de 1224, en ces
termes : « auctoritate nostra ignis judicio concreman-
dus». En 1184, la diète de Vérone avait décidé de rendre
à la justice civile le jugement des hérétiques: ce fut la
justice civile qui décida de leur châtiment.
Peut-être on se moquera de la correction que j'apporte.
Ceux qui n'ont à la bouche que le mot de cruauté diront
qu'il importe peu que cette cruauté soit Tœuvre des
princes ou des évêques, quand Tobjet de la répression ne
change pas, la mort étant toujours la sanction de Théré-
sie; car c'est là ce qu'ils jugent inadmissible. Je réponds
à ceux-là : Instruisez-vous. Instruisez-vous de ce qu'était
l'hérésie, partant des sanctions qu'elle méritait, en voyant
quels pouvoirs s'en attribuaient la répression, se l'attri-
buaient, dis-je, par des actes si formels. C'étaient les
pouvoirs civils ; il faut donc croire que le crime d'hérésie
apparaissait alors comme un désordre autant politique
que religieux. Rejeter cette conclusion, c'est refuser
d'écouter l'histoire, la réformer sur les idées qu'on a, et
qu'on déclare seules valables pour tous les temps et pour
tous les lieux.
Venant d'intention politique, la rigueur ne saurait plus
passer pour abus du zèle religieux; le caractère d'odieux
qu'on y attache disparaît ; tout ce qu'on en peut dire
n'est plus qu'une opinion sur la sévérité des peines de
ces temps-là, sévérité dont on peut croire au reste que
ces temps pouvaient juger mieux que nous.
246 LA REVENDICATION DES SECTES
Car, quant à l'attribuer au zèle privé et à la dévotion
des rois, c'est oublier que nombre de princes de ce temps
ont étalé fort peu de dévotion, quoique traitant Thérésie
avec la même rigueur. Plusieurs n'ont été que des poli-
tiques seulement; d'autres allaient jusqu'à Timpiété. Les
démêlés de Frédéric II avec le pape Grégoire IX emplis-
sent précisément cette partie de l'histoire. D'autres ont
été les plus modérés des hommes. Ces différents carac-
tères de princes sont la preuve la plus éclatante que la
répression de Thérésie ne venait d'aucun de leurs senti-
ments particuliers, mais tenait à leur fonction de princes
chrétiens, chargés de Tordre delà Chrétienté.
Quant à l'horreur que le bûcher nous inspire, elle tient
à ce qu'on ne considère pas ce qu'était l'échafaud dans
un temps où il fallait parfois jusqu'à dix et quinze
coups de hache pour abattre une tête. Le feu était-il plus
affreux ? Il ne paraît pas que l'intention des hommes se
soit réglée sur cette opinion ; nulle part on ne voit
que le dessein ait été de raffiner le supplice des héré-
tiques. On les vouait au bûcher en témoignagne du fait
d'hérésie, comme d'autres étaient condamnés à la potence
pour vol.
Cette situation définie et comprise, quelle part voit-on
qu'y prit l'Eglise, en quoi a consisté son intervention ?
En ceci, qu'elle a dit aux princes : « Punissez, mais pas
avant que je vous rende le coupable. Un accusé d'héré-
sie m'appartient. Seule la sentence ecclésiastique peut
tirer l'hérétique de ma juridiction. »
C'est donc pour protéger que l'Église intervint, non
pour protéger les coupables, pour réclamer avec atten-
drissement et larmes le relâchement des lois nécessaires
en leur faveur. L'Église n'a jamais joué ce rôle, qui plaît
à l'imagination mélodramatique des modernes ; elle n'a
fait de la pitié le fondement d'aucune règle de sa morale
I. LES ALBIGEOIS 247
ni d'aucune de ses institutions, n'ignorant pas que la
vraie miséricorde défend d'affaiblir la justice ; TEglise
intervint pour défendre les droits de l'accusé d'hérésie
à n'être jugé que par ses juges à elle^ seuls éclairés,
seuls compétents, seuls garants de l'équité des sentences
en ce genre. Ces droits sont les droits de l'Eglise même ;
ils sont le bien de tous les fidèles. Par eux se trouve
empêché que le bras séculier ne s'empare des personnes
sous prétexte d'hérésie et ne les condamne à sa fantai-
sie. Non qu'on ôte au bras séculier le châtiment du
crime ; mais il ne saurait en connaître. Aux juges
d'Église de décider si celui qu'on accuse est coupable ;
à eux le droit de le renvoyer absous, et par là de le
soustraire à toute recherche du prince. Celui-ci n'a de
droit que si l'Eglise condamne ; seule la condamnation
dont l'Eglise dispose peut le livrer au bras séculier.
Voilà le sens de cette expression. Ce qu'elle exprime
n'est pas la vindicte de l'Église déléguée par elle à
l'État, mais le droit de celui-ci succédant à son droit
dans une affaire dont elle a la règle. Il n'a donc rien que
d'humain, que de raisonnable, que de conforme à la
nature des choses. On le trouvera, quant aux faits, par-
faitement établi au chapitre v de la première partie du
livre de M^^' Douais.
Quant à dire qu'en fait remettre au bras séculier un
hérétique condamné, c'était l'envoyer à la mort, cela
même n'est pas vrai. Le bras séculier ne tuait pas néces-
sairement. C'est un point qu'on ignore généralement.
Nous n'avons pas conservé de collections des sentences
de l'Inquisition : à cause de cela la preuve directe
échappe ; mais une preuve indirecte y supplée en par-
tie, c'est les traces subsistantes de l'administration des
incoiirs, ou biens provenant d'hérétiques confisqués. Le
fait même des incours atteste que la mort était_, en beau-
248 LA REVENDICATION DES SECTES
coup de cas, remplacée par la confiscation ; dans ce que
nous lisons de cette administration, se trouvent même
des plaintes causées par les lenteurs que Tlnquisition
mettait à prononcer cette peine.
A l'égard de Tlnquisition, tout s'est confondu dans
l'imagination moderne. Aux critiques qu'on élève contre
les condamnations se mêle la question de la torture.
Elle ne regarde pas l'Inquisition, c'était la procédure
commune et le moyen en usage dans tous les tribunaux
pour recueillir les témoignages. Bien loin qu'elle fût le
propre des tribunaux d'Eglise, David d'Augsbourg la
nomme, de son nom propre, « judicium secuUire, la
procédure civile » ^ Eymeric l'inquisiteur est si éloigné
d'en réclamer l'invention pour ces tribunaux, qu'il
écrit * : « Quœstiones sunt fallaces et inefficaces. La
question est trompeuse et inefficace. »
On l'employa pourtant, faute de mieux, et parce qu'il
n'y avait pas de jugement qui fût en mesure de s'en
passer alors. Un autre trait qu'on reproche à cette pro-
cédure, c'est le témoignage clandestin, les témoins
n*étant pas confrontés ; c'est aussi la suppression de
l'avocat.
Ces dispositions nous choquent extrêmement, parce
qu'elles diffèrent de celles que nous voyons en vigueur
aujourd'hui ; au contraire, le secret de l'instruction ne
nous choque pas, parce qu'il est encore pratiqué. Cepen-
dant le secret de l'instruction n'a rien en soi de ni plus
ni moins équitable que le secret du témoignage. Celui-
ci tient dans la circonstance à des nécessités évidentes ;
sans ce secret, un tribunal connaissant de matières telles
que celles de l'Inquisition n'aurait jamais pu faire sa
charge ; la crainte des vengeances de secte eût infailli-
1. M'' Douais, ouv. cit., p. 171.
2. Même ouv., p. 176.
I. LES ALBIGEOIS 249
blement fermé la bouche à tout ce qu'il y aurait eu de
témoins des pratiques des hérétiques.
Nous tenons aussi beaucoup à Tavocat. Le refuser en
matière civile ou criminelle, de nos jours, serait le fait
d'un tyran. Il n'en était pas de même dans le cas de
l'Inquisition. Un examen théologique a peu à faire des
services qu^il rend ; on y juge des paroles ou des actes
rituels ; ni l'un ni l'autre ne laisse de place au caprice
de l'interprétation ; en pareil cas, les lumières des juges
font tout. Ajoutez qu'en matière d'hérésie personne
n'eût souffert alors ce que nous appelons « plaider cou-
pable ». C'est le grand fort des avocats ; il eût désho-
noré ceux-là, ou plutôt il eût fait de ces avocats eux-
mêmes de nouveaux accusés de l'Inquisition.
Voici maintenant la revanche de cette institution. Les
différences de ce temps au nôtre ne sont pas toutes du
même côté ; d'autres dispositions faisaient à l'accusé des
avantages que nous ne connaissons plus. Premièrement,
il n'y avait pas de prison préventive. Cela paraîtra in-
croyable aux modernes ; cela est certain pourtant. En
second lieu, les témoins étaient récusables ; ils l'étaient
quoique secrets. L'accusé donnait d'avance les noms de
ceux qu'il récusait, et les juges observaient fidèlement
cette exclusion. La récusation allait si loin qu'on pou-
vait récuser même l'inquisiteur, et il y a de cela plus
d'un exemple.
Enfin n'oublions pas que ce tribunal d'Eglise ne man-
quait jamais d'user d'un droit refusé au tribunal civil,
celui de remettre la peine aux accusés repentants.
Résumons cette importante matière. Toute l'apologie
nécessaire de l'Inquisition tient en deux termes.
Admet-on qu'un pouvoir connaisse du délit de pensée,
je dis de pensée exprimée, de prédication, admet-on
250 LA REVENDICATION DES SECTES
qu'il n'y ait en cela de tolérance commandée que dans
le cas où cette pensée ne cause aucun dommage ? Voilà
la part du pouvoir civil.
Ce point admis, est-ce dureté ou douceur, est-ce ri-
gueur ou miséricorde, que le pouvoir spirituel inter-
vienne, ou trouve-t-on qu'il vaudrait mieux que le tem-
porel réglât tout ? Voilà la part de TEglise.
Conclusion. Cette intervention admise, n'est-il pas
dans Tordre que la coercition dernière reste à l'Etat,
l'exhortation préalable à TEglise ? L'institution dont
nous parlons fut cela.
« L'organisme de Tlnquisition, dit M?^ Douais, un,
logique et fort, dans les circonstances d'où elle sortit,
avec le but qui lui fut assigné et grâce aux moyens de
justice dont il disposa, fut en lui-même puissant au point
de réduire l'hérétique, sage et respectueux de la justice
sociale de l'époque, et assez armé pour écarter le pouvoir
séculier du domaine spirituel réservé à l'Eglise '. »
Des catholiques, qui se croient permis de faire ici la
leçon à l'Eglise, ont bien osé répéter qu'une telle insti-
tution ne devait servir et n'a servi à rien. Nos adver-
saires ne sont pas de cet avis.
Une fois de plus, dit Charles Molinier, parlant des effets
de l'Inquisition, une fois de plus a été prouvé ce fait, qu'il
nous faut bien admettre malgré toutes nos répugnances-,
parce que l'histoire en fournit trop d^exemples irrécusables :
c'est que la violence employée avec système peut avoir rai-
son des idées, et que la force de résistance départie aux idées
contre la violence n'est pas sans limite.
Aveu précieux dans la bouche de l'école qui professe
le messianisme révolutionnaire de l'Idée par une majus-
cule. Quant à nous, qui n'avons de répugnance à pas
1. Ouv.cit., p. 273.
I. LES ALBIGEOIS 251
une seule des vérités de l'histoire, nous trouverons dans
celle-ci matière à nous féliciter positivement ; nous nous
féliciterons, dis-je, de ce que l'action redoutable des
idées n'échappe pas aux pouvoirs légitimes ; nous nous
féliciterons de ce que Tobéissance imposée aux hommes
par l'autorité ne soit pas ravalée au niveau de celle des
corps, mais, s'étendant jusqu'à Fesprit, obtienne, avec
rhommage des actes, Tassentiment des volontés.
CHAPITRE XI
LA REVENDICATION DES SECTES
II. LES PROTESTANTS
Ce sujet en soi est immense. Je le restreindrai à la
défense de la tradition française contre les attaques qui
s*en inspirent.
Dans ces attaques, dans l'assaut tour à tour caute-
leux et sauvage qu'inspire contre l'ancien régime l'inté-
rêt du protestantisme, se résume presque entièrement
la cause tapageuse et pédante, la cause brutale et chica-
nière de la liberté de conscience.
J'ai réfuté le principe de cette cause dans le précédent
chapitre des Albigeois. Il importe d'ajouter ici que la
Réforme, qu'on ose défendre au nom de la liberté de
conscience, n'en a pas admis le principe. Elle ne l'a pas
admis plus que nous. De cela pris en soi je n'ai garde
de la reprendre ; mais je demande comment ses parti-
sans modernes ont le front de le reprendre chez nous,
de poser la Réforme en victime d'un principe qu'elle
admit elle-même : celui d'un contrôle des princes sur
les consciences. Il y a là un excès d'audace de la part
des protestants modernes, et de mensonge du côté des
révolutionnaires, qu'il importe de dénoncer sans re-
lâche.
Je n'ai pas besoin, écrivait Bossuet, de m'expliquer sur la
quesLion de savoir si les princes chrétiens sont en droit de
II. LES PROTESTANTS 253
se servir de la puissance du g-laive contre leurs sujets enne-
mis de l'Eglise et de la saine doctrine, puisque en ce point
les protestants sont d'accord avec nous. Luther et Calvin ont
fait des livres exprès pour établir sur ce point le devoir du
magistrat. Calvin en vint à la pratique contre Servet et contre
Valentin Gentil. Mélanchthon en approuva la conduite par
une lettre qu'il écrivit sur le sujet.
La discipline de nos réformés permet aussi le recours au
bras séculier en certains cas, et on trouve parmi les articles
de la discipline de l'Église de Genève, que les ministres
doivent déférer au magistrat les incorrigibles qui méprisent
les peines spirituelles, et en particulier ceux qui enseignent
de nouveaux dogmes sans distinction ^
On trouvera dans l'ouvrage de Bossuet ses autorites au
chapitre 56 de son X^ livre. Au nombre de ces auto-
rités est le ministre Jurieu, son contemporain et adver-
saire, ce qui prouve que sous Louis XIV les protestants
tenaient encore pour ce principe.
L'histoire de la Réforme prouve qu'il est juste. Elle véri-
fie avec éclat la nécessité de retenir et de gouverner les
consciences en offrant le tableau à jamais exécrable des
désordres causés par une révolte menée contre ce gou-
vernement. Dans rhistoire de l'Inquisition, la suppres-
sion des sectes ôte l'occasion de faire cette vérification.
C'est le faible avantage d'un grand mal, que la réussite
partielle de la Réforme ait laissé au contraire à cet égard
une source d'instructions toujours prête.
Le préjugé étouffe ces instructions, il est vrai. Il a
gagné là dedans de renverser les rôles. Dans le procès
de l'Eglise contre la Réforme, nous assistons à ce scan-
dale de voir, par un effet de l'adresse et des pratiques
de l'adversaire, l'Eglise paraître en accusée. C'est sa
ligure devant l'opinion ; c'est la posture où on la réduit,
malgré le témoignage qu'ajoutent en faveur de son droit
1. Histoire des Variations, liv. X, ch. 56.
254 LA REVENDICATION DES SECTES
les démonstrations de Thistoire. Ce qui suit pourra ser-
vir à faire cesser ce scandale, en découvrant les causes
qui ont fait prendre le change à Topinion à cet égard.
Deux points remués à satiété ont procuré à la Réforme
cet avantage : le massacre de la Saint-Barthélemv, la
révocation de l'édit de Nantes, C'est à éclaircir ces deux
points que sera consacré ce chapitre.
Le massacre de la Saint-Barthélémy, survenu en 1372,
fait le point aigu des guerres qui suivirent l'introduction
de la Réforme en France. On ne peut Texaminer qu'avec
celles-ci.
Une erreur d'ordre général, adoptée par des auteurs
de partis différents, c'est de rejeter l'horreur de ces
guerres sur les passions politiques. Des ennemis de la
religion ont suivi ce parti, afin de montrer dans les chefs
catholiques autant d'ambitieux hypocrites ; des auteurs
catholiques y ont vu l'avantage de décharger le zèle reli-
gieux des accusations qu'il encourt. La vérité est que
cette décharge ne s'opère que par un jeu d'esprit, et qu'on
pourrait aussi bien démontrer, par exemple, que les
attaques de l'impiété ne sont pas dirigées contre la reli-
gion, mais contre son masque.
Nous ne doutons pas du tout que l'intérêt politique
se soit servi des guerres de religion. Mais où voit-on
qu'un partage d'intérêt ôte aux événements leur carac-
tère? L'ambition de dominer les hommes se trouve chez
les docteurs de la Réforme eux-mêmes : dirons-nous pour
cela que ces docteurs, que Luther, que Calvin, n'étaient
que des politiques, masqués de l'intérêt du ciel? Certai-
nement non, car l'ambition chez eux était d'ordre reli-
gieux ; c'est à l'autorité religieuse qu'elle tendait. C'est
le préjugé de quelques personnes de croire que toute cor-
ruption du sentiment religieux, toute déviation du zèle
II. LES PROTESTANTS 255
dévot, qui le tourne au mal, a pour effet doter à ce zèle le
caractère proprement religieux. Ce caractère au contraire
demeure, non il est vrai à l'objet de ce zèle, qui n'est
plus Dieu, mais aux parties de Tâme qu'il intéresse. De
là vient que la satire que l'on fait du faux zèle tend à
décréditer le vrai et que la vogue du Tartufe est le décri
de rÉglise.
Nos anciens, en nommant fanatisme cette corruption
de la dévotion, parlaient mieux que les modernes, qui
disent cléricalisme. Ce dernier mot n'est bon que pour
les ignorants auxquels l'impiété contemporaine s'adresse ;
il ne signifie réellement rien. Fanatisme est un caractère,
une espèce authentique offerte à Tétude de ceux qui
s'adonnent à la science des mœurs. Les passions reli-
gieuses affranchies de toute règle, mises au service du
sens propre, en composent la définition. Voltaire a feint
qu'on pouvait l'appliquer aux catholiques ; mais il ne le
ménageait aussi ni aux huguenots ni aux convulsion-
nairesdeSaint-Médard. C'est proprement aux sectes qu'il
convient ; la Réforme du seizième siècle est son œuvre.
Je n'aurai donc garde de contester le zèle religieux
aux protestants. Il est ardent, il est extrême, il est abo-
minable aussi. A défaut de ce zèle, qui les aurait soule-
vés ? En Allemagne, le mouvement dont profitèrent les
princes était parti des docteurs; en France, il a fallu
trente ans pour que cette cause revêtît le caractère d'un
complot des nobles contre le roi. En y mêlant leurs inté-
rêts, on ne voit pas même que les princes d'Allemagne
y aient épargné la dévotion. Frédéric le Sage, Philippe
le Magnanime, étaient des princes dévots, et même
superstitieux. Le pauvre roi de Navarre Antoine, menant
après soi, aux yeux de la cour de Fontainebleau, son
fameux ministre David, donne une idée toute différente
de celle d'une passion politique masquée.
256 LA REVENDICATION DES SECTES
D'autre part, pourquoi marchander aux catholiques
l'honneur des sentiments qui les animaient? Devant l'of-
fensive des protestants, leur colère était légitime. Ils
défendaient contre eux des croyances séculaires, trou-
blées sous le plus hypocrite des prétextes : la réforme des
mœurs par le relâchement des lois, la réforme de la dis-
cipline par la révolte ; ils défendaient le roi et la France,
bouleversée dans ses fondements par de détestables éva-
dés deTÉglise, soutenus de l'applaudissement de quelques
femmes curieuses et de quelques cuistres présomptueux.
Nous avons vu de nos jours, dans les querelles soulevées
par Taffaire Dreyfus, ce que produit cette alliance. Quel
zèle plus louable que celui de la combattre ? A ce zèle,
quand le parti eut perdu toute mesure, se joignit, il est
vrai, l'esprit de représailles. Mais les représailles sont
légitimes à la guerre, et on ne distingue pas en quoi l'es-
prit de représailles, distinct des motifs de religion, en
pourrait déshonorer la cause. Cette guerre permise et
nécessaire, pouvait-elle exister sans cela? C'est un abus
de nous présenter ici une espèce de balance égale entre
les excès des deux partis. L'un de ces partis était la
France. Avec la vérité religieuse, il avait le droit histo-
rique ; j'ajoute, il comptait dans ses rangs, parmi ses
capitaines, quelques-uns des plus nobles caractères qu'on
ait vus.
Je n'assure pas que la Réforme n'ait pas eu dans ses
partisans quelques semblables caractères, ni que ses
adversaires n'ont pas commis d'excès. Ce point n'im-
porte pas ici. Le véritable excès, c'est la cause même
des Réformés, et les grands caractères n'ont de prix
pour un Français que dans les rangs des catholiques tjui
participèrent à cette guerre.
De bonne heure les huguenots apparurent comme des
conjurés contre l'État, comme des ennemis publics. La
II. LES PROTESTANTS 257
dissidence religieuse eût suffi à leur donner ce caractère ;
ce que j'ai dit des Albigeois s'applique à eux. Toute la
différence est qu'en un temps où plus d'Etats se parta-
geaient l'Europe et où moins d'unité régnait en chacun
d'eux, les Albigeois devaient davantage paraître comme
des ennemis de la Chrétienté ; dans la France de Fran-
çois l", c'est un danger proprement national que repré-
sentent les huguenots.
Ils le représentent en principe ; ils le firent sentir dans
les effets. Il ne fallut pas beaucoup d'actes de leur part
pour que le peuple connût que, chez ces novateurs, l'in-
térêt de secte primait tout autre intérêt. Dans l'embar-
ras d'en rapporter le détail et pour l'avantage du rac-
courci qui convient à cette étude, je m'en tiendrai à deux
faits principaux. Ces faits ne survinrent qu'assez avant
dans le siècle, après qu'une longue suite d'événements
en eut préparé l'affreux éclat.
Sous François l*%les lettrés et une partie de la noblesse
avaient donné dans la Réforme. Le roi en sentait le dan-
ger ; mais les pratiques habiles du parti paralysaient sa
résistance par mille liens jetés autour de lui. D'autre
part, l'alliance inévitable avec les Réformés d'Allemagne
contre la puissance de Charles -Quint ajoutait à ces
embarras. Une demi-tolérance s'ensuivait pour la secte,
qu'on ne croyait pas si dangereuse alors. Cet avantage
l'enhardit : les Réformés commencèrent à s'adonner à ces
violences, dont le pillage des églises était la plus sensi-
ble. Ces attentats demeuraient anonymes ; des hommes
obscurs les renouvelaient dans le secret ; on en saisit
plusieurs, qu'on condamna à mort. Par l'organe de ses
chefs reconnus, le parti, qui sentait sa faiblesse, multi-
pliait les déclarations d'obéissance. François 1" était
redouté ; la crainte qu'inspirait la monarchie se conserva
DiMiER. Préjugés 17
258 LA REVENDICATION DES SECTES
SOUS son successeur, mais elle ne devait pas passer le
règne de Henri II.
Alors des rois enfants et le royaume en régence allu-
mèrent des espoirs soudains. Se faire admettre et vivre
en paix sous un régime de liberté, n'était nullement ce
que les protestants demandaient. Ce rêve idyllique est
le fait des modernes ; ils s'accorde aux idées modernes
de la liberté de conscience ; eux ne voulaient point cette
liberté : leur vraie pensée, conforme à celle du temps,
ne tendait qu'à s'emparer de la France et à imposer la
Réforme. Les circonstances semblaient propices ; ils ten-
tèrent Je coup de main d'Amboise.
Cette célèbre conjuration, par où s'ouvre l'histoire des
guerres civiles en France, constitue aux yeux de l'histoire
impartiale la provocation la plus éclatante, l'attentat le
plus audacieux qu'on ait vu. Ils s'agissait, pour les chefs
réformés, de se saisir de la personne du roi, et, le tenant
entre leurs mains, de disposer sous son nom du royaume.
Ils coloraient cette impudence du prétexte de soustraire
la couronne à l'influence des Guises, le fait avéré de cette
influence ôtant, selon eux, le devoir d'obéir ; celle du
prince de Condé, qu'ils voulaient établir, et dont la reli-
gion différait de celle du roi et de ses sujets, devait avoir
pour effet de rétablir ce devoir. La Renaudie, fameux
par ce coup, tenta l'enlèvement, qui échoua. Les conju-
rés furent pris : ce qu'on osa arrêter fut livré au supplice.
Qu'on se figure l'indignation, la colère, l'ardeur de
représailles qui s'éleva par tout le royaume à la nouvelle
du risque couru et du coup d'insolente audace qui venait
d'y exposer le pays. La secte était haïe ; on ne la redoutait
que peu, à cause de la place médiocre qu'elle tenait en
France; du jour au lendemain on apprenait qu'elle avait
failli s'établir et dominer tous les sujets du roi. Ce ris-
que parut aussi exorbitant qu'affreux. Pour le comprendre,
II. LES PROTESTANTS 259
il faut imaginer, dans le xviii* siècle, avant la moin-
dre annonce de troubles, au milieu de la paix publi-
que, les loges maçonniques s'emparant de Louis XVI
(s'il eût été mineur) et consommant la Révolution par un
coup d'Etat. Qu'on imagine ce qu^'eût été l'opinion à la
nouvelle d'un pareil coup manqué ; tel fut à peu près
l'effet produit par la conjuration d'Amboise.
Les Réformés alléguaient le supplice d'Anne Dubourg,
qu'il s'agissait pour eux de venger. Pour venger un reli-
gionnaire coupable, ils s'en prenaient à tout TEtat. ^lais
cette vengeance plus générale n'empêchait pas les parti-
culières ; au président Minard, qui le jugeait, Anne
Dubourg prédit sa mort prochaine. « Il est aisé de pro-
phétiser, dit Bossuet, quand on a de tels anges pour exé-
cuteurs. » Le président Minard fut assassiné le jour
même. Dès ce moment on comprend que les protestants
français se soient trouvés au ban de la nation.
Je viens maintenant au second fait, qui, dans la poli-
tique générale du parti, joue le rôle de Vaction directe
dans la propagande anarchiste.
Il faut savoir ce qu'étaient les Guises, la situation que
leur composait, aux yeux du peuple comme des grands,
le double éclat d'une fortune prodigieuse et de vertus
incontestées. Qu'on ajoute le prestige de la retraite que
menait dans Joinville la vieille Antoinette de Bourbon
leur mère, formant ses filles d honneur à la modestie et
à la piété; le grand esprit, les talents, la magnificence
du cardinal de Lorraine ; le renom de bravoure et de
grand caractère de celui qu'on appela M. de Guise le
Grand : on pourra alors prendre l'idée des échos qu'éveilla
la nouvelle de son assassinat dans toute la France.
C'était, en même temps que la mort d'un héros, une
insulte à la France catholique, qu'il personnifiait dans
l'effacement de la cour, et une menace pour Tordre public.
260 LA REVENDICATION DES SECTES
Personne n'eut de doute sur la part qu y avaient prise
les chefs huguenots; tout le parti en porta la haine. Ils
alléguaient le massacre de Vassj, où il est vrai que les
hommes du duc de Guise avaient eu part, mais dont lui-
même ne fut pas cause. Puis, quelle comparaison pou-
vait-on faire d'une échauffourée de guerre civile et de ce
détestable attentat?
Mais tous ces Réformés haïssaient le duc de Guise. Ils
professaient à son égard le sentiment que les hommes de
désordre et d'émeute ont de tout temps porté à ceux
qu'ils craignent. Bossuet a relevé les aveux enveloppés
de la complicité de tous ces gens. Il est plaisant de voir
Théodore de Bèze, la gloire la plus pure du parti, au pre-
mier rang des confidences que les chefs du parti avaient
reçues du crime qu'on méditait.
Ce ministre, ministre du saint Evangile, avouait
« avoir infinies fois désiré et prié Dieu, ou qu'il changeât
le cœur du duc de Guise, ce que toutefois il lïa jamais
pu espérer^ ou qu'il en délivrât le royaume : de quoi il
appelle à témoin tous ceux qui ont ouï ses prédications
et ses prières ^ ».
II ajoute qu" « il ne nommait pas ce seigneur de Guise
en public ». Cela n'était pas nécessaire en effet. Après
de pareils encouragements, venus d'un tel lieu, il ne faut
pas s'étonner si Poltrot fit le projet de tuer cet ennemi
de la religion, s'il se sentit, dit Bèze, « ému d'un secret
mouvement », c'est-à-dire d'une secrète inspiration. En-
tendez que cette inspiration vient de Dieu. Rien, en effet,
ne tient plus du caractère de dévote entreprise que le
récit que donne Bèze de cet assassinat.
Près d'exécuter ce dessein, « il priait Dieu, dit ce doc-
teur ", très ardemment qu'il lui fît la grâce de lui chan-
1. Bossuet, ouv. cit., liv. X, chap. 54.
2. Même ouv., pass. cit.
II. LES PROTESTANTS 261
ger son vouloir, si ce qu'il voulait faire lui était désa-
gréable ; ou bien qu'il lui donnât constance et assez de
force pour tuer ce tyran, et par ce moyen délivrer
Orléans de destruction, et tout le royaume de si malheu-
reuse tyrannie ».
Voilà les pensées qu'agitait cet assassin. Voilà l'usage
qu'il fait de Dieu et de la piété ; voilà ce qu'approuve
toute la secte, par Torgane du plus vénéré et du plus
illustre de ses docteurs.
Après Bèze, Coligny : autre renom de pureté. On verra
au livre P'de Bossuet sa conduite, et comment il approuva
le crime, en évitant d'en encourir la honte devant l'opi-
nion. Après la conjuration d'Ambroise, crime d'Etat,
après cet assassinat, action de brigand, tout devait
paraître permis contre le parti huguenot; tout devait
sembler bon, pourvu qu'on en purgeât le pays.
La justification de la Saint-Barthélémy n'a rien à
demander au genre de plaidoyer qu'inspirent les mas-
sacres de Septembre aux avocats de la Révolution. Ceux-
ci nous représentent ces massacres comme des faits
excentriques et miraculeux qui, suspendant les lois ordi-
naires de Thistoire, commandent à celle-ci un silence
effaré ou des divagations d'illuminé. Nous ne parlerons
pas ainsi de la Saint-Barthélémy. En effet, quelle que
soit la violence de cet événement, il faut y tenir compte
de quatre choses : qu'il eut lieu sur l'ordre du roi, en
sorte qu'il est naturel d'y rechercher la défense de la
monarchie ; qu'il fut obéi avec empressement par les
foules, qu'ainsi on ne peut méconnaître que cet acte était
conforme à l'opinion; que la cour ne s'y résolut qu'après
de longues hésitations, preuve que ceux qui l'ordonnèrent
n'étaient pas étrangers aux sentiments de l'humanité ;
qu'enfin, adouci en je ne sais combien de cas sur tous
les points du territoire par le secours que des catholiques
262 LA REVENDICATION DES SECTES
portèrent aux huguenots poursuivis, il est certain que
ces sentiments ne manquaient pas plus au peuple qu'au
roi. Chez un historien véridique, la Saint-Barthélémy ne
saurait donc compter ni pour un effet spontané de la
sauvagerie des multitudes, ni pour un acte de froide
cruauté du pouvoir, ni pour une pratique de cour hon-
nie de la nation entière et en horreur au genre humain.
Ajoutez qu'au fort des guerres civiles où cet événement
prend place, entre deux des batailles sanglantes dont
elles désolaient le royaume, la mort de tant de gens à la
fois, dont le plus grand nombre portaient les armes, ne
saurait causer le surcroît d'horreur dont on éblouit les
ignorants.
La situation de la couronne avait de bonne heure vu
croître ses difficultés. Les Guises, dont la cause s'était
identifiée un temps avec celle du roi et de la nation, se
formèrent bientôt en parti. En se défendant contre les
protestants, il fallut que le roi leur tînt tête. On sait
quelles ambitions déclara le Balafré, devenu chef de la
maison. Du temps du duc François déjà couraient les
généalogies qui, faisant descendre ces princes de Gharle-
magne, les mettaient sur le chemin du trône. Dès le
mariage du même duc, en 1549, on les voit affecter le
nom et les armes de la maison d'Anjou, dont ils descen-
daient par Yolande, fille du roi René. Ce nom les intro-
duisait dans la maison de France. C'est pour le leur ôter
que Catherine en fit Tapanage de son fils Henri, depuis
Henri HL On attribuait à François 1" la prévoyance de
ces intrigues, témoin le quatrain suivant :
Le feu roi devina ce point,
Que ceux de la maison de Guise
Mettraient ses enfants en pourpoint
Et son pauvre peuple en chemise.
II. LES PROTESTANTS 203
C'est en 1550 déjà que Ronsard, s'adressant au car-
dinal de Lorraine, disait :
Et ne veuille point apprendre
A te faire un nouveau Dieu.
En face d'ambitions déclarées, qui ne visaient à rien
moins qu'à supplanter son fils, la reine mère eut à re-
douter que trop d'offensive contre les protestants ne la
rendît prisonnière des Guises. Ce fut la raison politique
des avantages que les religionnaires reçurent d'elle à plu-
sieurs reprises. L'édit de janvier 1562, la paix d'Am-
boise ensuite, puis celle de Lonjumeau, enfin celle de
Saint-Germain en 1570, eurent pour effet de les fortifier
sans mesure. Cette dernière accordait l'amnistie, le culte
dans deux villes par province, l'accession à toutes les
charges de l'Etat, le droit de récusation des juges, la
restitution de tous les biens, enfin quatre places de sû-
reté : la Charité, Cognac, Montauban, la Rochelle.
Ne perdons pas notre temps à plaindre la politique
qui conduisait à cela, s'il est sûr (comme on n'en peut
douter) que les conjonctures n'en souffraient pas de meil-
leure. Catherine de Médicis ne pouvait espérer de pren-
dre la tête des catholiques ; le long crédit qu'y avait la
famille rivale l'en écartait absolument. Par l'effet du
malheur des temps, les forces que la haine de l'ennemi
public avait rassemblées de ce côté risquaient de perdre
le trône et la France. Ces oscillations des intérêts n'ont
rien dont un historien s'étonne ; ce qui rend exception-
nelles celles-ci, c'est que la monarchie fut obligée de les
suivre, sans pouvoir d'abord s'en rendre la maîtresse,
tant était grand l'excès de puissance des partis. Il fallut
un temps que la monarchie se fît parti elle-même et sau-
vât à ce prix l'avenir.
1
264 LA REVENDICATION DES SECTES
L'événement de la Saint-Barthélémy est le résultat
de cette nécessité. La monarchie, dans cette circonstance,
emprunte pour régner l'arme des partis. Mise au point,
par l'effet de la paix de Saint-Germain, de tout redouter
des protestants, qui croyaient à peine à tant de fortune,
Catherine n'avait de moyen de s'en affranchir qu'un
coup de force. Les armes ordinaires des princes ne suffi-
saient pas à ses besoins. Tout le scandale de l'événement
tient dans le caractère mêlé de cette situation. Car on ne
saurait refuser au roi le droit de châtier des rebelles ; la
manière dont cela fut fait ici fait seule l'énormité du
cas. L'exécution en masse et sans distinction d'un si
grand nombre d'hommes et de tout un parti accuse d'af-
freux temps de trouble et de révolution ; seulement il
ne dépendait de personne de faire face à ces temps sans
une action de ce genre. Ce que la politique y voit de
maux n'avait d'auteur que les circonstances ; il n'avait
de cause et d'auteur véritable, si l'on remonte aux ori-
gines, que la rébellion même des protestants.
L'opinion n'y fut pas trompée. Malgré tout ce qui, à
la cour, dans l'Eglise et dans tous les rangs de la nation,
s'effrayait de tant de sang versé, cette répression fut
approuvée. La France y vit un juste retour des choses,
et le châtiment exemplaire d'un crime public sans pré-
cédent.
J'ajoute que le résultat qu'on recherchait fut atteint.
Le parti de la Réforme ne s'en releva jamais. Ainsi ce
que tout Français doit à la défaite de ce parti, tout le
bienfait que chacun de nous en retire, tient à la Saint-
Barthélémy. Ce bienfait est inestimable.
Pour mieux l'apprécier, un retour sur la nature du
protestantisme est nécessaire.
Quant à la matière théologique, elle est tout entière
II. LES PROTESTANTS 265
dans Bossuet. Je ne Tanaljserai point ici, mais j'en
redirai quelques caractères extérieurs. L^'ignorance cou-
rante touchant ces matières fait qu'on ne soupçonne pas
seulement le ton amer des controverses qui mirent la
Réforme dans le monde. Le vrai personnage de Luther
n'est pas connu de ses sectateurs.
Il faut voir Timpudence inouïe avec laquelle discourait
ce docteur, et quel air de révolution était porté par lui
jusque dans ces exercices ' ;
Un âne sait qu'il est âne, une pierre sait qu'elle est pierre,
et ces ânes de papelins ne savent pas qu'ils sont des ânes. .
Le pape ne peut pas me tenir pour un âne, il sait bien que
par la bonté de Dieu et par sa grâce particulière je suis plus
savant dans les Ecritures que lui et tous ses ânes...
Si j'étais le maître de lEmpire, je ferais un paquet du
pape et des cardinaux pour les jeter ensemble dans ce petit
fossé de la mer de Toscane. Ce bain les guérirait, j'y engage
ma parole et j'en donne Jésus-Christ pour caution...
Le pape est si plein de diables, qu'il en crache, qu'il en
mouche, qu'il en...
La suite des derniers mots ne se laisse pas transcrire.
C'est ainsi que Luther parlait du pape et de TEglise.
On n'évite pas, en lisant cela, d'admirer la profondeur
d'erreur de nos conservateurs français, dédaignant
(comme ils disent) l'insulte de l'adversaire et croyant de
bonne foi que la grossièreté des termes fait tort à celui
qui l'emploie, condamne du moins les révolutionnaires
à la réprobation publique. A des hommes qui se croient
si sages, il ne faut que représenter ces faits : un tiers
de l'Europe devenu protestant ; la religion nouvelle par-
1. Chez Bossuet, Histoire des Variations, liv. I", chap. 33.
266 LA REVENDICATION DES SECTES
venant à se donner un air respectable ; ses ministres, ses
rites, ses consistoires, ses missions, lui composant une
figure dans le monde ; le nom de ses fondateurs élevé en
un degré de vénération extrême, les bulles de Luther
gravées en bronze sur les portes de Wittenberg, sa
statue dressée sur une place de Dresde, en face de
l'église catholique de la Cour : tant et de si grands
effets, auxquels ne manque pas même le pieux respect
des foules unies dans la prière ; et à la base de tout
cela, les sales, les dégoûtantes injures qu'on vient de
lire. N'est-ce pas de quoi entretenir nos dédains, et
nous assurer de la supériorité que donne en politique le
ton d'homme bien élevé ?
Le pape, dit encore Luther, est un loup possédé du malin
■«sprit. 11 faut s'assembler de tous les villages et de tous les
bourgs contre lui. 11 ne faut attendre ni la sentence du juge,
ni rautorité du Concile ; n'importe que les rois et les Césars
fassent la guerre pour lui, celui qui fait la guerre sous un
voleur la fait à son dam K
Pour achever l'odieux du personnage, il faudrait
joindre tous les passages où le plus plat et le plus gros-
sier orgueil de sa personne et de ses talents déborde ;
montrer les traits de cette arrogance qui le faisait se don-
ner pour titre à lui-même et de sa propre investiture, celui
d'Ecclésiaste de Wittenberg, assurant que « très certai-
nement Jésus-Christ le nommait ainsi et le tenait pour
Ecclésiaste » *.
Tous les docteurs de la Réforme ont jeté quelques
éclats de cette vanité bouffonne ; Calvin, second en
importance, égale Luther à cet égard.
1. Bossuet, ouv cit., liv. I", chap. 25.
2. Bossuet, liv. cit., chap. 27.
II. LES PROTEST A^'TS 267
Toute la France, écrit ce réformateur, connaît ma foi
irréprochable, mon intégrité, ma patience, ma vigilance, ma
modération et mes travaux assidus pour le service de
l'Église '.
Ailleurs il vante « sa frugalité, ses continuels travaux,
sa confiance dans les périls, sa vigilance à faire sa charge,
son application infinie à étendre le règne de Jésus-
Christ, son intégrité à défendre la doctrine de piété, et
la sérieuse occupation de toute sa vie dans la médita-
tion des choses célestes » \
Et là-dessus, l'ouvrage étant de polémique :
M'entends-tu, chien ? m'entends-tu bien, frénétique ?
m'entends-tu bien, grosse bête ^ ?
Enfin il ajoute qu'il est bien aise ^ que les injures
dont on l'accable demeurent sans réponse ».
Au surplus je concède que ce ton d'injure ne tient pas
uniquement aux passions de ces docteurs. Il était dans
les mœurs du temps ; les théologiens se le permettaient.
Mais enfin le commun de ceux-ci ne se donnait pas mis-
sion de réformer TEglise, et le moins qu^on pût attendre
d'hommes qui représentaient le succès de leur parole
comme un miracle de Dieu aurait été qu'ils la respec-
tassent.
Par le ton des prêcheurs, qu'on juge celui des fidèles.
« Je les voyais sortir, dit Erasme, de leur prêche avec
un air farouche et des regards menaçants, comme gens
qui venaient d'ouïr des invectives sanglantes et des dis-
1. Même ouv., liv. IX, chap. 78.
2. Même pass.
3. Même liv., chap. 82.
268 LA REVENDICATION DES SECTES
cours séditieux. » Bossuet ajoute : « Aussi voyait-on ce
peuple évangélique toujours prêt à prendre les armes et
aussi propre à combattre qu^à discuter *. »
Comme il arrive, un grand désordre des mœurs
accompagnait ces grands écarts. Ne cessons pas de re-
dire que l'affectation du zèle, cause de la violence des
invectives, n'est pas moins source de relâchement. Dans
un si court espace je ne saurais faire le compte de ce
que la Réforme nous présente en ce genre ; aussi bien,
des traits particuliers en pareille matière servent peu.
Ce qui est de conséquence, ce qu'il importe d'extraire,
c'est la fameuse histoire de la bigamie de Philippe le
Magnanime, landgrave de Hesse, grand protecteur de
Luther.
Cette bigamie fut formellement approuvée de Luther
et des autres docteurs du parti, non pas en paroles seu-
lement, mais par un acte écrit et motivé, revêtu de leurs
signatures, que le prince exigea, craignant (ainsi qu'il
s'en explique) d'aller en enfer faute de cela. En posses-
sion d'une femme légitime, il en désirait une seconde, et
prétendit que sa religion lui permît de l'avoir en ma-
riage. Emancipée du pape de Rome, TÉglise de Witten-
berg ne l'était pas des princes d'Allemagne ; il fallut en
passer par où celui-là voulait.
Lorsque je m'expose, écrit-il à Bucer dans l'Instruction
qui détermina les docteurs, lorsque je m'expose, dit le
landj^rave, à la guerre pour la cause de l'Évangile, je pense
que j'irais au diable, si j'étais tué par quelque coup d'épée
ou de mousquet. Je vois qu'avec la femme que j'ai, ni je ne
puis, ni je ne veux changer de vie, dont je prends Dieu à
témoin : de sorte que je ne trouve aucun moyen d'en sortir
que par les remèdes que Dieu a permis à l'ancien peuple,
c'est-à-dire la polygamie.
1. Ouv. cit., liv. !•% chap. 34.
II. LES PROTESTANTS 200
Je recommande la dernière réflexion, et cet effet im-
prévu de la lecture de l'Ancien Testament, recommandée
par Luther, sur la réforme des mœurs.
C'est pourquoi, continue ce protestant fidèle, je demande
à Luther, à Mélanchthon et à Bucer même, qu'ils me donnent
témoignag-e que je la puis embrasser.
A l'autorité des Saints Livres, jugeant que d'autres
moyens de persuasion ne seraient pas joints sans avan-
tage, il ajoute :
Qu'ils m'accordent donc au nom de Dieu ce que je leur
demande, afin que je puisse plus gaiement vivre et mourir
pour la cause de l'Évangile et en entreprendre plus volon-
tiers la défense, et je ferai de mon côté tout ce qu'ils m'or-
donneront selon la raison, soit qu'ils me demandent le bien
des monastères ou d'autres choses semblables ^
L'honnêteté de tout cela n'est-elle pas admirable 1
Notez que cela se passe au nom de TÉvangile, de réfor-
mateurs à réformés, et dans les rangs les plus illustres
d'une secte qui brisait avec Rome dans le pur intérêt de
la doctrine et des mœurs.
Luther consentit. Il accorda le papier, dont la forme
n'est pas moins remarquable que le fond :
Nous avons appris de Bucer et lu dans l'Instruction que
Votre Altesse lui a donnée les peines d'esprit et les inquié-
tudes de conscience où Elle est présentement; et quoiqu'il
nous ait paru très difficile de répondre sitôt aux doutes qu'EUe
propose, nous n'avons pas voulu laisser partir sans réponse
le même Bucer, qui était pressé de retourner vers Votre
Altesse.
1. Bossuet, ouv. cité, liv. VI, chap. 3 et 4.
270 LA REVENDICATION DES SECTES
La mise en demeure, en effet, ne souffrait pas plus de
retard que d^excuse.
Votre Altesse, continue ce document, n'ignore pas com-
bien notre Église, pauvre, misérable, petite et abandonnée, a
besoin de princes régents vertueux qui la protègent ; et nous
ne doutons point que Dieu ne lui en laisse toujours quelques-
uns, quoiqu'il menace de temps en temps de l'en priver et
qu'il la mette à l'épreuve par de différentes tentations.
La tentation de résister au landgrave et de lui inter-
dire la bigamie était heureusement conjurée. Les docteurs
déjouaient cette embûche du malin. La suite comporte
en premier lieu des considérations de grande dévotion
et toutes les réserves de principe possibles, puis des
exhortations morales où il est dit que « la peine du
déluge est attribuée aux adultères » ; enfin des plaintes
contre le siècle, dépourvu (à ce que disent ces docteurs)
de toute indulgence envers les ministre du saint Évan-
gile : « C'est maintenant la coutume du siècle de rejeter
sur les prédicateurs de TEvangile toute la faute des
actions où ils ont eu tant soit peu de part, lorsque Ton
y trouve à redire. » Là-dessus et pour montrer combien
une telle apparence est injuste, ils ajoutent :
Mais enfin{ce mais enfin dit tout), si Votre Altesse est entiè-
rement résolue d'épouser une seconde femme, nous jugeons
qu'EUe doit le faire secrètement, c'est-à-dire qu'il n'y ait
que la personne qu'Elle épousera et peu d'autres personnes
fidèles qui le sachent, en les obligeant au secret 50ns ie sceau
de la confession. Il n'y a point ici à craindre de contradic-
tion ni de scandale considérable, car il n'est point extraor-
dinaire aux princes (menacés tout cî ihcure pour ce fait du
déluge) de nourrir des concubines, et, quand le menu peuple
s'en scandalisera, les plus éclairés se douteront de la vérité ;
et les personnes prudentes aimeront toujours mieux cette
vie modérée que l'adultère et les autres actions brutales.
II. LES PROTESTANTS 271
L'on ne doit pas se soucier beaucoup de ce qui s'en dira
(admirable trait de tartufe) y pourvu que la conscience aille
bien *.
Enfin, et terminant de si édifiants propos, la dispense
et autorisation :
« Votre Altesse a donc, dans cet écrit, non seulement
y approbation de nous tous en cas de nécessité, etc. »
Signé : Martin Luther, Philippe Mélanchthon, Martin
Bucer, Antoine Gorvin, Adam, Jean Leningue, Juste
Vintferte, Denis Melanther.
Ce monument de honte, dont l'ombre seulement, chez
nous, ferait le sujet de tous les brocards et de toutes les
insultes des sectes, demeure, tombant sur la Réforme,
providentiellement ignoré de tout le monde. Longtemps
il resta secret dans les archives de la maison de Hesse.
Enfin le prince Ernest, qui se fit catholique, le révéla à
quelques personnes. L'électeur palatin Charles-Louis le
publia en 1679, sous ce titre : Considérations conscien-
cieuses sur le mariage, avec un Eclaircissement des
questions agitées jusquà présent touchant r adultère,
la séparation et la polygamie. Après le document obtenu,
le mariage fut célébré dans les formes.
Il y a quatre ans, l'université de Marbourg, fondation
de Philippe le Magnanime, fêtant un de ses anniversaires,
mit au jour, sous forme de cartes postales, un portrait
populaire de ce prince, avec un huitain à sa louange, qui
ne contenait que de pieux propos. La pièce commençait
en ces termes :
Dem Worte Gottes schuf er Bahn.
Il a frayé la voie à la parole de Dieu.
Tel est un premier trait du culte qu'on rend à ce
prince. Que ceux qui seront curieux de traits d'un autre
J. Ouv. cit., append, au liv. VI.
272 LA REVENDICATION DES SECTES
genre cherchent la vie du personnage au Dictionnaire de
Moréri. L'article émane d'un protestant. On y verra en
fin de récit la remarquable excuse de sa grande intempé-
rance. Jointe au huitain dévot, elle fait un bon exemple
de la manière dont la Réforme compose l'apologie de
ses fondateurs.
J'ai à peine besoin de dire que tout ceci ne tend pas
à déconsidérer la vie que les protestants en général
pratiquent autour de nous. Sans doute la religion qu'ils
pratiquent est pour eux la source du bien moral en plus
d'un genre. L'ordre qui finit par s'établir, avec la paix,
dans les Eglises a puissamment servi ce résultat. Mais,
avant que fussent calmés les affreux éclats des débuts
et pansées tant de plaies qu'ils avaient faites, quels déchi-
rements, quelles convulsions!
Il est fort bien d'arguer en faveur de la Réforme de la
tranquillité et des mœurs qui régnent maintenant de ce
côté, des idées conservatrices même dont, en Angleterre,
en Hollande, en Suède et dans quelques cercles de l'Al-
lemagne, nous les voyons s'accommoder. Mais cet état
ne doit pas faire oublier celui où la secte jeta d'abord
l'Europe.
En Allemagne, la révolte des Paysans, la guerre des
Anabaptistes, Jean de Leyde et la prise de Munster, sont
autant d'événements sanglants, dont le souvenir fait honte
à la Réforme. Tout se termina par la guerre de Trente
ans et par une ruine si profonde que le pays ne devait
pas s'en relever en deux siècles. En Angleterre, c'est le
règne d'Henri VIH, celui d'Elisabeth, le supplice de Ma-
rie Stuart ; dans les Pays-Bas, c'est l'affreuse guerre des
Gueux. Tout cela compose un livre d'horreur et de sang,
où, soit bourreaux soit victimes, les protestants ne
peuvent renier le rôle de cause.
II. LES PROTESTANTS 273
Mais ce qui est plus frappant encore, ce sont les effets
de la Réforme dans le siècle suivant. On nous objecte
que le sort des sociétés ne saurait se modifier sans de
grandes secousses et sans beaucoup de sang versé. Mais
comment expliquer que ces secousses se reproduisent au
bout d'un siècle ? Le venin de Thérésie travaille les pro-
fondeurs des Etats dont elle s'est emparée. Dans les pays
dont elle est maîtresse, les révolutions recommencent. En
Angleterre, c'est celle de 1640 et le supplice de Char-
les I" ; en Hollande, c'est la guerre civile entre Maurice
de Nassau et Barnevelt, plus tard le massacre de Jean
de Witt, son remplacement par le stathoudérat. Contes-
ter que ces troubles eussent la religion pour cause, ce
serait mentir à l'histoire. L'élévation de Gromwell vient
du puritanisme, et le supplice de Barnevelt en 1519 est
l'effet du fameux synode de Dordrecht,
11 n'y a peut-être pas de plus grande preuve du carac-
tère profondément révolutionnaire de la Réforme. Bos-
suet l'a bien déduit dans son oraison funèbre de la reine
d'Angleterre. Malherbe le sentait dans la chair de la
France quand il écrivait ces vers d'airain ;
Par qui sont aujourd'hui tant de villes désertes,
Tant de grands bâtiments en masures changés,
Et de tant de débris les campagnes couvertes
Que par ces enragés?...
Fais choir en sacrifice au démon de la France
Les fronts trop élevés de ces âmes d'enfer,
Et n'épargne contre eux, pour notre délivrance,
Ni le feu ni le fer.
Quelques-uns ont osé là-dessus taxer Malherbe d'in-
tolérance. Il serait pourtant bien difficile de contester ce
qu'il allègue.
Cet aperçu général sur le siècle nous permet mainte-
nant d'aborder la révocation de l'édit de Nantes.
Di.MiEn. Préjugés JS
274 LA REVENDICATION DES SECTES
On se trompe au sujet de cet événement, parce qu'on
se méprend communément sur le sens de Tédit lui-même.
Cet édit était inévitable de la part d'un roi comme
Henri IV, qui avait été protestant. Le dessein qui le lit
accorder tenait à cette circonstance ; jamais l'édit ne fut
regardé en France comme une constitution du royaume ;
c'était, aux yeux de tous, un état temporaire, qu'atteste
assez l'octroi de faveurs exceptionnelles, comme celles
des assemblées triennales, des chambres mi-parties dans
chaque Parlement, enfin des places de sûreté.
Louis XIV ne devait donc absolument pas se croire
obligé de garder ces mesures. Nous savons que d'autre
part il tenait à rétablir Tunité de religion chez ses sujets.
Dans ses Eclaircissements sur les causes de la Révoca-
tion de l'édit de Nantes^ parus en 1793, Rulhière cite de
ce dessein un témoignage tiré du testament de ce mo-
narque ;
« Sur ces connaissances générales, dit le roi, j'ai cru que le
meilleur moyen pour réduire peu à peu les huguenots de
mon royaume était de ne les point presser du tout par au-
cune rigueur nouvelle contre eux, de faire observer ce qu'ils
avaient obtenu sous les règnes précédents, mais aussi de ne
leur accorder rien de plus *. »
Rulhière en conclut que la révocation de l'édit se fit
malgré l'intention de Louis XIV et contre sa volonté ;
mais cette conclusion ne saurait être admise, car, à mieux
lire ce texte, on y trouve quelque chose de plus fort que
le moyen prévu par le roi, c'est sa volonté arrêtée de
prendre le meilleur moyen pour réduire les huguenots,
partant d'y réussir à tout prix.
On imagine entre l'édit de Nantes et sa révocation une
1. Ouv. cit., p. loi.
II. LES PROTESTANTS 273
période d'un siècle, durant laquelle il ne fut pas touché
au régime des protestants en France ; à cet état aurait
succédé la suppression violente de ce régime : cela en-
core n'est pas exact. Au temps de Richelieu première-
ment, et surtout depuis la majorité de Louis XIV, plu-
sieurs dispositions qu'on prit à l'égard des protestants
avaient changé leur situation.
La première fut la loi des Relaps, en 1661, qui défen-
dait sous les peines les plus sévères le retour d'un con-
verti à la Religion ; la seconde, en 1667, fut la loi contre
l'Émigration, par où fut interdit aux sujets protestants
du roi d'émigrer sans sa permission. Toutes ces précau-
tions étaient prises en vue de l'obligation de rentrer
dans rÉglise, qu'on pensait imposer à la fin. On pressait
de toute part les conversions; de grandes [)rédications
avaient lieu dans ce but ; pour joindre quelque prestige
de force aux moyens ordonnés à la seule persuasion, on
faisait paraître dans les villages huguenots du Gévaudan
et du Nîmois ces régiments de dragons dont le passage
fait dans Thistoire ennemie tant de tapage sous le nom
de dragonnades. On donnait aussi de l'argent, pensant
que tant de moyens unis dispenseraient de contrainte
matérielle. A la fin, les pasteurs furent chassés ; ce fut
la dernière étape de cet effort : la révocation de l'édit de
Nantes, en 1685, ne consiste précisément qu'en cela.
Un lecteur moderne se fera, je crois, un tableau assez
exact de toute cette entreprise en la comparant à celle
que la République a menée en France contre le Concor-
dat de 1801. Ce concordat pris pour l'équivalent à l'égard
de rÉglise catholique de ce que l'édit de Nantes fut
pour les protestants ; l'avènement de la République
représentant celui de Louis XIV ; les diverses lois de
persécution édictées par ce régime imitant les mesures
préparatoires à la révocation de l'édit ; enfin la loi de
276 LA REVENDICATION DES SECTES
séparation équivalant à cette révocation : tels sont les
points de cette comparaison. Ils peuvent nous servir à
comprendre et de plus à justifier, quand on y regarde
de près, l'entreprise de Louis XIV.
Qu'on ne s'étonne pas de cette assertion. Nos conser-
vateurs croient faire merveille en reprochant au présent
régime ce qu'ils trouvent de ressemblances entre lui et
Tancien. Tout au contraire, quand [ces ressemblances
existent, elles font l'éloge de l'esprit politique pratique
du vieux parti républicain. Dans une mauvaise cause,
ce parti a su prendre les moyens de rendre son autorité
durable et de déjouer la contradiction. S'il réussit ainsi
à garder le pouvoir, sachez en reconnaître la cause dans
le soin qu'il eut d'observer quelques-unes des lois éter-
nelles du gouvernement des hommes.
Entrons donc dans les raisons dont on se sert de nos
jours pour justifier ce parti, et que les organes républi-
cains répandent, pour comprendre celles de Louis XIV.
Il ne faut pas dire, il ne faut pas croire, que toutes
ces raisons sont mauvaises. L'indignité de la République,
dans la guerre qu'elle fait à l'Église, ne consiste ni dans
les violences, qu'elle s'applique très attentivement à
éviter ou à réduire ; ni dans la volonté, considérée en soi,
de faire Tunité entre les citoyens ; ni dans la persuasion
que la base de cette unité réside dans les sentiments et
dans les croyances des hommes. Tout cela est raison-
nable, et ceux qui le contestent ne font que montrer
par là un esprit d'anarchie plus extrême que celui même
des républicains. Non, linjustice de la République dans
ses rapports avec l'Eglise est autre. Elle consiste dans
trois points que voici :
1" Dans un temps où la tolérance est devenue une loi
des circonstances, cette injustice consiste à méconnaître
les faits qui l'imposent, qui l'imposent même à la mo-
II. LES PROTESTANTS 277
narchie catholique, qui partant l'imposent bien davan-
tage à ceux qui se vantent d'en remontrer à cet égard à la
monarchie ;
2" A confondre dans les mêmes organes le pouvoir
politique et le pouvoir spirituel qui leur sert d'allié, je
veux dire la libre pensée maçonnique ; renseignement
de cette dernière est remis en apparence à des organes
spéciaux, mais ces organes sont rattachés en fait, par
des liens d'étroite obéissance, à l'appareil de la puis-
sance civile ; l'instituteur, qui représente le principal
de ces organes, est à la nomination du préfet ; l'instruc-
tion publique tout entière, synthèse de ce pouvoir spi-
rituel, est un département d'Etat ;
3^ A faire l'unité de la France au profit d'une secte ;
secte anarchique, nuisible à l'Etat français.
Telles sont les causes qui, du point de vue de l'ordre
public, condamnent l'offensive de la République. J'ajoute
qu'elle n'est pas libre de se corriger là-dessus, son
caractère de secte l'empêchant de s'en remettre aux pra-
tiques qui suffisaient à défendre un gouvernement natio-
nal. La confusion des deux pouvoirs est l'essence de
notre République, et la tolérance la tuerait.
Aucun de ces trois reproches ne tombe sur Louis XIV.
En effet, l'unité qu'il recherchait était au profit de la
France, et les pouvoirs religieux étaient indépendants.
Ils l'étaient à ce point que, dans la révocation de
l'édit, le sentiment des pouvoirs religieux se manifesta
au contraire de celui du roi. On eût aimé, du côté du
clergé, que l'entreprise continuât d'être confiée à la pré-
dication : cette préférence est naturelle aux pouvoirs
spirituels ; une lettre souvent citée de Fénelon nous rend
témoins des plaintes qu'on fit à ce sujet. Elle contient
en même temps la preuve que ces plaintes étaient injustes.
Fénelon remarque la manière imparfaite dont cette action
278 LA REVENDICATION DES SECTES
spirituelle était conduite, il critique l'insuffisance des
docteurs ; cependant on avait fait en ce genre tout ce
qu'on pouvait : la conclusion à tirer de ce qu'il dit, c'est
que les moyens d'assurer les résultats par la seule pré-
dication manquaient. Aussi longtemps que l'art de réus-
sir consistera dans l'emploi des moyens qu'on possède,
non dans le regret de ceux qu'on n'a pas, la conduite
que tint Louis XIV méritera d'être approuvée.
Le rétablissement de l'unité était un projet arrêté.
Quand il eut donné à la persuasion ce qu'il était en
mesure de donner, il termina par la contrainte.
Cette contrainte eut sans doute des effets dont la
pitié peut s'émouvoir ; en soi, on ne saurait prétendre
qu'elle ait choqué aucim droit essentiel. Les protestants
ne pouvaient s'en étonner. Tout le long du siècle écoulé,
leur situation de secte tolérée par faveur ne fut con-
testée par personne ; les grandes diminutions qu'ils
subirent dans leur nombre par l'effet de conversions
dont plusieurs sont illustres n'avaient fait que mettre
cette situation dans une plus grande évidence. On ne
pouvait s'étonner que cette tolérance cessât ; l'avantage
de l'unité rétablie fut unanimement apprécié.
Le tapage des revendications postérieures nous fait
imaginer qu'il y eut alors une grande réprobation ; mais
l'histoire n'enregistre rien de pareil : toute la France fut
avec le roi. 11 en est de même du dommage de nos arts,
dont nos manuels de classe rapportent mensongèrement
que l'émigration des protestants fut cause.
A vrai dire, on s'étonne que des partisans si chauds
de la cause internationale, qui devraient se féliciter que
nos arts, portés à l'étranger, aient instruit le genre
humain, se retrouvent nationalistes quand il s'agit de
critiquer Louis XIV. Quant à la France, jamais les arts
n'y fleurirent plus précisément qu'à cette époque ; dans
II. LES PROTESTA^'TS 279
ceux qui touchent à l'industrie et dont on allègue le dom-
mage, la fin du règne de Louis XIV et la Régence sont
signalées par un éclat plus brillant que jamais. C'est en
ce temps-là que, parle moyen du meuble et de Téquipage,
le goût français gagna cet empire sur toute l'Europe dont
le spectacle admirable emplit le xviii® siècle.
Le nombre des émigrés huguenots n'a jamais été éta-
bli ; chacun le fixe à sa fantaisije ; mais on peut assurer
que la perte qu'il représente ne composa jamais pour le
pays ce malheur unique dont on nous parle. La France
n'en ressentit nul dommage qu'on puisse prouver, dont
on puisse même dire la nature. Tout le détriment vient
du décri que les nations ennemies s'empressèrent de jeter
sur la France à ce propos.
L'effet produit fut quelque chose de pareil à celui du
procès Dreyfus. Mais il n'y avait en ce temps-là personne
pour épouser en France la cause de l'étranger, et l'hon-
neur national était aux mains du roi.
CHAPITRE XII
LA REVENDICATION DES SECTES
III. LES JANSÉNISTES
La destinée de ces hérésies offre de grandes différences.
Celle des Albigeois fut détruite ; la réforme protestante
eut pour effet de rompre l'unité de l'ancienne Chrétienté
et d'ouvrir pour l'Europe une ère pleine de périls nou-
veaux ; le propre du jansénisme fut de mettre la guerre
civile au sein de la société française.
Ce résultat vient de ce que ces hérétiques repoussèrent
la séparation, à laquelle leur obstination devait les ré-
duire. En enseignant ce que l'Eglise défend, ils affec-
tèrent de demeurer dans l'Eglise ; pas un instant ils ne
cessèrent de chercher dans les rèsrles de Tobéissance
même un abri pour leur rébellion. Ils ont donné le pre-
mier exemple d'une hérésie qui refuse le schisme, afin
de ne se point affaiblir : premier essai d'une politique
destinée à renaître de nos jours au profit de doctrines
plus audacieuses encore.
Les effets d'un jeu si perfide furent de rendre quel-
ques points de doctrine douteux parmi les catholiques,
et de décrier un ordre religieux dont Thonneur n'impor-
tait pas moins à la catholicité qu'à la France.
Je voudrais appuyer sur ce point et montrer quels
soutiens de la cause nationale les jésuites représentent
aux yeux de tout Français chez qui l'histoire n'est pas
1
m. LES JANSÉNISTES 281
victime du préjugé. Et d'abord, nul ne met en doute que
la suppression de cette compagnie a rendu les voies plus
faciles au triomphe de la Révolution. Qui peut dire quelles
ressources morales ils eussent fournies pour la combattre?
Les services rendus en leur temps contre la Réforme en
sont le gage. La défaite de la Réforme est aux trois
quarts l'ouvrage des compagnons de saint Ignace; il les
avait rassemblés dans ce but ; il semble que personne
plus qu'eux ne dût être armé pour aider à la résistance
contre cette attaque nouvelle. D'autre part, comment
oublier Tœuvre que les missionnaires jésuites avaient
accomplie dans le monde au profit de notre pays ?
Cette œuvre est un des étonnements de l'histoire. A
la lin du règne de Louis XIV, la Chine était devenue la
conquête de ces pères. L^'ascendant qu'ils y avaient pris
mérite de causer d'autant plus d'étonnement que le pro-
grès de nos missions modernes paraît plus borné dans
ces contrées. Nous les tenons pour impénétrables ; les
jésuites y avaient pénétré. La conversion des peuples au
christianisme avançait rapidement ; Tempereur, nommé
Can-tchi, n'avait pour conseillers que des jésuites fran-
çais. Leurs achitectes, célèbres dans toute TEurope, avaient
bâti son palais d'Eté ; leurs astronomes avaient aménagé
son observatoire de Pékin. Par l'entremise de ces reli-
gieux Louis XIV et cet empereur échangeaient des com-
pliments et des cadeaux. L'influence française allait de
pair avec le progrès delà religion. C'était le gage certain,
pour l'avenir, d'une chrétienté d'Extrême-Orient et d'une
vsphère de domination française, dont le présent est loin
de nous offrir l'équivalent. On sait comment la querelle
des cérémonies funèbres anéantit tout cet espoir. Par un
effet des pratiques de leurs ennemis, les jésuites furent .
chassés de Chine : l'Eglise et la France perdirent en-
semble ces merveilleuses avances d'avenir.
282 LA BEVENDICATION DES SECTES
Contre l'hérésie janséniste la cause de ces pères ne
fait qu'une avec celle de Thonneur français. Cette héré-
sie ne leur porte pas dans 1 histoire un seul coup que ne
ressente la mémoire de notre plus grand roi.
Ce que Louis XIV encourt de reproches à cet égard
est une matière des classes de rhétorique ; nos profes-
seurs de littérature se sont passionnés pour Port-Royal.
Cette mode, à laquelle on n'aperçoit de cause, outre le
prestige à.es Provinciales^ que le préjugé révolutionnaire,
ami des révoltés en tout genre, est générale dans l'Uni-
versité. M. Gazier, professeur en Sorbonne, en est de nos
jours le représentant. Même la revendication janséniste
a pris de nouvelles forces dans ces dernières années ; les
ruines de Port-Royal des Champs, soigneusement entre-
tenues, enrichies d'un musée, ont vu tripler le nombre
des visiteurs ; on y a dressé des bustes et fêté des anni*
versaires ; on y organise la revanche du passé et la con-
fusion de l'ancien régime; on y mène des écoles en façon
de pèlerinage. A Theure qu'il est, ces ruines perdues
dans la verdure, où des reliques choisies avec discrétion
réveillent doucement le souvenir des solitaires, figurent
assez bien ce que serait un monument d'Etienne Dolet
à l'usage des sphères intellectuelles.
Sous une forme plus riante et moins grossière, des
gens de lettres, des professeurs, de nouveaux bacheliers,
viennent y participer aux mêmes dispositions hostiles
à l'égard de l'autorité, aux mêmes rancunes contre notre
histoire. Ce sont les sentiments qu'éveillent les souve-
nirs du jansénisme, parfaitement conformes à ce qu'il
fut.
Ses origines tiennent toutes en deux points : la com-
plicité de Jansénius et de Saint-Cyran, ligués sur le ter-
rain de la théologie, en faveur de la doctrine ; le fana-
III. LES JANSÉNISTES 283
tisme mis par les Arnauld à combattre sous ce couvert
l'esprit de la monarchie française.
La doctrine arrêtée du côté des docteurs venait des
erreurs sur la grâce qu'on vit professer à Louvain, au
temps le plus troublé de la Réforme, par le célèbre théo-
logien Baïus, et qui furent condamnées en 1567 ; l'esprit
des Arnauld venait du rôle que joua, au milieu des guerres
civiles de France, le parti dit des politiques. Il ne faut
pas confondre ce parti avec celui qui doit s'appeler royal,
et qui, liant son action à celle de la reine mère, n'eut
jamais d'autre politique que le salut de la monarchie.
Des deux côtés donc, du côté de Baïus comme du côté
des Arnauld, se rendent évidentes les attaches du jan-
sénisme avec la réforme protestante ; il en est propre-
ment un legs.
On ne sait pas le temps précis auquel commencèrent
les relations de Jansénius avec Saint-Gvran. Peut-être ce
fut à Louvain, où ce dernier étudia. Ces relations conti-
nuèrent à Bayonne, patrie de Saint-Gyran, où ce dernier
avait attiré son maître, et où tous deux vécurent quelque
temps étroitement rapprochés et travaillant ensemble,
entre 1613 et 1617. Une correspondance assidue s'ensui-
vit de leurs relations, entre 1622 et 1624.
On saisit dans cette correspondance des traits d'une
extrême conséquence et le vrai portrait du jansénisme,
Sainte-Beuve en a contesté l'importance, mais l'esprit
de parti l'aveuglait : le caractère de conjuration y éclate.
Les jésuites avaient bien compris le parti qui s'en pou-
vait tirer ; un des leurs, le P. Pinthereau, ayant décou-
vert cette correspondance, la publia sous le nom de M. de
Préville. On s'étonne en la lisant qu'elle n'ait pas pesé
davantage dans le jugement qu'on fît depuis du jansé-
nisme ; mais c'est un fait que dans toute cette querelle
la Compagnie se montra toujours ou malhabile ou indif-
284 LA REVENDICATION DES SECTES
férente à se défendre elle-même. Elle opéra la destruc-
tion de la secte, sans parvenir à saisir l'opinion par
quelques-uns de ces traits vigoureux qui fixent les esprits
sans retour ; victorieuse de Thérésie, elle ne retira point
de gloire de cette victoire. Ceux qui l'ont accusée de
chercher son intérêt sont bien obhgés de convenir qu'elle
en laissa échapper les moyens ; en possession de plusieurs
armes décisives, on ne l'en voit frapper aucun coup ca-
pable de la dégager elle-même, en même temps que la
cause qu'elle servait.
Jansénius et Saint-Cyran ne méditaient rien moins que
la revanche du baïanisme. Ils la méditaient formellement,
ils discutaient les moyens de l'assurer ; Jansénius, qu'on
priait de réfuter Dominis, archevêque de Spalato, nou-
vellement condamné pour le livre de Republica Chrishaiia^
écrit qu'il « abhorre » de le faire ; le synode protestant
de Dordrecht, tenu à cette époque contre les remon-
trants, il dit qu'il l'approuve « presque entièrement ».
Dans un mémoire du P. de Montézon inséré par Sainte-
Beuve à la suite de son Port-Royal, ce jésuite, en grand
désaccord avec l'historien, cite les témoignages suivants
de saint Vincent de Paul. On sait que ce saint connut
fort Saint-Cyran, et en général les atTaires et les gens du
jansénisme à ses débuts :
Une des raisons, dit-il, que j'ai de condamner les opinions
nouvelles, c'est la connaissance que j'ai eue du dessein de
l'auteur de ces opinions (Saint-Cyran) d'anéantir l'état pré-
sent de rÉ^dise et de la remettre en son pouvoir. Il me dit
un jour que le dessein de Dieu était de ruiner l'Ej^lise pré-
sente, et que ceux qui s'employaient pour la soutenir fai-
saient contre son dessein.
Ces propos d'hérétiques sont curieux à noter. On y
voit un remarquable exemple du zèle dévot dont s'arme
III. LES JANSÉNISTES 285
cette sorte de gens contre Tobjet authentique et reconnu
de la dévotion des fidèles. Ce que voici ne paraîtra pas
d^une application moins générale ; il est encore plus
important :
... Et comme je lui eus dit, continue le saint, que c'était
pour l'ordinaire les raisons que prenaient les hérésiarques
comme Calvin, il me repartit que Calvin n'avait pas mal fait
en tout ce qu'il avait entrepris, mais qu'il s'était mal défendu :
Bene sensii., maie loculus est.
En somme, et tous adoucissements ôtés, le plan n'était
pas autre chose que de recommencer la Réforme, et de
ne pas la manquer cette fois.
Les catholiques répondaient à cela qu'il y avait deux
manières d'entendre la réforme : celle de Luther et de
Calvin, que FEglise ne donne pas licence de regretter ;
celle qu'elle approuve et encourage, et que le concile de
Trente avait faite. Mais Toeuvre du concile de Trente
déplaisait à Saint-Cjran ; il refusait d'y voir le vrai
esprit de salut. Trois siècles avant ceux qui de nos jours
dénoncent une tactique des anciens partis dans la dé-
fense des intérêts de l'Eglise, il taxait de mélange adul-
tère les revendications essentielles de celle-ci et ce qu'il
y eut jamais de plus coafornie à sa discipline tradition-
nelle. Au P. Gibieuf et à Tabbé de Prières, il répondait
que le concile de Trente fut « une assemblée politique ».
Quant aux moyens d'assurer le complot, assez de pas-
sages de la correspondance susdite nous font voir où on
les cherchait.
Le couvent de..., dit cette correspondance, est autant pas-
sionné pour les menées de Sulpice (Jansénius) que les Carmes
pour les religieuses. C'est ce qui me fait voir que telles gens
sont étranges quand ils épousent quelque alTaire : et je juge
286 LA REVENDICATION DES SECTES
par là que ce ne serait pas peu de chose si Fi\moi{VAugusti-
nus) fût secondé par quelque compagnie semblable, car étant
embarqués ils passent toutes les bornes pro et contra.
On cherchait un ordre religieux qui se chargeât d'épou-
ser la cause et qui la poussât dans le monde. A ces
manœuvres il ne faut pas omettre de joindre Tintrépidité
ordinaire chez tous les sectaires à pratiquer le mensonge
ésotérique.
J'ai ouï dire à M. de Saint-Cyran, disait encore saint Vin-
cent de Paul, que s'il avait dit dans une chambre des vérités
à des personnes qui en seraient capables * et qu'il passât
dans une autre où il s'en trouverait d'autres qui ne le seraient
pas, il leur dirait tout le contraire.
Il s^adressa premièrement au cardinal de BéruUe, qui
venait d'introduire l'Oratoire en France ; puis à saint
Vincent de Paul, cherchant dans la congrégation de
Saint-Lazare l'aide que l'Oratoire lui refusait. Dans les
deux cas il fut rebuté. L'embarras où ces refus le mirent
le fit se rabattre sur les Arnauld et sur la communauté
de femmes dont leur influence disposait. Ce n*est pas
qu'il dissimulât qu'un couvent de femmes le servirait
bien moins ; mais il fallut s'en contenter.
Les relations de Saint-Cvran et de la mère Angélique
datent de 1620, temps où Port-Royal, dont elle était
abbesse, s'étant transporté à Paris, les solitaires com-
mencèrent à occuper la maison des champs.
C'est dans ce même temps qu'une autre fille de la
famille Arnauld, la mère Agnès, attirait Tatlention
publicjue par l'incident devenu fameux de l'institut du
Saint-Sacrement. C'était une société de dévotion, que la
fameuse duchesse de Longueville, fatiguée des intrigues
1. Capables de les comprendre.
III. LES JANSÉNISTES 287
et de la galanterie, avait imaginé de former. Cette ori-
gine inspirait peu de respect ; la dévotion cependant y
faisait étalage et les complicités de parti devaient y
attirer les Arnauld. A Tusage de la société nouvelle,
la mère Agnès composa un chapelet ^ qu'on se passa
parmi les dames. Les prières en étaient conçues en ter-
mes indiscrets et dangereux ; les Jésuites l'attaquèrent,
et Rome le supprima.
Le parti, battu de ce côté, chercha d'un autre côté sa
revanche. Les Jésuites soutenaient alors une querelle en
Angleterre contre les prétentions de l'ordinaire dans ce
pays ; Smith, le vicaire apostolique, leur j contestait
plusieurs droits. Saint-Cyran prit cette occasion de
publier le livre du Petrus Aurelius (1631), dans lequel
il affectait de défendre la hiérarchie. Sainte-Beuve, mal-
gré sa complaisance, relève discrètement ce qu'avait de
ridicule une intervention de ce genre de la part d'un
adversaire des ingérences romaines ; il voudrait voir,
dit-il, en Angleterre un Saint-Gyran « plus gallican »\
Tels furent les premiers engagements qui mirent aux
prises la secte et les jésuites. Ils provoquaient de nom-
breux commentaires ; aucun livre n'avait encore paru où
le parti découvrît sa doctrine ; on ne pouvait le saisir
nulle part ; la condamnation d'une prière ne pouvait
abattre ses partisans : rien n'empêchait ses directions de
courir dans la société avec le masque de la vraie piété.
Aux yeux de la foule frivole, l'ostentation en ce genre
le soutenait. Mais le pouvoir politique veillait ; aucune
proposition formelle n'était requise pour attirer l'atten-
tion du roi : il suffisait de raaritation de fait.
Cette agitation vint à son comble depuis que Saint-
Gyran eut été choisi comme directeur spirituel de Port-
1. Histoire de Port-Royal, t. 1«% p. 318.
288 LA REVENDICATION DES SECTES
Royal, en 1635 : alors son action sur les consciences
commença de fomenter une façon de guerre civile. Les
nouveautés que le renom de piété des religieuses contri-
buait à répandre portaient partout cet air d'ascendant
hautain et ce ferment de discorde habituels au prosély-
tisme sectaire.
Ce directeur avait imaginé de signaler sa grande
rigueur en ne donnant l'absolution qu'après la pénitence
sacramentelle accomplie. Gela fît merveille aux yeux de
religieuses dont ce fait manifestait Texceptionnelle vertu;
des gens qui ne rêvaient que Thonneur d'être saints
afTectèrent aussi de louer cela. Cependant cette fantaisie
blessait les usages reçus dans l'Eglise; elle attestait chez
Saint-Cyran des trésors d'arbitraire despotique et d'imper-
tinence. Richelieu, ministre alors, mit un terme à ces
fameuses pratiques : Saint-Cyran fut arrêté et conduit
au bois de Viiicennes, en 1038. Les paroles prononcées
à cette occasion par le ministre méritent d'être rappor-
tées :
« Si l'on avait, dit-il, enfermé Luther et Calvin quand
ils commencèrent à dogmatiser, on aurait épargné aux
États bien des troubles. »
Saint-Cyran sortit de prison en 16i3. Pendant qu*il y
était, parut VAugustinus^ l'année 1641 ; c'était le grand
ouvrage annoncé, le livre qui, contenant l'essence de la
doctrine, était depuis longtemps promis comme une mer-
veille. Jansénius en était l'auteur; il en attendait de grands
effets ; mais, par une décision dont on ne saurait trop
admirer la prudence, il avait résolu que ce livre ne paraî-
trait qu'après sa mort. Celle-ci, survenue en 1640, déter-
mina cet événement. Le résultat ne se fit point attendre;
YAugustinus, déféré à Rome, fut condamné en 164^.
Qui voudra voir un comble d'outrecuidance risible chez
les gens que choquait cette condamnation devra lire,
TII. LES JANSÉNISTES 289
dans les Mémoires de Laacelot, Teffet qu'elle fît sur
Saint-Cjran.
M. de Saint-Gyran, dit ce fidèle disciple, ayant peine à
digérer ce procédé de la cour de Roma, qu'il savait fort bien
distinguer de l'Église romaine, ne put retenir son zèle pour
la vérité, et il dit par un certain mouvement (inspiration)
intérieur qui ne semblait venir que de Dieu : Ils en font trop,
il faudra leur montrer leur devoir.
On remarquera, je pense, cette inspiration intérieure,
parente di celle qui, selon Bèze, poussa Poltrot contre
le duc de Guise. Il ne faut rien moins que des inspira-
tions de cette sorte, « qui ne semblent venir que de
Dieu », pour autoriser tantôt l'assassinat, tantôt la ré-
volte contre l'Eglise.
Le P. de Montézon cite les paroles violentes échappées
dans cette occasion à l'ange de douceur qui s'incarnait
dans la mère Angélique. Cette prompte condamnation
poussait la secte à bout ; dès ce moment, le jansénisme
découvert ne put plus que prolonger des intrigues : il
avait cessé d'être une conspiration.
J'en ferai voir trois caractères : le caractère théologi-
que, le caractère politique et le caractère de politique
religieuse.
J'ai dit, et Ton sait du reste, que le premier rattachait
le jansénisme à la fameuse question de la grâce ; mais,
dans une étude comme celle-ci, un caractère surtout
mérite l'attention, c'est celui de la réforme de l'Eglise.
On a vu qu'elle faisait le prétexte du parti ; mais le sens
qu'il donnait à ce mot de réforme était suspect, et il
fallait le dissimuler. Saint Vincent de Paul pourtant en
eut la confidence : on l'avait cru longtemps capable d'être
DiMiBR. Préjugés 1',»
290 LA REVENDICATION DES SECTES
séduit ; aussi n'est-il rien de plus précieux que son
témoignage à cet égard :
Je vous confesse, lui disait Saint-Cyran, que Dieu m'a
donné et me donne de grandes lumières : il m'a fait con-
naître qu'il n'y a plus d'Église, et cela depuis cinq ou six
cents ans. Auparavant l'Eglise était comme un grand fleuve
qui avait des eaux claires ; mais maintenant, ce qui nous
semble l'Église, ce n'est plus que bourbe. Le lit de cette
belle rivière est encore le même, mais ce ne sont plus les
mêmes eaux.
Il disait encore :
Ce sont eux, ce sont les premiers scolasliques, et saint
Thomas lui-même, qui ont ravagé la vraie théologie.
Ainsi le messager de la réforme nouvelle se présentait
en docteur inspiré, investi d'une mission divine, pour
réparer six cents ans d'erreur. On ne peut douter de la
véracité de saint Vincent de Paul dans un rapport aussi
précis, que personne aussi bien ne s'aviserait d'inventer.
Ces témoignages du saint sont au nombre des choses
qui ont le plus embarrassé la secte ; ils la condamnent
en termes formels :
Sachez, écrit saint Vincent de Paul, que cette nouvelle
erreur du jansénisme est une des plus dangereuses qui aient
jamais troublé l'Église ; et je suis très particulièrement
obligé de bénir Dieu et de le remercier de ce qu'il n'a pas
permis que les premiers et les plus considérables d'entre
ceux qui professent cette doctrine, que j'ai connus et qui
étaient mes amis, aient pu me persuader de leurs sentiments-
Ne pouvant espérer de rendre suspect le caractère
d'un tel homme, ces dévots zélés affectaient de ne voir
dans les jugements de saint Vincent de Paul que Peffet
des intrigues ennemies sur un esprit peu éclairé. C'est
III. LES JANSÉNISTES 291
ainsi que la mère Angélique, dissimulant mal son aigreur,
écrivait :
M. Vincent décrie Port-Royal plus doucement à la vérité
que les Jésuites, mais par un zèle sans science il désire au-
tant sa ruine que les autres par une malice toute franche *.
Getce expression de zèle sans science ne fait-elle pitié
ici?
Le caractère du docteur ne se déclare pas moins dans
la manière dont il lisait TEcriture. Il est visible qu'il
n'y cherchait que des textes capables de contredire au
sens traditionnel et d'en imposer aux simples sous cou-
leur d'un retour prétendu à la doctrine originale. « J'ai
trouvé aujourd'hui un passage, dit-il, que je ne donne-
rais pas pour dix mille écus. » On n'imaginerait pas Bos-
suet, saint Augustin ou saint Bernard parlant ainsi. Du
reste, il prétendait si fort être inspiré, qu'il osait réprou-
ver tout haut ceux qui parlent sans inspiration :
Il n'y a rien de plus dangereux, dit-il, que de parler de
Dieu par mémoire plutôt que par mouvement (inspiration)
du cœur.
Le grand bon sens de Sainte-Beuve ne se tient pas de
répondre : « Saint-Gyran ne pensait en disant cela qu'à
une espèce de danger, et oubliait cet autre écueil non
moindre, d'une inspiration trop aisément présumée '. »
L'auteur de Port-Royal parle avec ménagement. Rien
ne doit nous empêcher de dire que cette prétention d'être
inspiré dégénérait en comédie. En même temps que la
plus ridicule, cette sorte d'ostentation est la plus odieuse.
« Je regarde Dieu, osait dire ce prophète dans des
espèces de classes qu'il faisait, pour savoir ce qu'il est
1. Crétineau-Joly, Histoire des Jésuites, tome IV, p. 28.
2. Ouv. cit., liv. II, chap. 6.
292 LA REVENDICATION DES SECTES
plus à propos que je vous dise. » Le P. Rapin caracté-
rise rimpertinente folie de cette affectation quand il
écrit : « N'est-ce pas le moyen de suivre son pur ca-
price ? »
Le même degré d'orgueil se trouve chez les disciples,
exprimé sous des formes plus ingénues encore. Cette
ingénuité n'empêche pas un fonds d'hypocrisie de percer.
Je ne pense pas qu'en ce genre il y ait beaucoup de mor-
ceaux qui l'emportent sur celui-ci ; il est de Lemaître à
Singlin, tous deux notables jansénistes :
On n'a point ouï dire, peut-être depuis un siècle, qu'un
homme, au lieu et en Tétat où j'étais, dans la corruption du
Palais, dans la fleur de mon âge, dans les avantages de la
naissance et dans la vanité de l'éloquence, lorsque sa répu-
tation était la plus établie, ses biens les plus grands, sa pro-
fession plus honorable, sa fortune plus avancée et ses espé-
rances plus légitimes, ait laissé tout d'un coup tous ces biens,
ait brisé toutes ces chaînes, se soit rendu pauvre, au lieu
qu'il travaillait à acquérir des richesses ; qu'il soit entré dans
les austérités, au lieu qu'il était dans les délices ; qu'il ait
embrassé la solitude, au lieu qu'il était assiégé de personnes
et d'affaires ; qu'il se soit condamné à un labeur éternel, au
lieu qu il parlait avec assez (V applaudissement. Cependant,
quoique ce miracle soit plus grand et plus rare que celui de
rendre la vue aux aveugles et la parole aux muets, notre
siècle est si peu spirituel que l'on a seulement considéré
comme une chose extraordinaire ce qu'oa devait révérer
comme une chose sainte.
Telle est l'opinion modeste que ces gens avaient d'eux-
mêmes et des spectacles qu'ils offraient au monde.
N'allez pas cependant les condamner, car ils en rappor-
tent tout à Dieu. Dieu et leurs prétentions sont si bien
joints là dedans, qu'on ne saurait toucher à l'un sans
toucher à l'autre ; et il n'y a pas un seul coup adressé à
M. Lemaître qui ne passât pour sacrilège.
Il
III. LES JANSÉNISTES , 293
Dans une des deux célèbres lettres, chefs-d'œuvre de
raillerie fine et d'éloquence, que Racine écrivit contre
Port-Royal, cet auteur avait relevé Thumilité pompeuse
des confessions publiques du même Lemaître. « Et votre
Monsieur Lemaître, disait-il,
... il avoue dans une lettre qu'i7 a été dans le dérèglement ^
et qu'il s'est retiré chez vous pour pleurer ses crimes. Gom-
ment donc avez-vous souffert qu'il ait fait tant de livres sur
la matière de la grâce? Ho, ho, direz-vous,il a fait auparavant
une longue et sérieuse pénitence. Il a été deux ans entiers
à bêcher le jardin, à faucher les prés, à laver les vaisselles.
La réponse fut vive et même furieuse. Pour n'avoir
pas relevé Tartufe à genoux, pour avoir pris le jansé-
niste au mot sur des crimes qu'il ne feignait d'avouer
que pour qu'ion le portât aux nues, Racine fut traité
d'indigne.
Vous accusez M. Lemaître, ripostait Port-Royal par la
plume de Dubois, vous abusez indignement de son humilité
qui lui a fait dire qu'il avait été dans le dérèglement, et vous
ne prenez pas garde que ce qu'il appelle dérèglement, c'est
ce que vous appelez souverain bien.
Quelle pitié 1 et quelle honte de voir que des profes-
seurs continuent d'enseigner aux enfants l'admiration de
ces gens-là 1 Et de qui donc parle le moraliste ^ quand
il écrit que « l'humilité n'est souvent qu'une feinte sou-
mission dont on se sert pour soumettre les autres » ?
J'ai annoncé dans le jansénisme un côté de conspira-
tion politique. G^est un point qu'on passe sous silence,
et qui n'en est pas moins certain. 11 étonnera moins, si
l'on songe que Jansénius était en son particulier l'auteur
d'un livre, Mars Gallicus, dans lequel les rois de France,
1. La Rochefoucauld.
294 LA REVENDICATION DES SECTES
presque sans exception, depuis les origines jusqu'à
Louis XIII, étaient Tobjet de son invective.
Contemporaine des troubles de la Fronde, la querelle
du jansénisme y fut mêlée. Les personnages portés au
premier rang de ces troubles n'avaient pas peut-être
tout ce qu'il eût fallu pour figurer entre de pieux soli-
taires et de saintes filles dans l'arène des guerres civiles ;
mais l'esprit de parti les unissait, et Ton vit se sceller
sans difficulté ce que Grétineau-Joly appelle, avec ime
savoureuse précision, « l'alliance entre le vice ambitieux
et la vertu turbulente ».
M"' de Longueville, le cardinal de Retz, devinrent
l'objet des prédilections de Port-Royal. On les aida d'ar-
gent et d'influence. Au coadjuteur en exil on envoyait
de quoi subsister, et ce n'est pas un des traits les moins
plaisants de l'histoire, que de voir Retz soutenir une
existence pleine de galanteries avec l'argent fourni par
la mère Angélique.
Plus tard, les papiers saisis chez le P. Quesnel dé-
couvrirent un complot contre le roi. Une pratique des
plus audacieuses de la secte était la prétention d'être
comptée comme une puissance et de se faire comprendre
dans la trêve de vingt ans que le comte d'Avaux, depuis
1084, était chargé par Louis XIV de négocier en Hol-
lande. On découvrit alors la preuve du fait. Le P. Ques-
nel fut arrêté en 1703. Ce fut à l'égard du parti le
commencement des dernières rigueurs.
Ces pratiques politiques étaient la conséquence des
mesures que toutes les hérésies ont dû prendre pour
s'établir, en un temps où le spirituel des sociétés était
réglé rigoureusement. Elles sont liées au plan que les
jansénistes suivaient à l'égard des compagnies disposant
d'une influence dans l'Église.
Au témoignage de saint 'Vincent de Paul, écrivant à
III. LES JANSÉNISTES 295
l'abbé d'Orgnes et cité par Collet son biographe \ Saint-
Gyran avait avoué à M. de Pravigny, secrétaire d'Etat,
que les jansénistes « ne s'étaient proposé que de décré-
diter les jésuites sur le dogme et sur Tadministration
des sacrements, et que dans Taffaire présente il ne s'agit
ni de Molina ni de la science moyenne ». C'est ici que
la part des Arnauld dans cette histoire se fait sentir.
Ils étaient fils du vieil Arnauld, autrefois signalé par
son Plaidoyer pour l'Université contre les Jésuites. Ce
plaidoyer remontait aux anciennes querelles qui agitèrent
le règne de Henri IV et qui finirent par le bannissement
de la Compagnie, après le régicide de Jean Ghâtel. On
avait accusé les jésuites de ce crime, à cause d'une jus-
tification théologique du tyrannicide que leur P. Mariana
avait écrite. Cette absurdité était allée si loin, les ennemis
des jésuites avaient été si puissants, qu'un monument
de pierre où le fait se trouvait inscrit avait été érigé dans
la cour du Palais. Ce monument fut ôté bientôt, et les
jésuites rappelés par le roi. Les auteurs du méfait avaient
poussé de grands cris, entre lesquels prit place un autre
écrit du vieil Arnauld, un mémoire présenté au roi en
1602 pour empêcher le retour de ces pères.
Tels étaient l'origine des Arnauld et les exemples
qu'ils tenaient de famille. Les attaques contre la Compa-
gnie de Jésus devaient nécessairement concentrer à la
fin tout l'effort des jansénistes. Le pouvoir politique for-
tement constitué, l'Eglise bientôt mise en défense, décou-
rageaient leurs espérances ; ni l'offensive sur le dogme,
ni les pratiques des guerres civiles ne pouvaient les rete-
nir longtemps. Les haines héritées de la Réforme et des
tiers partis qu'elle inspira, les intérêts de l'hérésie nou-
velle, que les jésuites eurent l'honneur de dénoncer les
1. Grétineau-Joly, Histoire des Jésuites, tome IV, p. 21.
296 LA REVENDICATION DES SECTES
premiers, se liguaient contre cette compagnie. Ainsi le
dessein que la secte fut obligée de suivre, et où il lui
fallut se renfermer enfin, était conforme à son principe.
Par là s^expliquent l'ardeur et la constance qu'ils mirent
à le poursuivre et à la décrier.
J'ai dit que YAiigustinus fut condamné en 1642. Un
pape d'une haute intelligence, ami particulier de la France,
Urbain VIII, fut l'instrument de cette condamnation.
Moins d'un an après, en 1643, mourut Saint-Cyran,
emportant au tombeau le regret deux fois amer de ses
desseins avortés et de ses rancunes inassouvies. Alors
vivait à la cour une princesse de la maison de Rohan,
que ses parentés protestantes pouvaient désigner à la
secte comme une adepte à conquérir ; c'était M*"' de Gué-
mené. Elle inclinait à prendre un janséniste pour son
directeur de conscience ; le P. de Sesmaisons *, jésuite,
l'en détourna par une lettre qui fut rendue publique. Ce
fut le signal de la guerre.
Le grand Arnauld entra en scène, et publia la Fré-
quente Communion. C'était, comme on sait, une con-
damnation de la communion fréquente, que les jésuites
recommandaient. Le livre parut avec l'approbation de
quinze prélats. Tout le parti en fit un bruit énorme et,
remis en posture par ce détour habile, n'eut plus à la
bouche que la morale dangereuse de ceux qui avaient
fait condamner Jansénius.
Il est vrai, la Fréquente Communion enseignait une
pratique différente de celle que recommande l'Eglise ;
mais on pouvait trouver là-dessus tant d'équivoques, que
la condamnation était comme impossible. Les adhésions
d'évêques faisaient merveille ; jointes à l'ostentation de
dévotion du livre, elles intimidaient la critique et recueil-
1. Grand-oncle des deux généraux de Sesmaisons et du P. de Ses-
maisons, jésuite, mort l'année dernière.
m. LES JANSÉNISTES 297
laient l'approbation des simples. Comment tant de paro-
les pieuses eussent-elles couvert des intentions répréhen-
sibles ? Il faut savoir aussi de quelle manière quelques
approbations d'évêques avaient été obtenues.
J'ai répondu à la reine (Anne d'Autriche), écrivait saint Vin-
cent de Paul, qu'il était vrai que Më^ de N. avait signé les
livres de Jansénius et de la Fréquente Communion, mais
c'était sans les lire, n'en ayant pas eu le loisir... A quoi Sa
Majesté a répliqué en demandant si l'on pouvait signer les
livres sans les voir. Je lui ai dit que feu Mg^ de N. avait
signé le livre de la Fréquente Communion sans l'avoir lu *.
Pendant dix ans, depuis 1643, que parut le livre du
grand Arnauld, la diffamation des jésuites se poursuivit.
Sous le couvert de cette diversion, le jansénisme faisait
des adeptes. A la déclaration publique, qu^ils n'osaient
faire, suppléaient mille dissidences avouées, qui, pour se
rendre insaisissables à des condamnations formelles, n'en
opéraient pas moins Phérésie dans les âmes. Le moment
parut venu de frapper un nouveau coup ; de nouveau on
visa la tête ; cinq propositions furent extraites de Pou-
vrage de Jansénius et firent l'objet d'une condamnation.
Ce furent les bulles d'Innocent X, parues en 1653.
Nous sommes à l'époque qu'on peut appeler classique
et littéraire du jansénisme, à celle dont on fait l'histoire
devant les écoliers.
Le parti s'empressa de déclarer que les bulles ne le
touchaient point ; qu'avec le pape, avec tous les fidèles,
ceux qu'on voulait flétrir du nom de jansénistes con-
damnaient les cinq propositions ; que tout le fait de ces
jansénistes n'était que de combattre la morale relâchée
des jésuites et de déconseiller la fréquente communion.
1. Grétineau-Joly, ouv. cit., tome IV, p. 25.
238 LA REVENDICATION DES SECTES
G était au mieux ; mais un parti ne peut tenir, s'il aban-
donne son chef et s'il renonce à son nom. Aussi, laissant
aller une forme de sa doctrine, qu'il comptait bien rat-
traper sous une autre, n'eut-il garde de souffrir que Jan-
sénius fût atteint. Ils condamnaient, disaient-ils, les cinq
propositions, mais elles n'étaient pas dans Jansénius.
Et en effet elles n'y étaient pas. Elles n'y étaient pas
dans les termes : aucun passage de cet auteur pris à part
n'en offre un équivalent absolu. Si le contraire eût été,
si les propositions avaient été formellement extraites, on
n'eût pas manqué d'alléguer que leur sens dans l'original
était autre que celui qu'elles prenaient isolées : on eût
crié aux textes tronqués. Sous une forme précisément
contraire, on eût élevé la même querelle.
L'autorité fait ce qu'elle veut à cet égard. Pourtant,
s'il faut choisir, avouons que^rien ne paraît si équitable
que le procédé qu'on suivit en cette occasion ; le contenu
d'un livre étant ordinairement mieux présenté dans un
résumé fait exprès que dans quelques phrases textuelle-
ment rapportées. 11 est vrai qu'on se prive ainsi de la
force qu'apportent les confrontations de textes ; mais
cela est de nulle importance quand l'autorité qui con-
damne dispose aussi du droit d'interpréter.
C'est justement le droit de l'Eglise, qu'elle n'a jamais
admis qu'on contestât. Condamnant les cinq propositions,
elle les condamnait dans Jansénius ; tout l'effort du so-
phisme se heurtait à cela.
Les jansénistes disaient qu'ils n'étaient point touchés.
Nous avons vu de nos jours renouveler cette attitude à
propos d'autres condamnations ; en même temps nous
avons eu le spectacle de l'agitation qui s'y joint. Celle-
là fut extraordinaire ; toute la France en ressentit l'effet.
Le grand Arnauld crut devoir prendre l'offensive ; il vou-
lut voir jusqu'où pourraient aller ceux qui, reniant les
m. LES JANSÉNISTES 299
cinq propositions, continuaient d'avouer Jansénius. La
Lettre au duc et pair fut écrite en 1656, dans ce but. La
Sorbonne s^empressa de condamner cette lettre. Venant
après les bulles du pape contre le docteur, cette con-
damnation d'un essai de revanche, essuvée dans Paris
par les sectateurs mêmes, éiait im coup aussi cuisant
que funeste ; on voyait perdre tout ce qu'avait gagné le
succès de la Fréquente Communion ; la cause, ruinée
depuis longtemps en principe, allait succomber devant
l'opinion. C'est à regagner ce point que servirent les
Provinciales ; elles parurent en feuilles cette année et la
suivante.
Quelque empire que prennent naturellement sur les
hommes les traits d'une satire audacieuse et l'ostenta-
tion de la vertu, quelque charme qu'ajoutent à ces avan-
tages un dialogue finement observé, une mise en scène
naturelle et plaisante, une dialectique subtile et passion-
née, une expression brillante, un tour rapide où les liai-
sons s'accusent par le sens des noms et des verbes et
tiennent lieu de l'exposition logique, un art de compo-
ser qui tient du prodige par les gradations savantes, les
repos agréables, les traits soudains, la juste mesure, le
lien d'unité parfaite, une éloquence enfin dans le ton élevé
et grave ; quelque débit, dis-je, que de si grands mérites
aient valu au livre de Pascal, monument reconnu de notre
langue, cependant il faut avouer que le fond n'en aurait
jamais subsisté sans la complicité des doctrines d'anar-
chie, liguées, depuis l'apparition du livre, contre toute
espèce d'autorité.
Les étudiants de ma génération ont entendu M. Lar-
roumet convenir en Sorbonne du caractère odieux de
plusieurs doctrines de Pascal sur la direction des cons-
ciences. C'est l'impression ressentie de tout homme sim-
300 LA FFVENDICATION DES SECTES
plement raisonnable à la lecture des Provinciales. La
doctrine de Pascal est inhumaine et folle. Sur les condi-
tions du péché, sur la réconciliation, sur les dispenses,
ses théories sont l'effet d'une gageure, qui jette sur le
livre entier le discrédit du charlatanisme, de l'hypocrisie
et du mensonge.
Nous voulons, dit le jésuite mis en scène dans ce livre,
que Dieu donne des grâces actuelles à tous les hommes à
chaque tentation, parce que nous soutenons que, si l'on
n'avait pas à chaque tentation la grâce actuelle pour n'y point
pécher, quelque péché que l'on commît, il ne pourrait jamais
être imputé.
Pascal peint cela sous les traits les plus noirs. Mais,
parmi ses lecteurs d'aujourd'hui, qui ne se moquera de
son indignation ? Car les théologiens ne trouvent rien à
reprendre là dedans ; et quant à ceux qui, n'étant pas
théologiens, seraient sujets à se laisser séduire, ils ne
seront pas séduits par l'opinion de Pascal.
Etonné .^ reprend l'auteur des Lettres^ d^un tel discours.,
selon lequel tous les péchés de surprise et ceux qu'on com-
met dans un entier oubli de Dieu ne pourraient être impu-
tés...
Laissons les distinctions ; à prendre Tensemble des cho-
ses, précisément tel qu'on nous le propose, ce Montalte,
qui s'étonne, n*est-il pas étonnant ? Ce qu'il veut nous
faire croire est qu'on pèche sans le savoir ; contester cela
lui~Bemble exorbitant.
Ailleurs il s'agit d'opinions que le chrétien est en droit
d'avoir, qui lui sont permises selon l'Eglise. Le confes-
seur qui le juge en a d'autres, permises aussi, et qui lui
sont particulières, comme au pénitent les premières.
Survient un cas où le confesseur réprouve, en vertu de
m. LES JANSÉNISTES 301
ropinion qu'il a, la conduite du pénitent. En dépit de
cette réprobation, il faut bien que le confesseur s'abstienne
de condamner le pénitent.
Quand le pénitent, dit le P. Bauny, suit une opinion pro-
bable, le confesseur le doit absoudre, quoique son opinion
soit contraire à celle du pénitent. Refuser Tabsolution à un
pénitent qui agit selon une opinion probable (c'est-à-dire
permise) est un péché qui de sa nature est mortel.
Quoi de plus juste ? Le confesseur ne juge qu'au nom
de rÉglise ; dans l'exercice de son ministère il n'a droit
de condamner que ce qu'elle condamne. Cependant Mon-
talte s'écrie : « Voilà qui est bien prudemment ordonné !
Je croyais que vous ne saviez qu'ôter les péchés, je ne
savais pas que vous en sussiez introduire. » Quand on a
compris le fond de la querelle, cette ironie fait pitié, et
l'on trouve le jésuite fort sage, qui répond ; « Vous ne
parlez pas proprement ; nous n'introduisons pas les pé-
chés, nous ne faisons que les remarquer. »
Autre critique, à propos de rechutes :
Il y a des auteurs, dit encore le P. Bauny, qui disent
qu'on doit refuser l'absolution à ceux qui retombent souvent
dans les mêmes péchés, et principalement lorsqu'après les
avoir plusieurs fois absous, il n'en paraît aucun amendement.
Mais la seule véritable opinion est qu'il ne faut point leur
refuser l'absolution.
Nouvel étonnement du compère, qui demande finement
« si cette assurance d'avoir toujours l'absolution » ne
portera pas les pécheurs à pécher. L'inconvénient ne peut
être contesté, je l'avoue. Cependant, Montalte, quel
remède? Votre question s'étend plus loin que la rechute,
elle s'étend à tout usage du sacrement. Le pardon pro-
mis encourage à pécher : ne le promettez-vous à per-
302 LA REVENDICATION DES SECTES
sonne ? Montalte dit : « Que ces maximes-là attireront
de gens à vos confessionnaux ! — Vous ne sauriez croire
combien il en vient, dit le jésuite ; nous sommes acca-
blés sous la foule de nos pénitents : pœnitentiinn nu-
méro obruimur. » L'ironie est plaisante, mais que fait-
elle à la chose ?
De pareils traits déconsidèrent plus qu'un livre ; ils
déshonorent la thèse elle-même. Ce qui paraît la soutenir
n'est pas plus solide.
Celui qui ne peut dormir sans souper est-il obligé de jeû-
ner? Nullement. N'êtes-vous pas content? — Non, pas tout
à fait, lui dis-je, car je peux bien supporter le jeûne en faisant
collation le matin et en soupaiit le soir. — \'oyez donc la
suite, me dit-il. Personne n'est obligé à changer l'ordre de
ses repas.
Voilà un des forts de Tauteur. Or, réservant le point
de savoir si cette casuistique n'est pas en soi une chose
parfaitement nécessaire, je conviens que sa petitesse a
quelque chose de ridicule. Mais petitesse, ridicule, défaut
de vue, n'est pas crime. Le relâchement n'est ici que dans
l'imagination de l'auteur. Avoir des raisons valables de
ne pas changer ses repas et de ne pas pouvoir jeûner le
soir, qui doute que cela ne compose une dispense légi-
time? Peut-être on répondra qu'il convenait de laisser à
la pratique le soin d'ordonner cette dispense. Après tout,
c'est un fait que le casuiste n'a pas écrit son livre à l'usage
des premiers lecteurs venus, mais à l'usage des directeurs
de conscience.
En quelles occasions un religieux peul-il quitter son habit
sans encourir l'excommunication? S'il le quitte pour une
cause honteuse, comme pour aller filouter, le devant bientôt
reprendre.
i
m. LES JANSÉNISTES 303
Le sens évident, que développe la suite, est celui-ci :
Le péché étant de dérober, aucun péché de surcroît ne
s^'y ajoute, pour le religieux, du fait de son habit quitté.
On peut trouver qu^en cas pareil la question est sans
importance ; on peut prétendre qu'il faut être peu sen-
sible à rhorreur du larcin lui-même pour agiter à ce pro-
pos si peu de chose qu'un changement d'habit ; cette
disproportion peut faire rire, elle peut expliquer ime
moquerie ; une invective est de trop. Ce qui est de trop
encore est de donner à croire que le larcin et l'habit ôté,
présentés ensemble par le casuiste, bénéficient de son
indulgence. « J'avais peine à croire cela », dit le prête-
nom de Pascal. Peine à croire quoi ? Et qu'est-ce que
signifie cette mise en scène, sinon un dessein formé d'abu-
ser de la confiance ou de la distraction du lecteur.
Un autre abus est le tour que donne Pascal à de sim-
ples fautes de goût chez les casuistes. Ce mauvais goût
s'échappe en traits ridicules, qui sont cependant fort
innocents. Tel celui-ci du P. Cellot, dans son titre de la
Hiérarchie :
La pluralité des messes, dit le jésuite, apporte tant de
gloire à Dieu et tant d'utilité aux âmes, que j'oserais dire,
avec notre P. Cellot dans son titre de la Hiérarchie^ qu'il
n'y aurait pas trop de prêtres « quand non seulement tous
les hommes et les femmes, si cela se pouvait, mais que les
corps insensibles et les bêtes brutes même, hruta animalia^
seraient changés en prêtres pour célébrer la messe ».
Rien n'est si absurde que cette invention, je Tavoue,
rien n'est si ridicule que le contentement marqué par
Pauteur qui l'a trouvée ; mais elle n'excite rien qui res-
semble à rindignation, et Podieux qu'on essaye de jeter
sur ce morceau est parfaitement immérité.
Il faut en dire autant de toutes ces coquetteries de dévo-
304 LA REVENDICATION DES SECTES
tion, de toutes ces mignardises niaises, que Pascal cite
en foule au chapitre de la dévotion aisée :
Cœur pour cœur, ce serait bien ce qu'il faut (en échange
de nous à la Sainte Vierg^e) ; mais le vôtre est un peu trop
attaché et tient un peu trop aux créatures. Ce qui fait que
je n'ose vous inviter à offrir aujourd'hui ce petit esclave que
vous appelez votre cœur.
Ainsi parle le P. Barry. Cela nous fait voir dans le
P. Barry un précieux peu agréable, fâcheux échantillon
d'un style mis à la mode par les imitateurs intempérants
de saint François de Sales ; mais cela ne saurait montrer
dans le P. Barry un monstre acharné à la ruine de la
morale.
C'est pourtant de ces trois éléments qu'est composée
toute cette fameuse attaque. Tantôt l'auteur a tort, tan-
tôt il n'a raison que contre la pédanterie du casuiste, tan-
tôt il ne fait que triompher d'un mauvais goût de l'écri-
vain. Le reste ne consiste qu'en quelques erreurs fort
rares, renfermées dans quelques personnes et qui ne sau-
raient avoir de conséquence. Elles n'en sauraient avoir,
pour deux raisons : l'une c'est que tous les casuistes que
Pascal cite ne sont pas jésuites ; de sorte que leurs tra-
vers ne sauraient passer que pour ceux de la casuistique
elle-même, non de la Compagnie de Jésus ; la seconde
est que plusieurs suppositions, qui fournissent dans ce
livre le commentaire au reste, sont l'invention de Pascal.
D'abord il invente l'engagement que prendrait, à ce
qu'il dit, la Compagnie entière au livre qu'un de ses
membres publie ; il invente également le partage des
directeurs sévères et des directeurs larges, mis en avant
selon les cas, afin de ne rebuter personne. La première
invention repose tout entière sur les autorisations d'im-
primer requises, pour chaque ouvrage écrit par un jésuite,
III. LES JANSÉNISTES 305
des autorités de la Compagnie. Cela marque une solida-
rité, mais non pas plus étroite que celle qui lie entre eux,
par une pratique pareille, les membres de tous les autres
ordres. En certains cas, il faut bien admettre que cette
solidarité ne laisse pas d'être assez lâche. En feignant
qu'elle engage, dans ce que chacun écrit, les jésuites plus
que les autres, Pascal ne suivait que sa fantaisie. Le
second point n'a pas de fondement du tout, et tout ce
qu'il en tire n'est qu'en l'air.
On sait quel fut l'effet considérable des Provinciales
sur l'opinion. Elles rendirent au parti battu quelques-uns
des avantages de la victoire. Tout accablé qu'il était en
principe, elles lui donnaient un aspect redoutable; le faux
ascendant que lui prêtaient ces Lettres prenait corps dans
l'imagination ; tous les tenants de Port-Royal passèrent
pour gens considérables. Même à Rome on les ménagea ;
on ferma les yeux sur la duplicité qui, en même temps
qu'ils souscrivaient la condamnation de l'hérésie, leur
faisait nier qu'ils l'eussent professée. On fît signer à tous
les adhérents un formulaire qui réprouvait les cinq propo-
sitions. C'était exiger le point de droit, réservant, comme
on disait, le point de fait. Cet arrangement s'appela la
paix de Clément IX.
Elle cessa quand, sur la fin du siècle, fut rédigé le
fameux Cas de conscience des quarante docteurs^ et que
parurent les Réflexions morales sur le Nouveau Testa-
ment du P. Quesnel. Ces ouvrages remirent tout en ques-
tion. En même temps, le caractère politique de l'agitation
se découvrait avec éclat. Louis XIV était résolu à ne plus
rien souffrir de ce côté. De 1709 à 1710, il dispersa le
Port-Royal de Paris et rasa le Port-Royal des Champs.
La fameuse bulle Unigenitus fut lancée en 1713. Ce fut
la fin de l'existence visible et officielle du jansénisme.
Il continua de s'agiter sous le masque. Plusieurs er-
Dimier. Préjugés 20
306 LA REVENDICATION DES SECTES
reurs, qu'il avait semées, se perpétuèrent parmi les fidèles
et dans le clergé jusqu'à la Révolution. A de très rares
exceptions près, il n'existe plus maintenant en France
que chez des libres penseurs et à l'état de sympathie
historique.
Nos maîtres de rhétorique composent un grand cha-
pitre de l'influence de Port-Royal sur la littérature fran-
çaise. Il est de fait que Racine y fut élevé et que Pascal
en prit la défense. Mais ni l'un ni l'autre ne figure dans
l'histoire comme partie de leur société. Pascal différait
d'eux par beaucoup de ses idées, et Racine écrivit contre
eux, sous forme de lettres, les plus piquantes satires qu'ils
aient essuyées. Ni l'un ni l'autre ne tient d'eux pour le
style. Ceci avoué, il faut reconnaître que l'influence de
Port-Royal se réduit à rien ou à peu de chose.
Ni le grand Arnauld, ni Lemaître, ni Singlin, ni Lan-
celot, ni Lenain de Tillemont, encore moins Dubois, ni
Barbier d'Aucour n'ont laissé d'ouvrage en renom, ni
servi de modèles à personne.
Le nom de cette école est médiocrité. Seul Nicole fut
lu et prisé. 11 n'en est pas tout à fait indigne. Il y a delà
sagesse dans ses Essais de Morale et quelques pages heu-
reuses dans sa Logique. Hors de là, leur renom d'hellé-
nistes est ce qui leur mérite encore le plus d'éloges. Rien,
après tout, n'a eu tant de lecteurs que leur Jardin des
Racines grecques ; on a tort de le négliger maintenant ;
j'incline à le regarder comme leur plus bel ouvrage.
Quant au tour de sévérité qu'on assure qu'ils donnè-
rent à la morale du temps, et qu'on prétend relever jus-
que chez Bourdaloue, ce tour n'est pas autre chose que
l'attitude nécessaire de tous les moralistes et de tous les
prédicateurs. On ne propose pas de réforme aux foules
qui ne soit sévère ; les mesures et les adoucissements ne
m. LES JANSÉNISTES 307
viennent que dans les cas particuliers et en face des per-
sonnes. Ainsi M""" Gornuel disait de Bourdaloue : « Le
P. Bourdaloue surfait dans la chaire, mais dans le confes-
sionnal il donne à bon compte. » Sainte-Beuve dit à
propos de cela : « Ce sont là des mots spirituels qui ne
prouvent rien. » 11 me semble, au contraire, qu^ils expri-
ment la vérité et la nécessité des choses. En croyant sai-
sir Toeuvre du jansénisme par là, j'ai peur qu'on ne sai-
sisse encore qu'une ombre.
Au demeurant, dans les lettres comme ailleurs, le plus
important du jansénisme vient des Provinciales et y re-
tourne. Le mal que ce livre fît aux jésuites est une chose
qui dure encore, comme celui que Tartufe fît à TÉglise.
Aussi bienTattaque des Provinciales ne pouvait-elle évi-
ter de nuire à la cause de la religion elle-même : entre
les mains de ses ennemis, ce livre fait pendant à Tartufe,
quoique d'un effet moins populaire.
Les jésuites y ont répondu avec beaucoup de perti-
nence. Le P.Nouet fît paraître dans le temps des ripos-
tes ; mais c'est surtout le livre du P. Daniel qu'il faut
recommander à cet égard. Ses Entretiens de Cléandre et
dEiidoxe sont le meilleur guide qu'on puisse trouver
pour une reconnaissance exacte, tantôt du fond de cha-
que question, tantôt de la polémique elle-même, brouillés
par Tesprit de parti.
CHAPITRE XIII
LA CRITIQUE DES ANCIENS IMPOTS
Les préjugés dont il reste à parler sont dirigés prin-
cipalement contre les derniers siècles de la monarchie
française. Ce sont ceux qui servent plus ordinairement
à justifier la Révolution.
Rien n'en fait mieux sentir l'importance, par exemple,
que de les voir former la partie principale du livre de
V Ancien Régime de Taine.Ce probe esprit, ce lucide his-
torien donnait asile à ces préjugés comme tout le monde.
Il ne fallut rien moins que le spectacle de la Révolution
en exercice pour le faire douter des reproches écrits chez
lui sous la dictée de la Révolution en promesse.
Quant aux critiques qu'on fait de l'impôt, j'en parlerai
autrement que de toutes celles qu'on a vues jusqu'ici.
C'est qu'en effet la fiscalité moderne doit être regardée
comme supérieure à l'ancienne, et ce qui suit en contien-
dra la preuve.
Dans cette question cependant veulent être distingués
des considérants importants, que le commun des écono-
mistes omet. L'omission de ces considérants leur sert
à noircir l'ancien fisc, représenté chez eux comme un com-
ble de désordre. La dîme, les corvées, la gabelle, l'em-
prunt, les traitants, l'altération des monnaies composent
le portrait qu'ils en font, et qu'ils opposent à l'ordre par-
fait de nos budgets. Là-dessus on ne manque guère d'ajou-
ter, en forme de conclusion souveraine, que la vieille
LA CRITIQUE DES ANCIENS IMPÔTS 309
monarchie a péri par ses finances ; quelques-uns disent
« s^est effondrée ».
La grossièreté du terme suffit à faire sentir Fimper-
tinence de la pensée. On peut répondre tout de suite à
cette conclusion, que les finances de la Restauration ont
été ce qu^on a vu de plus irréprochable, et que cela n'a
pas empêché la Restauration de « s'effondrer », sous le
même effort des mêmes entrepreneurs de Feffondrement
national.
Une institution comme la monarchie française ne
périt pas comme une maison de banque. C'est se moquer
de prétendre qu'une royauté de dix siècles a pu recevoir
la mort d'une mauvaise gestion financière, qui durait
depuis aussi longtemps qu'elle, qui en dix siècles ne
l'avait pas tuée, et qui, loin d'empirer quand ce dénoue-
ment survint, allait, de l'aveu universel, en s'améliorant
tous les jours.
Oserai-je ajouter que, de quelque manière qu'on ex-
plique ce point d'histoire, assez d'hommes illustres ont
laissé dans notre pays la réputation de financiers habiles
pour que la critique qu'on oppose à nos anciennes
finances soit mitigée. Charles V, Charles VII, Louis XI,
Louis XII, Sully, Colbert, le cardinal Fleury, sont autant
de preuves que quelque science des finances a précédé
dans notre pays la fiscalité moderne. Ajoutez les talents
qu'il a bien fallu déployer pour venir à bout de tant de
guerres coûteuses, pour encourager magnifiquement l'art
et l'industrie nationale, pour mener parfois les deux
ensemble et de front. Catherine de Médicis bâtissait en
pleine détresse des guerres civiles. Louis XIV sut mener
à terme la grandiose entreprise de Versailles.
On répond à cela, tantôt que ces princes vivaient
d'expédients, tantôt qu'ils pressuraient les peuples. Mais
on pourrait soutenir que les expédients étaient justement
310 LA CRITIQUE DES ANCIENS IMPÔTS
Vart de ces temps-là ; et quant à pressurer les peuples,
à qui fera-t-on croire qu'une nation soit capable de durer
et de prospérer à ce prix ? La réponse à ceci est dans le
fait de Texistence, de la durée et de la puissance de Tan-
cienne France, qui, malgré ce qu'on allègue, suppose
nécessairement de l'ordre dans les finances.
Cependant, comment nier plusieurs faits de cette his-
toire ?
L'altération des monnaies est certaine. Elle dura de-
puis Philippe le Bel jusqu'au cardinal Fleury. Durant
cinq siècles, entre plusieurs moyens de suffire aux dé-
penses publiques, la monarchie française connut et pra-
tiqua celui qui consiste à remettre en cours pour leur
valeur ancienne des monnaies refondues dont on rédui-
sait le titre.
Le recours aux traitants n'est pas plus contestable.
Le roi empruntait à usure ; d'avides marchands d'argent
étaient indispensables à l'entretien de son trésor. C'é-
taient des juifs, ou de ces Italiens qui faisaient nommer
Lombards tous ces prêteurs. Scipion Sardini prêtait à
Catherine ; les traitants de Louis XIV sont demeurés
célèbres ; l'histoire de la fortune et de la ruine de finan-
ciers comme Bourvarlais emplit de son tapage tout le
dix-septième siècle.
Ces pratiques ont pour vivant commentaire les em-
barras financiers qu'on voit se déclarer à des époques
diverses : pour ne compter dans les temps modernes
que quelques-uns des principaux, ceux de 1575, de 1645,
de 1709, de 1770. Embarras signalés par des désordres
et des irrégularités de tout genre : paiements de rentes
ajournés, consolidations, pensions supprimées ou réduites,
emprunts obligatoires ; auxquels répond le redoublement
d'impôts, avec l'état de violence et d'agitation qui s'en-
suit.
LA CRITIQUE DES ANCIENS IMPÔTS 311
L'objet de ce chapitre est de fournir la vraie philoso-
phie de ces faits.
Et d'abord remarquons que les anciens impôts n'ont
causé de ces agitations, ne motivent dans la postérité la
réclamation dont on parle, que par intervalles seulement,
non pas d'une manière continue. Ce désordre ne se voit
que dans des temps de détresse: détresse publique, dont
les causes tiennent à des circonstances exceptionnelles.
Tantôt c'est la guerre étrangère, et tantôt la guerre
civile, quelquefois les famines, inévitables alors. Le fait
est facile à vérifier ; les conséquences en sont remar-
quables.
Car en réalité, qu'est-ce que de mauvaises finances ?
Celles dont l'effet est de doubler les impôts sans cause
notable, particulièrement sans aucune de celles qui
tiennent à la guerre. Il en est des Etats comme des par-
ticuliers. Mauvais économe n'est pas celui que les em-
barras d'argent travaillent en temps de dépenses excep-
tionnelles, mais celui qui manque d'argent dans le
cours ordinaire des choses, parce qu'il est incapable
déménager ses ressources. Le degré d'embarras où l'on
tombe est moins ce qu'il faut considérer que les circons-
tances dans lesquelles on y tombe. Ce degré d'embarras
peut venir de quelques causes générales, que la sagesse
même n'a pu vaincre. Ainsi la République est mauvaise
financière, les impôts grandissant toujours sans qu'on
en puisse donner de raison, ni dire quelles circonstances
nouvelles entraînent cet accroissement de charges. Au
contraire, les finances compromises de François P', de
Catherine de Médicis, de Desmarets à la fin du règne de
Louis XIV, de l'abbé Terray vont avec les embarras
de l'Etat ; elles sont l'effet de maux qui s'étendaient à
tout.
312 LA CRITIQUE DES ANCIENS IMPÔTS
Tout le monde subit la gêne de ces temps-là, le roi en
son privé comme la France, les puissants comme les
faibles, les riches comme les pauvres. C'est en pareil cas
qu'on a vu les rois de France porter leur argenterie à la
Monnaie. C'est à de pareilles détresses que nous devons
la perte de cette fameuse vaisselle d'argent de Louis XIV,
meubles, bassins, caisses d'oranger, dont la tapisserie
des Maisons royales nous conserve les magnifiques ima-
ges. Au contraire, la paix rétablie avait pour effet de
remettre tout en ordre chez les particuliers comme chez
le roi.
C'est ce qu'on vit après le traité des Pyrénées, sous
l'administration de Colbert, entre 100:2 et 1071. Les
finances alors furent parfaites et, quant aux résultats,
propres à contenter les plus difficiles.
Ainsi en fut-il sous le cardinal Fleury, dans les vingt-
deux ans qui vont de 1720 à 1748. Cette période est la
plus prospère à cet égard que l'ancien régime ait con-
nue. Des signes non équivoques l'attestent. Tous les six
ans chaque adjudication des Fermes marquait une plus-
value nouvelle. En ce temps-là se place la longue surin-
tendance du contrôleur Orry, maintenue près de quinze
ans. Alors se rend sensible l'essor de l'industrie ; le bien-
être des villes grandit, comme la richesse dans les cam-
pagnes. En vingt endroits, dans nos campagnes, nous
rencontrons des fermes de ce temps-là. La bâtisse en est
admirable, tout y rappelle l'aisance des anciens maîtres.
Je laisse le style, qui les met bien au-dessus de ce qu'on
voit construire aujourd'hui.
Nous avons peine à imaginer les ressources qui se
trouvaient alors dans les petites villes et même dans des
villages, ressources depuis concentrées en quelques points
de la France, et dont la dispersion composait un état
de choses infiniment digne d'être regretté. Par exemple,
LA CRITIQUE DES ANCIENS IMPÔTS 313
le château d'Arnouville près de Gonesse, qui fut bâti par
les Machault, possédait une grille de fer orné, depuis
transportée aux Vaux-de-Gernay, qui est un chef-d^œuvre
de Tart. Voici ce qu'on lit dans d'anciennes descrip-
tions :
Cette grille, composée par M. Contant, a été exécutée par
Nesle, serrurier établi à Arnouville, homme supérieur en son
genre.
Qu'on se figure ce serrurier artiste établi dans ce vil-
lage des environs de Paris, et qu'on mesure sur un tel
détail le degré de développement de ces temps-là.
Durant les périodes dont je parle, on ne voit pas d'em-
barras chez le prince, aucune plainte ne s'élève dans le
peuple. Ce qu'on allègue de détresse n'est qu'en cer-
tains moments. Notre erreur l'étend à tout l'ancien ré-
gime ; nous prenons les plaintes d'une année pour la
doléance des siècles.
Divisons les reproches, comme il est légitime.
Louis XIV, dit-on, a fait des guerres ruineuses : c'est
un reproche à sa politique, ce n'est pas un reproche à ses
finances. Les ministres, ajoute-t-on, ont dilapidé ; mais
il n'y a pas d'exemple que cette dilapidation ait causé le
mauvais état des choses. Elle ne nuit pas dans la pros-
périté, et la détresse d'argent n'en est jamais l'effet.
De tout ceci je conclus que le nom de mauvaises finances
n'est pas applicable au passé. Toute condamnation géné-
rale, qui tend à représenter le désordre installé dans le
trésor royal et le défaut d'économie publique comme
l'état constant de l'ancienne France, est contredit par ce
peu de réflexions.
Cependant ce n'est pas sans raison qu'on remarque
d'anciennes imperfections à cet égard. Qu'est-ce donc
314 LA CRITIQUE DES ANCIENS IMPÔTS
qu'on peut reprendre dans les finances d'alors ? Leur
instabilité.
Elle est manifeste. Ce qu'on vient de lire la confirme.
Prospères en temps de prospérité, les finances de l'an-
cien régime sont sujettes à tomber, en cas de malheurs
publics, sous le poids de dépenses extraordinaires. C'est
un inconvénient que notre siècle évite, et qu'il convient
de considérer.
On trouvera que cette instabilité n'était l'effet d'au-
cune mauvaise gestion particulière, mais de l'instabilité
générale des fortunes. Quant à celle-ci, les signes s'en
manifestent de mille manières. Il faudrait n'avoir jamais
rien lu pour ignorer dans quelles conditions irrégulières
on jouissait jadis d'une grande fortune. Les revenus ne
pouvaient s'assurer. Riche une année, on était pauvre
l'autre. De là venait pour les particuliers la nécessité des
expédients ; de là tant d'entreprises que l'on ne pouvait
achever, tant de bâtiments laissés en cours d'exécution.
Le défaut de grande industrie, l'état naissant du cré-
dit, causaient cela ; la mobilité des capitaux, dont béné-
ficient les modernes, n'était pas soupçonnée alors. Tout
le bien était en terre, sur laquelle les saisons ont une
influence souveraine ; l'état des récoltes réglait tout :
l'inclémence d'un été troublait la recette publique, un
hiver excessif ruinait le pays. On sait quel fut l'effet de
celui de 1710.
Un économiste éminent, M. Stourm, paraît oublier
cela quand, faisant le procès de ce temps-là et rappor-
tant le peu d'exactitude avec lequel fut payé l'emprunt
de 1709, il écrit ;
Une fois l'emprunt réalisé, les excuses ne manquèrent pas
pour ajourner réchéance promise : déficit imprévu dans la
rentrée des impôts, rigueur d'un hiver exceptionnel, conti-
nuation de la guerre.
LA CRITIQUE DES ANCIENS IMPÔTS 315
N'est-il pas étonnant d^'entendre appeler excuses des
causes aussi certaines que les circonstances dont il s'agit?
Un hiver durant lequel on raconte que la mer gela sur
nos côtes fait cependant un contretemps que toute la
sagesse de M. Léon Say eût été impuissante à conjurer
alors. Il y a du ridicule dans ce reproche des modernes,
et dans cette fatuité qui les fait s'affranchir en idée de
la sujétion des éléments.
Ce que l'ancien régime en pareil cas faisait mal, per-
sonne n'aurait pu le mieux faire. Ces effets tenaient à
des causes que l'initiative d'aucun homme, le jeu d'au-
cune institution ne pouvait changer. Une fiscalité cer-
taine et permanente était alors parfaitement impossible.
Tout Fart consistait en ce temps-là à amasser un trésor
pour le besoin. Le salut de l'État était le même que celui
d'un journalier, qu'une maladie ruine. On ne dira jamais
assez à quel point les écrivains spéciaux en ces matières,
ignorants du point de vue de l'histoire générale, tout
renfermés dans les rubriques d^une dogmatique intolé-
rance, ont parlé faussement du passé.
Il est superflu, écrit l'un d'eux (repoussant les doctrines
d'un financier d'alors), il est superflu de réfuter de pareils
sophismes. Même en 1709, ce tableau ne pouvait illusionner
qu'un ministre aveuglé par les nécessités du moment.
Je demande à quoi l'auteur prétend qu'un ministre
ait égard, sinon aux nécessités du moment. Il dit « aveu-
glé » : c'est fort bien, et on ne peut défendre Vaveugle-
ment. Cependant il faudrait se convaincre que la situa-
tion d^un écrivain qui, au nom d'un système, juge l'his-
toire tranquillement, sans autre risque pour lui que d'être
sifflé, n'a que peu de rapport avec celui d'un ministre
qui, voyant se vider ses coffres, n'a que le moment pour
les remplir. Les nécessités qu'il éprouve n'ont pour effet
316 LA CRITIQUE DES ANCIENS IMPÔTS
ni de l'éclairer, ni de Taveugler ; elles commandent, et
c'est bien assez. La réflexion et la lumière sont bienve-
nues en d'autres temps.
Tel est le tableau d'ensemble qu'il faut se représenter,
si l'on veut comprendre de quelle sorte l'ancien régime
vécut en matière d'impôts. Il faut entrer maintenant
dans quelque détail.
Je rappelle que les impôts d'alors étaient la taille, la
capitation, et les dixièmes ou vingtièmes, comme impôts
personnels et de répartition, c'est-à-dire réglés pour cha-
cun sur les sommes qu'il faut obtenir ; impôts person-
nel, dis-je, l'impôt réel étant à peu près impossible alors,
à cause de la difficulté d'estimer ce que chacun possé-
dait. C'était, en second lieu, la gabelle et les aides,
impôts indirects et de quotité, c'est-à-dire fixés en eux-
mêmes.
Ce qui fait que dans les temps difficiles on les sup-
portait malaisément, c'est que les premiers étaient irré-
guliers et que les autres étaient fort chers. Ceux-ci
étaient atTermés par l'Etat. On sait que cette ferme fut
l'institution de Colbert ; il institua quarante fermiers
généraux, dont l'engagement était renouvelé tous les six
ans. Le système n'allait pas sans abus ; mais on n'y pou-
vait remédier, faute de l'outillage obéissant que les Etats
modernes possèdent dans leurs administrations. Ce que
nous appelons de ce nom n'existait pas et on ne pouvait
songer à les créer.
La Ferme en tenait la place au mieux dans les levées
d'impôts indirects. Pour les autres impôts, on se servait
de collecteurs choisis dans chaque endroit, à qui revenait
le soin de recueillir l'impôt au nom du roi. Cette insti-
tution de la collecte entraînait des inconvénients qu'on
imagine; mais tout moyen manquait de la remplacer. Un
LA CRITIQUE DES ANCIENS IMPÔTS 317
receveur rassemblait dans ses mains Targent levé par
les collecteurs. Pour établir quelque contrôle effectif de
la gestion de ce dernier, on inventa de faire se succéder
dans une charge trois receveurs, dont le premier rentrait
en fonction au bout de trois ans ; on les nomma rece-
veurs triennaux ; la gestion de Tun servait de contrôle à
celle de l'autre. Pour les receveurs généraux, le système
fut d'en mettre deux dans la même charge, et par chaque
généralité.
Tous ces efforts attestent assez les embarras qui
tenaient à l'état de choses, et que seul un certain pro-
grès des choses pouvait changer. Les vices de la levée
s'ajoutaient, en temps de crise, à l'impopularité de Tim-
pôt.
Tout ceci fait comprendre pourquoi, dans ces temps-
là, la monarchie ne put éviter les expédients.
En 1711, elle souffrit que le clergé rachetât 4.000.000
de capitation annuelle, pour une somme de 24.000.000.
C'était, disent nos économistes avec pompe, emprunter
à seize pour cent. Mais ils oublient d'ajouter une
remarque ; c'est que les traitants prêtaient à vingt-cinq.
En 1713, une réduction de deux cinquièmes des rentes
sur l'Hôtel de Ville eut lieu. Faillite officielle^ disent
nos économistes. Je leur demanderai si les conversions
de rente que nous subissons à présent ont un effet diffé-
rent de cette « faillite ». Ils allégueront qu'elles sont plus
régulières. Je l'avoue. J'avoue que cette régularité est un
avantage des modernes ; mais quant à l'injustice, elle
n'est ni pire ni moindre d'un côté que de l'autre, et les
gros mots sont de trop.
Aussi bien, ne croyons pas que ces expédients aient
contenté l'ancienne monarchie, et qu'elle n'ait rien fait
pour y parer. Il faudrait au surplus entrer dans tout le
détail, il faudrait demander si un certain nombre de faits
318 LA CRITIQUE DES ANCIENS IMPÔTS
qu'où nous dépeint sous les couleurs les plus noires
n'avaient pas quelques avantages, dont on eut Tart de
profiter.
Melon Véconomisie, dont Y Essai politique sur le Com-
merce est un des livres les plus intéressants qui existent
sur la matière, garantit sérieusement que l'altération
des monnaies a des avantages. Elle favorise, dit-il, le
débiteur en lui donnant le moyen de se libérer avec une
moindre quantité de métal. Un érudit des plus conscien-
cieux, M. Gallerj, dans Y Histoire du Pouvoir royal d'im-
poser, justifie en termes parfaitement mesurés la fisca-
lité de Philippe le Bel. 11 démontre que les chroniqueurs
dont le témoignage sert à décrier ce roi, Guillaume de
Nangis, Girard de Frachet, ainsi que les Chroniques de
Saint-Denis, ont été mal interprétés.
Du côté des traitants, on sait avec quelle énergie la
monarchie se défendait. Il n'y a peut-être pas de spec-
tacle plus curieux, dans l'histoire, que celui de ces
Chambres ardentes où la couronne, par un ordre extraor-
dinaire que l'évidence de ses droits légitimitait à tous
les yeux, rétablissait ses finances aux dépens de ceux
qui les avaient pillées ; vraie revanche djes pouvoirs
nationaux sur les puissances d'argent, non moins propre
à manifester la haute dignité de ceux-là qu'à corriger
l'abus qu'on ne pouvait ôter. M. Drumont a loué mainte
fois cette procédure ; mais il a eu tort de l'interpréter
comme une poursuite exercée contre la spéculation :
c'est proprement de la part du roi une reprise de ce qui
lui appartenait.
Pour mettre dans tout son jour cette question des
impôts et rendre à l'ancien fisc ce qui lui revient d'apo-
logie à cet égard, rien ne vaudra de mettre en face de ce
fisc ce que les écrivains réformateurs ont opposé en fait
de réformes. Rien ne peut mieux servir à apprécier le
LA CRITIQUE DES AXCIEiNS IMPÔTS 319
bien contenu dans ce régime imparfait que l'examen des
récriminations qu'il soulevait.
Les plus anciennes en date sont exprimées dans le
livre de la Dime royale^ ouvrage célèbre de Vauban, com-
posé en 1698 et remis au roi en 1707.
C'était un très grand homme de guerre ; ses théories
de finances n'ajoutent rien à sa gloire. On les a vantées
cependant, mais par opposition seulement à Louis XIV,
puisque les plus empressés à l'en louer ne laissent pas
d'avouer quelles sont mauvaises. 11 y a là-dessus des
mots qu'on ne peut trop admirer.
Quoique ce projet (le projet de Vauban) dit Léon Say, fût
impraticable^ il n'en fait pas moins le plus grand honneur à
rhomme de génie qui en est Fauteur.
Quoique ce mot, dirai-je, justifie à naerveille le soin
que prit Louis XIV de faire taire Vauban, il n'en met pas
moins dans tout son jour l'inexprimable frivolité d'esprit
d'un grand pontife de la finance. En cette matière la plus
rigoureuse de toutes, vantée même à ce titre par ceux
qui la professent, louer un réformateur d'avoir fait un
projet que l'on déclare impraticable^ le louer de cela
quand on prétend pour soi-même à l'honneur de réformer
les erreurs en ce genre, de redresser les torts et de gou-
verner l'Etat, je demande de quel nom cette folie-là se
nomme.
Tout ce que cette science compte d'autorités se réunit
contre l'impôt unique ; il est traité d'utopie partout ;
cependant il fait le fond du livre de la Dîme royale. De
ce livre il passa bientôt à l'école célèbre des physio-
crates.
On sait quel empire elle avait pris à la veille de la
Révolution. Quesnay, Gournay Turgot, et plus tard
320 LA CRITIQUE DES ANCIENS IMPÔTS
Dupont de Nemours, en sont les représentants fameux.
On en dédia les doctrines à Louis XV. Quesnay, qui,
comme médecin de M"* de Pompadour, avait son loge-
ment à Versailles, eut l'honneur de voir tirer par le roi
la première épreuve de son Tableau économique. Cette
école publiait un journal, les Ephémérides du Citoi/en,
plus tard remplacé par les Nouvel/es Ephémérides, que
dirigea l'abbé Bandeau.
J'ai dit que leur principe était Timpôt unique. On en
chargeait la terre, et, dans le revenu de celle-ci, ce qu'on
appelle le produit net. Ainsi établi, croyait-on. sur la
source de toute production, on tenait pour certain que
tout le monde le supporterait, par un effet du soin que
prendrait le producteur de s'en payer sur le genre humain.
Dans ce système, en somme, le laboureur compte pour
fermier de Timpôt, désigné tel par la nature. Cette som-
bre extravagance fît une fortune immense. Elle ne trou-
vait pas de contradicteurs, les tenants du système ayant
fait en sorte d'occuper toutes les avenues de la publicité.
Ils encoururent pourtant le satire de Voltaire, dans son
roman de Y Homme aux quarante écus.
Tels sont les remèdes que l'invention des gens de
lettres proposait aux abus de l'ancienne fiscalité. Il n'est
pas pour celle-ci de meilleure excuse.
La Révolution ne fut au propre qu'une continuation
de ces folies. Exécutée par des bêtes féroces, selon le mot
de Rivarol, on sait assez que les gens d'esprit en furent
auteurs. A cet égard comme à plusieurs autres, elle offre
le tableau de livres mis en action. C'est donc un abus de
prétendre qu'en présence des inconvénients que j'ai
rapportés tout à l'heure, elle ait le moins du monde traité
le mal.
Ce traitement ne fut jamais son fait. Il s'est achevé
depuis la Révolution ; il était commencé avant elle. Ce
LA CRITIQUE DES ANCIENS IMPOTS 321
qu'elle inventa ne fît qu^en troubler le cours, soit en le
contrariant en effet, soit en le compliquant d^imbéciles
chimères.
Longtemps avant 1789, ces questions de finances
étaient traitées par des hommes de la profession, qui
consignaient leur expérience dans les livres. Melon, ci-
dessus nommé, Forbonnais, Dutot, furent en possession
sur cette matière de lumières que ne connurent jamais
les physiocrates. Avec ce mouvement des auteurs allait
un progrès de réformes. Un édit du cardinal Fleury
assura en 1726 la fixité des monnaies, que les circons-
tances rendaient enfin possible. Cet édit l'eût assurée pour
toujours, sans la Révolution, qui au bout de soixante-
cinq ans, en 1791, rompit précisément cet ordre, qu'on
nous fait croire qu'elle établit.
Necker, pour notre malheur à demi phvsiocrate, mais
financier de profession, décréta avantageusement une
fixité de la taille, qu^on ne put plus changer sans que
(comme c'était le cas pour les autres impôts) le Parlement
eût donné son avis. Cela fut en 1780. En 1787 , l'assemblée
des Notables réunie par Louis XVI formula le principe
de l'impôt mobilier, fixé d'après l'habitation de chacun ;
principe excellent dont aucune théorie n'avait préparé
l'invention et qui ne vint que des conseils de Texpé-
rience, dirigeant Teffort naturel en vue de Tamendement
des choses.
Les amis de la Révolution, attachés en histoire au
fatalisme évolutionniste, ne manquent pas de voir dans
ces elTets la Révolution elle-même et son souffle, qui
commençait d'emporter la société. Cependant il est sûr
que ces réformes furent accomplies selon le mode et les
procédés de l'ancien régime ; il n'est pas moins sûr que
la Révolution en exercice fît tout le contraire.
DiMiER. Préjugés 21
322 LA CRITIQUE DES ANCIENS IMPÔTS
L'œuvre de celle-ci fut de brouiller tout, sous l'empire,
d'une part, de la physiocratie, de Tautre, de la philoso-
phie nouvelle des Droits de Thomme.
Léon Say ose assurer que la physiocratie n'eut pas de
part à la Révolution. C'est une fantaisie de cet auteur. Il
ne s'agit pas seulement d'une influence sur les esprits^
prouvée par je ne sais combien de témoignages, mais
d'une influence dans les faits. L'impôt unique, que
la Révolution voulut établir, sa volonté que cet impôt
fût l'impôt foncier, la suppression des impôts indirects,
qu'elle entreprit, sont les propres principes de l'école
physiocralique. Dupont de Nemours représentait cette
école à la Constituante et dans l'assemblée des Cinq-Cents.
Ce qui fit supprimer la gabelle à la première de ces
assemblées ne fut pas seulement l'esprit démagogique,
mais aussi l'attachement au principe.
La gabelle était impopulaire moins en soi que parla
manière dont cet impôt était perçu. C'était le cas de
beaucoup de ces anciens impôts. L'inégalité de droits de
province à province était ce qui en rendait le poids insup-
portable ; il faut ajouter les variations qu'elle subissait
d'une année sur l'autre ; pourtant les plaintes qu'elle
soulevait par là ne furent pas les seules causes que Ton
considéra. En effet, il est remarquable que le Directoire
proposa bientôt de la rétablir. Ainsi ce qu'on en redou-
tait n'étaient pas les effets, mais l'illégitimité philosophi-
que, sur laquelle on fut moins scrupuleux dans la suite.
Le ministre du Directoire disait :
Il faut peut-être un grand couraj^e pour oser replacer sur
la liste des revenus publics le produit de certaines conlribu-
tions^ que des déclamalions, fondées sur dos abus qui ne peu-
vent plus renaître, ont discréditées dans l'opinion pul)liquc.
Ainsi la proposition de percevoir un droit, quelque modique
qu'il soit, sur la consommation du sel devra naturellement
LA CRITIQUE DES ANCIENS IMPÔTS 323
se présenter avec une extrême défaveur. Elle rappellera de
douloureux souvenirs. Que peut-il y avoir cependant de com-
mun entre ce régime dévorant et rétablissement d'un droit
à l'extraction des marais salants ?
En effet, comment trouver une ressemblance entre
l'impôt sur le sel et la proposition de percevoir un droit
sur la consommation du sel ? Il aurait fallu être bien
pointilleux pour cela. L'Empire passa aux effets. Il réta-
blit tous ces impôts, celui des boissons en 1804, celui du
sel en 1806 ; celui du tabac fut rétabli en 1808. Le peu-
ple de France recommença à payer des droits contre
lesquels on veut nous faire croire que la Révolution fut
faite.
Il est remarquable que, dans la Constituante, Malouet
avait réclamé en faveur de la gabelle, disant qu^elle
n'était devenue odieuse que « par le régime qui était
suivi et par l'excès de son poids ». Mais la philosophie
ne voulait rien entendre ; elle s^'imposait contre les néces-
sités d'Etat. Elle s'imposait contre Topinion même, qui
s'accommodait au contraire des impositions indirectes.
Nous en tenons le précieux aveu de Dupont de Nemours,
qui, à titre de physiocrate, réprouvait justement le prin-
cipe de ces impositions. Devant la Constituante il disait:
Cédons à l'opinion^ maintenons ces impôts. En passant,
je prie le lecteur d'admirer cette méthode de gouver-
nement : « Organes, disait Dupont de Nemours, de Topi-
nion publique dans des temps orageux, nous sommes
obligés d'en suivre l'impulsion et de léguer à nos enfants
le sort de Téclairer : elle veut des contributions indirec-
tes *. )>
Rien n'est plus formel, ni moins suspect. Dupont de
1. Léon Say, les Solutions démocratiques de la question de$ Impôts^
tome II, p. 22.
324 LA CRITIQUE DES ANCIENS IMPÔTS
Nemours parlait comme nos centres, qui font appel à
Topinion. Les gauches, repoussant cette théorie abjecte,
imposent leurs systèmes et triomphent ; ces systèmes
en soi sont absurdes, mais le procédé qui les fait préva-
loir est le bon. A cet égard alors, comme toujours, les
jacobins montrèrent plus de pratique politique que les
modérés. On supprima les impôts dont seuls les abus
déplaisaient, et au principe desquels Topinion tenait. On
les supprima, dis-je, jusqu'au jour où la nécessité, d'ac-
cord avec l'opinion, obligea d'anéantir sur ce point (comme
en plusieurs autres) V « œuvre » de la Révolution.
La philosophie des Droits de Thomme conseillait un
autre genre de folie. L'égalité devant l'impôt est son
fait.
On ne dira jamais assez combien ce principe d'égalité,
aisément célébré dans l'abstrait, engendre, en cette
matière particulière d'impôt, de questions insolubles et
d'absurdités. Il y a longtemps que tous ceux qui s'occu-
pent de ces choses ont remarqué la difficulté de déter-
miner l'incidence de l'impôt. Celui sur qui l'impôt est
levé n'est pas toujours celui qui le paie, par la raison
qu'il s'en dédommage dans les transactions qui s'ensui-
vent ; le marchand fait payer plus cher une denrée que
l'État impose : ainsi c'est le public qui paie. En mille
occasions et de mille manières cette transmission de
charge s'opère : tantôt l'impôt est recouvré tout entier,
tantôt seulement en partie, la diversité des relations
ayant pour elTet d'en faire mille mélanges. Ainsi l'impôt
du riche va frapper le pauvre, la justice est mise en
déroute, la prétendue égalité violée. De là vient que le
signe d'un sage impôt n'est pas de se déduire plus ou
moins de principes de justice (dans lesquels la moitié
des considérations nécessaires sont omises), mais d'être
recouvré avec facilité.
i
LA CRITIQUE DES ANCIENS IMPÔTS 325
A cet égard, les impôts que le siècle écoulé a payés
méritent d'être fort approuvés. La République, reprenant
Tœuvre de la Révolution, s'applique à les changer, pour
Tamour du principe.
Au nom de cette égalité, que de réclamations n'a-
t-on pas entendues contre le privilège qu"* avaient, dit-on,
les nobles de ne pas payer d'impôts autrefois ! La vérité
constante est qu'ils payaient ceux du dixième et du ving-
tième. Il n'y avait pas d'exception à ceux-là. Le clergé
les payait aussi. Il y joignait de plus ces fameux dons
gratuits, que la monarchie, dans les moments d'embar-
ras, réclamait de sa bonne volonté. La taille, il est vrai,
épargnait la noblesse ; cependant on se tromperait fort
de croire que cette exemption fût l'effet de la faveur ;
elle tenait à des raisons historiques qui longtemps cons-
tituèrent un droit.
Il faut considérer que la taille fut à l'origine et dans
son institution une aide qui remplaçait le service mili-
taire. Il est remarquable que les autres impôts relevaient
de la Cour des comptes, laquelle avait charge des biens
domaniaux ; au contraire, la taille relevait de la Cour
des aides. C'étaient deux administrations dont Charles V
avait voulu que les attributions fussent distinctes, pour
ne donner point d'ombrage à la fierté des seigneurs : à
Tune était remise la charge de ce que le roi exigeait
comme seigneur, à l'autre de ce qu'on lui devait comme
au roi. Le service militaire était de cette dernière sorte ;
un impôt par lequel on s'en dispensait n'eut garde de
tomber sur ceux qui continuaient de le rendre : c'est toute
l'histoire de la taille. Dans la logique de cette institution,
la seule plainte qu'on puisse formuler, c'est que d'autres
que les nobles continueiit de la payer ou d'en payer
l'équivalent, quoiqu'on n'ait pas laissé d'étendre à eux
l'obligation du service militaire. Dans ce point de vue,
3s0 LA CRITIQUE DES ANCIENS IMPÔTS
ce n'est pas l'ancien régime mais le moderne qui lèse le
roturier.
Il est certain, il est visible, il est palpable que tout
ce que la Révolution a entassé de plaintes à cet égard
ne fut jamais dirigé à des réformes, mais à l'agitation
démagogique seulement. On ne chercha pas autre chose
par la publication du Livre rouge ; la suppression de la
corvée, dont Turgot prit l'initiative en 1776, n'avait pas
d'autre but au monde.
On sait ce qu'était ce Livre rouge : un état des
dépenses de la cour, où se lisaient les pensions et les
dons de toute sorte. L'effet de ces documents répandus
dans la foule passe de bien loin leur portée véritable ;
ce qu'ils contiennent d'irrégulier fait scandale; les men-
tions les plus innocentes produisent au moins l'indigna-
tion. Ceux qui jetèrent ce Livre en pâture à l'opinion
le savaient. Leur intention n'était d'éclairer personne :
ils ne visaient qu'à la révolution. Dans le Livre rouge
dévoilé, les foules badaudes pensèrent contempler à la
fois tous les abus de Tancien régime.
Quant à la corvée, qui n'eut jamais d'injuste que ce
qu'il plut aux publicistes d'en écrire et de persuader, le
Consulat la rétablit purement et simplement, le 23 avril
1802. Abolie par le tyran Louis XVI la deuxième année
de son règne, elle revécut au bout de vingt-cinq ans
par les soins du soldat de la Révolution. 11 faut avouer
que l'acte révolutionnaire fut de la supprimer. On l'ap-
pela désormais prestation, c'est le nom qu'elle porte
aujourd'hui. Tout ce qu'on y changea fut que les chan-
tiers de travail furent rapprochés des lieux d'habitation
de chacun, et que les pouvoirs locaux eurent charge de la
répartir. Petits avantages, que Turgot aurait pu assurer;
mais il n'eût pas conquis par là le nom de redresseur
LA CRITIQUE DES ANCIENS IMPÔTS 327
d'un abus de l'ancien régime, que nos manuels ont le
front de lui maintenir,
La grande invention de la Révolution en ces matières
mérite une attention particulière. Il j faudrait un cha-
pitre à part et le ton relevé d'un poète écrivant dans le
genre du Lutrin ou de la Boucle de cheveux enlevée.
L'impôt en nature ferait le sujet heureux d'un ouvrage
héroï-comique, auquel on n'aurait que la peine de mettre
les rimes, les orateurs du temps ayant fourni le fond.
Dans ce monde de robins philosophes et de cuistres
qui formait alors les assemblées, le rêve d'un impôt levé
sur la denrée même, au milieu du tableau des champs,
ne pouvait manquer d'être approuvé. Les imaginations
fermentèrent là-dessus. Une fois de plus dans cet épi-
sode apparaît l'ignoble caractère d'hallucination littéraire
qu'épouse la Révolution. Tous ces badauds venimeux,
tous ces niais féroces, se forgeaient l'image d'une Bétique
purgée de l'appareil de registres et de bureaux et reve-
nue au simple appareil de l'âge d'or. Ils s'en repassaient
entre eux la séduisante peinture, et même semblent
n'avoir réclamé cet impôt que pour avoir le plaisir de la
peindre,
A la moisson, disait devant la Convention, à la moisson,
disait Dubois-Grancé, tout le monde est riche ; chacun est
émerveillé de la quantité de denrées qui rentre dans les
grandes ; on fait bombance, on n'en croit pas voir la fin.
Mais lorsque vient le mois de nivôse^ lorsque, après avoir battu
les semences, payé les domestiques, le bourrelier, le charron,
le maréchal, il faut encore acquitter la contribution aux
charges publiques, c'est là où l'on trouve à décompter. Le
laboureur doit détasser presque toute sa récolte pour aller
au marché échanger sa denrée contre le signe qui la repré-
sente à l'impôt... Il est donc de l'intérêt des cultivateurs, et
spécialement des moins fortunés, d'acquitter au bout du
328 LA CRITIQUE DES ANCIENS IMPÔTS
champ la contribution qu'ils doivent à la République, afin
que ce qu'ils remettent en grange leur appartienne en réa-
lité et cesse de les tromper par une fausse apparence de
richesse, qui n'est dans le fait qu'un dépôt onéreux *.
Admirez le sérieux de ce ton et le grave soin que pre-
naient de peigner ces proses stupides des gens qu'on nous
dépeint comme possédés de l'unique souci du salut public.
Ainsi s'est fleuri de nos jours M. Jaurès, dans le genre
épique. L'églogue de celui-là ne fut pas d'abord suivie;
l'Assemblée opposa la question préalable ; quelques-uns
pourtant la défendirent. L'abbé Charrier remarqua avec
bonheur que « l'impôt en nature effraie parce qu'on n'en
a pas Texpérience » ; Bouche, passant aux moyens, prit
sur lui d'assurer que « les municipalités ouvriraient des
enchères, où elles affermeraient à des particuliers, qui
paieraient en argent » : cette manière, ajoutait-il brave-
ment, « est douce et peu dispendieuse ».
Quelques restes de bon sens éteint, galvanisés par ces
sottises, jaillirent du sein de la Convention. Dédelej
répondit ; 1° que le fermier réclamerait de gros droits,
trente pour cent au moins, à cause du nombre incalcu-
lable d'agents qu'exigerait le recouvrement de l'impôt le
même jour sur une immense étendue ; 2' que certaines
récoltes ne peuvent attendre le collecteur ; 3" que celles
qui se font par petites quantités pendant longtemps,
comme des cocons, des noix, etc., ne se prêtent absolu-
ment pas à ce système ; 4° qu'une moisson égale est loin
de représenter toujours le même profit pour le proprié-
taire, et qu'on ne peut lever la même part de denrées sur
des terres dont les frais sont inégaux : ainsi il fallait
estimer chaque terre et le tracé du cadastre, qu'on pen-
sait éviter, n'en était pas moins nécessaire.
1. Stourm, les Finances de l'ancien régime, t. 1", p. 187.
LA CRITIQUE DES ANCIENS IMPÔTS 329
C'était en 1793. En 1795, devant les Cinq-Cents,
Dubois-Crancé renouvela sa proposition, l'histoire à la
main cette fois.
Les Romains, dit-il, percevaient l'impôt en nature. Les
Chinois^ le peuple le plus sage de V univers, font de même.
Cet argument était sans réplique. On sait qu'après
Aristée et Tityre, la Révolution ne vénéra rien tant que
Fo-hi, Kien-lon et Can-tchi, et après les Vies de Plu-
tarque que le livre Choukin. La Chine l'emporta. Le
projet fut voté, avec quel succès on l'imagine. Voltaire
écrivait plaisamment : « Les Lapons et les Samoyèdes
sont soumis à un impôt unique en peaux de martre, la
république de Saint-Marin ne paie que des dîmes pour
entretenir l'état de sa splendeur. » La France fut mise
à ce pas. La loi prit dix séances. On accorda l'impôt en
nature, d'abord pour la moitié, et puis pour les trois
quarts. Au bout d'un an, un rapport de Balland faisait
ouïr aux Cinq-Cents les résultats.
Ils étaient effroyables. Le désordre de la perception
en faisait la moindre partie ; le déficit passa toutes les
craintes. L'énorme amas de denrées remis aux mains de
l'Etat s'était perdu de vingt façons : on les rangeait dans
les églises confisquées ; la pourriture, les insectes, les
voleurs, les y consommèrent en partie ; les frais de garde,
de manutention, de transport avaient achevé de dévorer
le reste. Dubois-Crancé n'en défendit pas moins son sys-
tème avec intrépidité. Il traita les autres projets de chi-
mères» Selon lui, un cadastre exact était impossible. « La
véritable répartition, dit-il, la plus approximative du
moins, se trouve dans les mains de la nature. » Et, con-
tent de cette gentillesse, il ajoutait ; « Par la manière
dont elle distribue ses bienfaits, elle indique elle-même
où est la richesse, où est la misère. »
330 LA CRITIQUE DES ANCIENS IMPÔTS
Le régime ainsi défendu prolongea un an son exercice
En 1797 seulement, après deux ans de désordre bur-
lesque et d'alîreux gaspillage, on se résolut de terminer
la gageure. Tel est en abrégé le trait le plus remarqua-
ble de la réforme de l'impôt sous la Révolution.
Je parle des systèmes réguliers. Quant aux faits d'ex-
pédients, c'est mieux encore. La fixation du maximum,
les réquisitions de denrées à main armée, firent voir,
après trois quarts de siècle de progrès ininterrompus
vers la fixité des finances, un retour à des mesures d'ex-
ception dont la violence passait tout ce qu'on avait connu.
Gambon, pour encourager le commerce, proposait d'in-
terdire la lettre de change. Mais par compensation nous
eûmes les assignats : témoignage fameux et éternel des
capacités financières déployées par les réformateurs. La
ruine générale s'ensuivit ; ils n'empêchèrent pas la ban-
queroute. Au milieu de tout cela, Barère disait :
Citoyens, jamais la fortune publique n'a été élevée au point
où elle est en ce moment. Riche de liberlé, riche de popu-
lation, riche de domaine, la République com])te employer
pour l'amélioration du sort des citoyens les milliards des
riches.
On remarquera en passant combien cette éloquence a
peu changé.
Conclusion : néant et néant. Tout ce qu'on nous conte
sur l'œuvre de la Révolution quant aux impôts n'est
qu'un mensonge. La Révolution n'a pas fait le Grand-
Livre, la Révolution n'a pas fait le Cadastre, si du moins
faire signifie faille et non annoncer quoa fera.
« De même, écrit M. Stourm *, qu'elle osa organiser
le grand livre de la dette publique en pleine faillite, an
1. Ouv. cit., t. I"", p. 194.
LA CRITIQUE DES ANCIENS IMPOTS 331
milieu du désordre administratif le plus effroyable, elle
ne craignit pas de décréter le Cadastre. Les historiens
qui prennent pour une fondation glorieuse ces sortes de
décrets improvisés, qu'aucun rapport, qu'aucune discus-
sion ne précède, paraissent ignorer quels effforts patients
et réfléchis, quels travaux prolongés nécessitent d^aussi
grandes créations^ lorsqu'elles sont destinées à fonction-
ner réellement et efficacement. »
Le 21 mars 1793, la Convention avait voté ce texte :
« Il sera procédé à un cadastre général. » L'année sui-
vante, la phrase fut revotée ; c'est tout. C'est en cette
sorte que la République fondait ; c'est le tableau précis
de son pouvoir créateur : il fallut le Consulat pour com-
mencer le cadastre.
Le bon est de voir là-dessus les gens de parti peiner
pour redonner figure au monstre. M. Léon Say le lèche
avec persévérance. A force de figures de style, il le pré-
sente sans trop de honte. Le portrait que ce financier
sévère parvient à tracer des finances d'une époque qui
Vbeut "point de finances est exactement du même genre
que celui de M^^'^ de Scudéri avait donné en beau de la
Furie Tisiphone. Je recommande sérieusement la com-
paraison ;
Pendant la Révolution les rôles furent très imparfaitement
dressés et les contributions furent très imparfaitement re-
couvrées. On fut obligé de faire des remises fréquentes^ et
MÊME de faire payer l'impôt en nature, parce qu'il n'y avait
pas d'argent dans les fermes.
Le trait de Timpôt en nature escamote un mensonge.
On a vu qu'il ne fut pas subi, mais imposé- Pour le reste,
que de précautions, dont le vrai caractère est l'impu-
dence l N'importe, il faut de l'adresse pour exécuter
cela, et l'on sait si cette adresse est perdue.
332 LA CRITIQUE DES ANCIENS IMPÔTS
Ce fiasco retentissant, cet échec misérable, ce démenti
illustre à tant d'ostentation ne fut pas, comme on le
dit quelquefois, la faute des circonstances ; il ne venait
pas des énergumènes, mais des docteurs ; il venait du
charlatanisme de Turgot, de l'illusion de Necker, il venait
des physiocrates et de leur revenu net, sur lequel ils
voulaient qu'on établît l'impôt, et que personne jamais
ne sut fixer. La loi de 1790 en proclama avec innocence
le principe, qu'on ne put jamais appliquer. On institua
pour cela des magistratures ; le Directoire créa les jurys
d^éqifité, véritable abus décrété. Tout ne fit qu'étaler
rimpuissance, la stérilité de la réflexion appliquée à ce
sujet par des cerveaux abstraits nourris de généralités
et vides de choses.
Malesherbes a reconnu cette erreur. Elle ne leur sera
pas pardonnée, car personne n'est forcé de prendre la
conduite des hommes et ce qu'il y a de fautes excusables
n'est jamais celles qu'on fait commettre aux autres.
« M. Turgot et moi, dit-il, nous étions de fort honnêtes
gens, très instruits, passionnés pour le bien ; qui n'eût
pensé qu'on ne pouvait mieux faire que de nous choisir ?
Cependant, ne connaissant les hommes que dans les
livres, manquant d'habileté pour les aiTaires, nous avons
mal administré. Sans le vouloir, nous avons contribué à
la Révolution. »
Rien n'est plus triste que cet aveu. Rien n'est plus
gros de leçon pour mille gens de ce temps-ci, à qui manque
même cette sagesse stérile et qui s'en vont criant, après
les catastrophes : J'étais de bonne foi, j'ai fait mon
devoir.
Assurons-nous donc de ceci, c'est qu'en matière d'im-
pôt, les avantages modernes n'ont pas été le dessein de
la Révolution. De l'espèce d'ordre rétabli sur ses ruines,
le premier consul tira nos administrations. Leur ponc-
LA CRITIQUE DES ANCIENS IMPÔTS 333
tualité, leur discipline, permirent des levées d'impôt plus
parfaites qu'autrefois. Cet avantage, s'ajoutant à tout ce
que le cours du temps amenait de changements favorables,
visibles sous l'ancienne monarchie, eut pour effet ce que
nous voyons. Je dis ce que nous voyons pour peu de
temps encore, puisque l'esprit de la Révolution, en mi-
nant jusqu'à Tordre administratif, est sur le point de le
détruire, et sans nul doute y parviendra si l'on ne chasse
la République.
Ajoutons que la perfection en ce genre ne résume pas
tout le souci de l'Etat, et que ceux qui font le procès
de l'ancien état de choses à cause de ce seul point se
trompent. Tout instables, toutes sujettes à amélioration
qu'elles fussent, ces finances n'en étaient pas moins celles
d'un grand Etat et d'un peuple prospère. Ce membre
imparfait jouait son rôle dans le corps le plus sain et le
plus beau du monde. Aussi longtemps que l'école des
hommes d'Etat sera quelque chose de différent d'une aca-
démie de finances, il sera juste d'épargner là-dessus les
anathèmes.
« Dieu nous préserve, écrit un financier à propos de
Louis XIV, des grands rois qui lèguent à leur pays la
situation constatée en 17151 » Etransre condamnation.
o
Quoi I les conquêtes, les traités, les alliances, ne sont
rien ; les ressources des citoyens, les mœurs, l'avance-
ment des esprits, pas davantage ! Gages du passé, pro-
messes d'avenir, vains mots, qu'une page de comptes
enterre. Quelle pitié ! quel aveuglement de mesurer la
grandeur d'un règne au dernier bilan de ses finances !
Un père ne laisse-t-il à ses enfants que ses dettes, quand
la maison est grande et prospère ? Au-dessus de l'argent,
n'y a-t-il pas le pays, et tout ce qu'il porte en lui de
moyens plus ou moins avancés d'en refaire ?
CHAPITRE XIV
LE MENSONGE DE LA MISÈRE PUBLIQUE
En plusieurs endroits de notre histoire il est question
d'un état de misère dans les campagnes. Comme il arrive
en pareil cas, les auteurs du temps j ont joint le détail
qui les frappait, et ce détail fait impression sur le lecteur.
Les dénonciateurs de Tancienne France n'ont pas man-
qué de tirer parti de cela.
Ils ont écrit et répété que rien ne fut si malheureux
que la condition du paysan tant que dura l'ancien ré-
gime. Le tableau de cet affreux état traîne partout. On
nous représente la campagne alors comme couverte de
gens affamés, sordidement logés, mal vêtus et croupis-
sant dans l'ignorance. Pour une partie des gens instruits,
ce tableau a passé en fait, ils ne le croient ni contes-
table ni sérieusement contesté ; je ne dis rien du peuple
lui-même, plongé de nos jours dans le surcroît d'igno-
rance qu'entretient le mensonge délibérément enseigné.
La querelle qu'on élève ainsi, est différente de celle
des impôts. Il ne s'agit pas de ce qu'une fiscalité impar-
faite apportait de trouble par instants dans les fortunes
particulières en même temps qu'au trésor public, mais
de conditions permanentes faites à l'existence d'une classe
d*hommes. Car c'est une partie seulement du peuple de
France qu'on plaint. On imagine ce peuple partagé en
deux parts : l'une échappant par quelques avantages de
LE MENSONGE DE LA MISÈRE PUBLIQUE 335
rang, de relations et de fortune au détriment d'un régime
mal construit ; Tautre portant tout le poids de ce détri-
ment, offerte comme en sacrifice au maintien d^une appa-
rence d'ordre, dont s'accommodaient ces temps-là. Voilà
ce qu'on croit, et voilà ce qu'on condamne. Car com-
ment louer les fruits brillants ou agréables issus d'un
tel état de choses ? La souffrance des petits crie ven-
geance contre les pompes historiques du temps. Chacun
prend parti pour les petits.
Cette sorte de zèle est à la mode ; je n'ai garde d'en
blâmer le principe. Les moralistes ont toujours eu le
droit de remarquer les persécutions auxquelles les petits
vivent exposés, de relever le contraste existant entre
leur rude labeur et l'opulence des grands. Mais de s'ima-
giner que l'impression de ce contraste doit dominer les
jugements de Thistoire et de la politique, quelle erreur I
et combien l'illusion qui s'en repaît, le charlatanisme qui
s'en aide mérite peu de considération !
Cependant, on veut tout soumettre à cela. Au tableau
des peines des petits on joint, pour soutenir ce parti, le
tableau de leur humiliation. Non content de revendi-
quer pour eux ce qu'il plaît d'appeler le bonheur, on
s'indigne du peu d'honneur auquel leur condition les
condamne. 11 importe de remarquer que cette sorte d'in-
dignation était étrangère aux hommes de l'ancien ré-
gime.
Nul alors ne sentait de peine de l'infériorité de son
rang ; les hiérarchies sociales semblaient naturelles. Le
petit y rendait honneur au grand sans que l'idée lui
vînt de s'en trouver humilié. Le grand ne songeait pas
à l'en plaindre ; il ne s'extasiait pas sur le malheur qu'il
y a à n'être ni si puissant, ni si magnifique, ni si savant
qu'un autre ; les hommes dont c'était le partage, il
n'imaginait pas de les appeler des humbles. Cette su-
336
LE MENSONGE DE LA MISÈRE PUBLIQUE
prême aumône des ailiers de ce temps-ci n'était pas plus
reçue en grammaire qu'en morale : il a fallu, dans l'une
et dans l'autre, de grandes révolutions pour la faire
admettre.
Ne parlons donc pas, si nous voulons juger du con-
tentement des petites classes en ce temps-là, des regrets
que leur cause de nos jours la comparaison des plus éle-
vées ; on ne trouverait pas un témoignage qui leur attri-
buât ces sentiments : ne parlons que de leurs moyens de
vivre.
Or ces moyens n'étaient pas, comme on le croit,
comme on le répète, comme on l'enseigne, au-dessous
de ce qu'ils sont aujourd'hui, au-dessous du passable et
du nécessaire ; ils étaient honnêtes et confortables.
Quelque étonnant que cela puisse paraître, on en trou-
vera la preuve dans ce chapitre. La prospérité du pay-
san fut grande sous l'ancien régime, dans les siècles qui
précédèrent la Révolution comme dans le Moyen Age ;
celle de l'artisan était de même.
Il faut rappeler l'état florissant du royaume aux divers
temps de notre histoire, sous Charles V et sous Char-
les VI avant la bataille d'Azincourt, à la fin du règne de
Henri IV, au temps de Colbert, sous le règne de
Louis XV presque entier. Alors les classes nobles et les
bourgeoises jetaient un éclat sans pareil ; non pas un de
ces éclats qui précèdent la ruine, mais solide, mais sou-
tenu d'une prospérité du commerce admirable et d'une
aisance de relations sociales que nous sommes loin de
revoir aujourd'hui. La puissance de la bourgeoisie mar-
chande par toute l'Europe est un trait unique de cer-
taines de ces périodes. A Gand, au xv* siècle, il semble
que rien n'ait égalé la corporation des bouchers. Bou-
cher à l'étal y était plus que chevalier ; les plus illustres
LE MENSONGE DE LA MISÈRE PUBLIQUE 337
d'entre eux y patronnent les arts et entrent dans le con-
seil des princes. A Paris, cette puissance se rend triste-
ment sensible à Toccasion des guerres civiles : la force
du parti bourguignon tint à la bourgeoisie de cette
ville ; les bouchers encore y jouèrent un premier rôle.
A la campagne il en est de même. Des hommes dont
toute la vie se passe à manier des chartes du Moyen
Age, à remuer des contrats de fermage et des titres de
propriété n'omettent pas de dire qu'en aucun temps le
paysan ne fut si heureux qu'alors. Toutes les monogra-
phies de province portent des témoignages approchants.
Un érudit à qui son caractère et sa science ont donné
une rare autorité, M. Delisle, auteur d'un célèbre mé-
moire sur la Condition des classes rurales en Normandie,
émerveillé lui-même des témoignages d'insigne richesse
de cette province au Moyen Age, a exprimé son senti-
ment à cet égard en disant (le mémoire date de soixante
ans) qu' « un paysan d'alors visiterait sans grand éton-
nement beaucoup de nos fermes ». Chacun connaît le
livre de M. Babeau sur la Vie rurale dans l'ancienne
France. Le résumé de cette vie offert dans ce livre,
est la réfutation complète des erreurs répandues par-
tout.
Cependant remarquons un point. C'est que, de nom-
breuses commodités manquant aux gens de ces temps-
là, le paysan n'a pu en être pourvu plus que d'autres.
Nous faisons un cas extrême de ces commodités ; un
certain progrès matériel nous fascine. L'accroissement
de la population d'où sensuivent des ressources en divers
genres, l'accumulation de l'expérience, qui fait l'avance-
ment de l'industrie, ont eu pour effet de rendre en plu-
sieurs points le train de notre existence plus doux, d'en
ôter d'ennuyeuses servitudes, d'y joindre des facilités
que ne soupçonnaient pas les ancêtres. Je n'ai garde d'en
DiMiER. Préjugés 22
338 LE MENSONGE DE LA MISÈRE PUBLIQUE
nier l'avantag'e, mais il faut le mettre à son rang. Gar-
dons-nous de réduire à ce point notre philosophie de
l'histoire, de n'imaginer que barbarie avant le temps où
furent produites ces inventions. Il suffit de remonter à
trente ans en arrière pour voir de grands changements
accomplis en ce genre, qui font que nous nous deman-
dons comment on a pu alors s'accommoder ; cependant le
genre humain n'était pas diminué, le prix de la vie ne
paraissait pas au-dessous de ce qu^'il nous semble aujour-
d'hui. Assurons-nous qu'il en fut de même autrefois,
malgré un état de l'industrie bien moins avancé encore.
En tout temps, il est aisé de voir que la dignité des so^.
ciétés et le rang qu'elles tiennent dans Testime sont
réglés sur tout autre chose que le perfectionnement des
allumettes chimiques. Il suffit de regarder la gloire des
anciens, Romains, Grecs, Egyptiens, chez qui l'industrie
était à l'état d'enfance, d'imaginer le peu de commodité
de la vie qu'on menait à Pompéi au premier siècle de
notre ère, au temps d'Auguste, d'Horace, de Pline, de
Vitruve, d' Agrippa et de Germanicus. Cette réflexion
doit ouvrir nos yeux et nous ôter d'un préjugé que
l'américanisme moderne et les écoles proTessionnelles
ont honteusement fortifié chez nous.
Un humoriste fort vanté en Amérique, Marc Twain,
a fait un livre des aventures supposées d'un Yankee à
la cour du roi Arthur. Tout le sel de cet ouvrage con-
siste dans l'étonnement mêlé de mépris qu'un habitant
de Chicago ou de Minneapolis ressent à la vue de cette
cour et de tout ce dont on y a manqué. Le même ton
de satire se voit dans le Mondain de ^^oltai^e. En dépit
de ce patronage, il faut avouer que rien n'est si grossier.
Quelle niaiserie que de prendre en pitié la chevalerie,
parce qu'elle n'a point connu les carrosses à glaces ! Nous
aurions beau jeu aujourd'hui pour rire de Voltaire lui-
LE MENSONGE DE LA MISÈRE PUBLIQUE 339
même et des pauvres avantages qu'il vante, de le pren-
dre au mot quand il s'écrie :
Ah! le bon temps que ce siècle de fer!
De fer, oui vraiment pour qui le compare au nôtre
et ne veut voir dans le monde que photographie et télé-
phone.
On a longtemps mangé sans fourchette, on a longtemps
couché au lit sans chemise ; personne en cela ne conteste
l'avantage des modernes ; mais il n'y a que des sots pour
fonder là-dessus une philosophie de l'histoire. Au temps
de François 1", l'appartement d'un grand, du roi lui-
même, comprenait trois pièces : la chambre, la salle et
le cabinet ; il dormait dans Tune, mangeait dans l'autre,
travaillait dans la troisième. C'était tout ce que le roi
avait à Fontainebleau. Et quelles chambres ! mal tracées,
incommodes, sans dégagement, sans lumière, du moins
au jugement que les modernes en font. « Dieu nous pré-
serve, disait Courier en parlant du château de Chambord,
d'habiter une maison bâtie par le Primaticcio 1 » Quand
le président Carnot allait à Fontainebleau, il se gardait
bien de loger dans les appartements du roi : il en choi-
sissait de moins anciens et plus commodes.
Le moindre amendement dans les distributions pas-
sait alors pour une merveille, tant on y avait peu d'exi-
gence.
Cette pièce, écrit un guide de Fontainebleau au temps de
la Régence, était autrefois une petite garde-robe très obs-
cure, qui avait son entrée, comme tout l'appartement, par
un passage étroit et sombre pratiqué dans le gros mur, près
de la première porte du grand cabinet... Mais Louis le Grand,
voulant embellir ce château et donner à son appartement
une plus grande râgularité, fît détruire en 1713 cette garde-
340 LE MENSONGE DE LA MISÈRE PUBLIQUE
robe, murer ce passage et ouvrir une fausse croisée qui était
sous l'arcade où on voit son chiffre, et fit de cette anticham-
bre une très jolie pièce, éclairée des deux côtés.
Au château de Dampierre près de Chevreuse, d'autres
commodités sont décrites d'un air tout à fait triomphant.
Il s'agit de l'île au bout de la pièce d'eau, où se trou-
vait, dit cette ancienne description, « quatre pavillons
en bastion : deux servent de cabinets de conversation,
un autre de cuisine et le quatrième de lieux à l'anglaise».
C'est un sujet à ne s'épuiser jamais. Les livres de
M. Alfred Franklin sur les mœurs d'autrefois permet-
tent d'en varier l'aspect à l'infini. Dans des temps que
nous voyons si faciles à charmer et qui supportaient en
tout genre des incommodités dont nous ferions mille
plaintes, il ne faut pas s'étonner que les classes infé-
rieures, subissant la condition commune, aient été en
général moins bien logées qu'elles ne sont; qu'elles aient
à quelques égards moins bien mangé. Les pauvres
n'avaient garde d'échapper à ce que les riches eux-
mêmes devaient supporter. Par exemple, ce fut long-
temps un luxe que de garnir de vitres les fenêtres. Beau-
coup de maisons des champs n'en avaient pas. Elles ne
fermaient qu'à volets de bois. Ce fait paraît n'avoir
choqué personne ; on en supportait l'inconvénient.
Ce qui fait dans le peuple la dignité de la vie, l'avan-
tage d'une société sur l'autre, et, dans le sens le plus
élevé du mot, le degré de civilisation^ n'est aucune de
ces sortes de causes. Outre la moralité proprement dite,
il consiste dans la santé et dans l'allégresse de l'âme,
dans des lumières générales sur le monde et sur les
choses, dans une idée de la chose publique présente à
chacun et sentie dans les intérêts particuliers. Tout cela
suppose une culture des hautes classes, qu'accompagnent
LE MENSONGE DE LA MISÈRE PUBLIQUE 341
ordinairement un bon gouvernement et des lettres flo-
rissantes. Tout cela n'a que fort peu à faire de ce qu'on
appelle les inventions et du genre de progrès dont le
degré se mesure dans les expositions universelles.
Or, que les paysans de France se soient trouvés dans
Tétat que je dis, c'est ce que démontrent je ne sais com-
bien de témoignages. Toute la littérature française en
est garante. Les peintures qu'elle présente de cette classe
sociale la montrent en tous ces points au moins l'égale
de ce qu*elle est aujourd'hui.
Le paysan qui paraît dans le roman de Renart, dans
Rabelais, dans La Fontaine et dans Rousseau, son person-
nage chez Marivaux et chez Molière, n'ont rien qui dé-
mente ce que j'avance. Nous le voyons aussi dans les
estampes : sa figure n'y est ni d'un misérable, ni d'une
brute, ni d'un paria. Comparée à l'idée qui se prend par
toutes ces sources, la réalité d'aujourd'hui, loin de l'em-
porter, a quelque chose de moins agréable, de moins
net, de plus grossier. Les témoignages historiques pro-
prement dits ne sont pas moins concluants à cet égard.
La détresse dont le passé rapporte le témoignage, les
années de famine, sont l'exception : voilà ce dont il faut
qu'on se persuade. Le tableau de la misère qu'elles
offrent a pour effet de frapper les imaginations ; des ex-
pressions violentes qu'on voit revenir sans cesse donnent
une juste idée de cet effet et du compte que l'historien
doit tenir du grossissement qui s'ensuit. A plusieurs
reprises, par exemple, nous lisons que le paysan « man-
gea de l'herbe » ; il y a trente ans, dans un livre de
M. Xavier Merlino, nous lisions cela de l'Italie contem-
poraine ; mais quelle herbe ? Croit-on que des hommes
l'aient broutée à la façon des bêtes, le long des routes ?
Un degré de famine, qui les aura réduits à des salades
grossières ramassées dans les champs, c'en est assez pour
342 LE 31e^son6ï: de la misère publique
faire naître l'hyperbole. Je la tiens légitime en tant que
telle, et je ne demande pas mieux que d'en prendre
ridée d'une détresse excessive ; mais il y a bien de la
différence avec le sens étroit dont on nous éblouit. Que
si quelque chose de plus fut vu en ce genre, qu'on soit
bien assuré que c'est par grande exception, dont la ra-
reté, en étonnant l'esprit, rend le rapport plus éclatant.
Tel est Teffet de ce qu'on n'a jamais vu et de ce qui
paraît hors de gamme : on le grossit en paroles, on le
répète sans cesse ; mais il faut être bien peu instruit des
choses et, comme dit La Bruyère, « ne pas entendre la
figure », pour prendre cette répétition de mot pour la ré-
pétition des choses.
Quand Guy Patin en 16G1 écrit ' ceci ; « Je pense que
les Topinambous sont plus heureux dans leur barbarie
que ne sont les paysans français d'aujourd'hui ; la récolte
n'a pas été bonne », pense-t-on que cela signifie que la
condition des vrais Topinambous fût meilleure que celle
de nos campagnes, et quelqu'un ira-t-il écrire sérieuse-
ment qu'il valait mieux, selon ce témoignage, être sau-
vage aux Iles que Français ? Pour entendre le vrai de ces
rapports, il me semble qu'il suffit de savoir en général
comment les hommes s'expriment, comment nous-mêmes
nous parlons tous les jours.
Que si l'on n'y veut pas songer, comment pourrait-on
s'expliquer d'autres témoignages où la figure ne joue
aucun rôle cette fois ? Par exemple, en 1787, des rap-
ports certains ^ nous font voir dans l'étendue du dépar-
tement de l'Aube un cinquième seulement en moins de
bêtes à cornes que ce que ce département en compte
aujourd'hui. Considérez que ce cinquième au moins est
1. Lettres, t. II, p. 245.
2. Babeau, ouv. cit., p. 114.
LE MENSONGE DE LA MISÈRE PUBLIQUE 3V3
enlevé de nos jours par l'exportation et que la popula-
tion j est plus nombreuse qu'alors ; il faudra bien con-
clure que la condition du paysan est moins bonne au-
jourd'hui qu'alors. M. Babeau, qui a particulièrement
connu cette partie de la province française, fait observer
qu'elle était loin de compter parmi les plus riches. Ce-
pendant on j voit, dans le même temps, des bourgs de
sept cents à huit cents âmes en possession de trois et
quatre bouchers.
Bien auparavant, en Normandie, des documents de la
plus grande précision montrent les paysans les moins
aisés mangeant de la viande après la soupe deux fois par
jour, au dîner et au souper. En 1684, un règlement,
dont nous avons le texte, prescrit de donner aux collec-
teurs d'impôts mis en prison une livre de viande, vingt
onces de pain et une pinte de vin par jour. Ces collec-
teurs étaient des paysans : certainement on se réglait en
cela sur ce qu'ils mangeaient chez eux à l'ordinaire.
Ainsi la viande y tenait cette place. Cependant on a écrit
partout que les paysans de l'ancien régime ne mangeaient
presque jamais de viande.
Ajoutez que dans les provinces lointaines, à l'écart des
grandes villes, le bon marché de la viande était grand à
cette époque ; le paysan avait donc intérêt à la manger
plus qu'à la vendre. Jouvin de Rochefort signale ea
basse Bretagne des veaux gras qu'on vendait trente sous.
Ces témoignages suffiront quant à la subsistance.
Pour le logis, je vois qu'on fait état de ce que les
paysans avaient des maisons « de boue ». Ici encore je
demande quelle boue. L'usage de la terre pour bâtir est
imposé en plusieurs endroits par le défaut de carrières
et de terre à brique. Cet usage est bien loin d'être signe
de misère. En Normandie, nombre de bâtisses servant
de réserve et d'appentis ne sont faites que de pisé,
344 LE MENSONGE DE LA MISÈRE PUBLIQUE
c'est-à-dire que de boue. Le Beaujolais est couvert de
maisons d'habitation bâties de la sorte, parfaitement
propres, spacieuses et confortables. Au contraire, les
pauvres villages de Savoie sont bâtis de pierre schisteuse
et couverts d'ardoise. Ces différences ne donnent aucune
indication de pauvreté ou de richesse .
Quant à la terre battue formant le sol des chambres,
aux poutres basses où pendent les salaisons, au voisi-
nage du bétail, j'ose dire que ces choses, remises dans
leur milieu et à leur plan (du reste visibles aujourd'hui
même en beaucoup de parties de la France), ne font
pas Teffet qu'on s'imagine. Il faut n'avoir imaginé les
champs que du fond d'une arrière-boutique pour pous-
ser jusqu'à l'indignation l'étonnement que des hommes
puissent vivre privés de planchers et de plafonds de
plâtre.
Le ridicule excès de cette prévention tient à l'empire
pris par les écrivains romantiques sur l'imagination con-
temporaine. Rien ne fut plus bourgeois que cette école ;
son ignorance des choses rurales allait jusqu'à l'extra-
vagance. Nourrie dans les cafés de Paris, ne deman-
dant son inspiration qu'aux grimaces d'un Moyen Age
absurde, évoqué par bravade au fond de ruelles sordides,
toute à Texaltation fantastique du laid, à l'illustration
pédantesque des émotions excitées chez de jeunes bour-
geois avides par le spectacle de la vie des villes, aucune
ne fut plus loin de s'intéresser aux champs. Ce qu'elle
en étala ne fut que contre Boileau, auquel on tenait à
reprocher de n'avoir pas dit vache pour génisse. Ils n'ont
aimé que Paris, connu que Paris, vécu qu'à Paris. Le
prix de la vie ne fut jamais à leurs yeux que le luxe que
Paris donne et que les plus gueux souhaitaient avec fu-
reur. Le reste leur faisait horreur.
Dans un pareil point de vue les récriminations n'ont
LE MENSONGE DE LA MISÈRE PUBLIQUE 345
rien d^étonnant. Il n'y a presque pas un trait de la vie
rurale qui ne mette en train les plaintes d'un boutiquier
de la pointe Saint-Eustache, logé dans un entresol sans
air, respirant les détritus des halles, jouissant sous sa
porte d'entrée d'une chevauchée du Parthénon en plâtre
et de l'honneur de se faire tirer le cordon par un portier
au fond d'un antre affreux. Seulement il est clair qu'en
préférant son sort il n'obéit pas à un sentiment de na-
ture, mais à Tillusion de l'habitude ou au préjugé de la
vanité.
Ceux que ce préjugé possède seront étonnés d'ap-
prendre de quels meubles était meublée la maison du
paysan d'autrefois. Il semble qu'on s'y soit appliqué plus
qu'au reste. Les pièces en sont solides et de bonne con-
dition ; chacun sait que les plus beaux se sont fait recher-
cher de nos jours. Bahuts, tables, chaises^ lits, mention-
nés dans les inventaires, font honneur à l'aisance du
propriétaire ; nappes et serviettes ne manquent pas, les
lits de plume sont en abondance ; en Champagne, pro-
vince pauvre cependant, ils sont d'usage universel.
Dans les ménages les moins aisés, où le bois du lit
est taillé à la serpe, on rencontre cependant la plume.
Un trait curieux fait voir l'étendue de cet usage dans
les villages des environs de Paris. Pendant les troubles
de la Fronde, les bandes espagnoles pillèrent Sucy-en-
Brie. Les paysans avaient retiré leur mobilier le plus pré-
cieux dans l'église. Après que les soldats en eurent forcé
les portes, ils marchaient, dit la chronique, au milieu des
lits éventrés et avaient de la plume jusqu'à mi-jambe.
Tout cela est loin de marquer la pauvreté. La vais-
selle est anciennement de bois, puis de terre, puis d'étain,
à mesure que l'industrie met ces matières, plus propres,
à la portée des villageois. A la fin, elle est de faïence et
d'argenterie.
»^4fi LE MENSONGE DE LA MISÈRE PUBLIQUE
Pour le vêtement, les remarques qu'on peut faire sont
les mêmes. Qu'on n'imagine pas ces paysans vêtus seu-
lement de la laine de leurs troupeaux, filée dans les vil-
lages. Ceux de Champagne portent du drap d'Eibeuf, de
Romorantin, de Vire •: les ressources nécessaires pour
acheter les produits des manufactures en renom ne leur
manquaient pas, comme on voit. Le drap de Berg-op-
Zoom en Hollande se montre aussi dans les inventaires,
avec les étoffes dites de Londres et du Maroc, tissues ail-
leurs que dans le pays. A cet article comment éviter de
joindre la mention des habits des femmes, dont la magni-
ficence est attestée par ce qui subsiste à cet égard dans
nos provinces. La soie, l'argent et l'or éclatent dans ces
costumes, que les générations se transmettaient; les
bijoux, chez quelques-unes, y sont joints avec une abon-
dance dont l'attirail d'une paysanne moderne, convertie
aux modes de Paris, est loin de faire voir l'équivalent.
Tel est en résumé l'état du paysan d'ancien régime,
dans ce qu'il comporte de plus matériel. Tous ces détails
sont de source ; des contrats de mariage, des titres de
propriété, des inventaires, les versent en abondance, pêle-
mêle et comme au hasard.
Dans la lettre morte de ces actes, qui ne visent en
eux-mêmes à nulle apologie et dont l'intention terre à
terre met sous nos yeux l'allure commune des hommes
et comme le simple train de l'histoire, la vérité revit
d'une manière plus frappante que dans l'exposé le plus
méthodique. Cette vérité fait honte à d'ineptes men-
songes. Elle atteste la légèreté avec laquelle les Français
ont accueilli le décri de leurs ancêtres.
On a fondé ce décri sur quelques textes, tirés au hasard
des auteurs, et qui se retrouvent cités partout.
Au nombre de ces textes, quoique peut-être on ne
LE MENSONGE DE LA MISÈRE PUBLIQUE 347
l'attende guère, je mettrai celui de Henri IV, demandant
pour le plus pauvre des paysans « la poule au pot » tous
les dimanches. Ce qu'on vient de lire oblige de l'entendre
au sens le plus restreint. Le paysan de France, nous
Tavons vu, n'a pas eu besoin qu'on lui souhaitât de
manger de la viande chaque dimanche. Ainsi le mot doit
être rapporté à une époque particulière, appauvrie par
les guerres civiles. Remarquons de plus qu'il s'agit de
viande fraîche, qui n'exclut pas Tusage des conserves
même alors. Enfin le Béarnais parlait pour tout le
royaume, et Ton peut croire que le plus grand nombre
des provinces avaient devancé le souhait royal.
On allègue avec cela les vers de La Fontaine, quand le
paysan appelle la mort :
Quel plaisir a-t-il eu depuis qu'il est au monde ?
En est-il un plus pauvre en la machine ronde ?
Point de pain quelquefois et jamais de repos.
Sa femme, ses enfants, les soldats, les impôts.
Le créancier et la corvée
Lui font d'un malheureux la peinture achevée.
La plainte est forte ; mais ce n'est qu'une plainte.
Pourquoi la croirions-nous fondée ? Les paysans ne sont
pas seuls à se plaindre de la vie et à souhaiter la mort.
Peignant ce souhait dans cette classe d'hommes, l'auteur
y a représenté les soucis de sa profession ; un marchand
se fût plaint des risques du commerce et sans doute eût
voulu mourir pour échapper à ses éché ances : en aurions
nous conclu que le négoce en ce temps-là fût imprati-
cable ? Aussi bien, n'omettons pas ceci, que les plaintes
des hommes sont de tous les temps. Parce qu'on en
trouve en un temps la peinture, cela ne prouve pas que
ce temps y ait été sujet plus qu'un autre.
Le paysan de l'ancien régime s'est plaint, n'en dou-
348 LE MENSONGE DE LA MISÈRE PUBLIQUE
tons pas ; il s'est plaint des difficultés que chacun de
nous s'offense de trouver dans sa vie. Les plaintes du
peuple sont mal pesées, elles comportent une grande
abondance de paroles. En ce temps, les paysans se plai-
gnaient de la milice ; cependant elle ne prenait par an
que six mille hommes dans toute la France : ferons-nous
attention à cette plainte ? Après ce que nous avons vu
de la vie du paysan, ferons-nous attention à celles que
La Fontaine nous a dépeintes ?
Aux noces d'un tyran, tout le peuple en liesse
Noyait son souci dans les pots.
Pauvre peuple, dit-on, dont le souci avait besoin d'être
noyé 1 Je réponds : Heureux peuple qui boit et qu'on
met en liesse ! Et l'un de ces arguments vaut l'autre.
Le Jardinier et son seigneur a fait aussi quelque for-
tune. On dépeint comme abus de la chasse seigneuriale
le ravage du pauvre jardin. C'est oublier que l'auteur le
représente comme la punition de l'indiscrétion du jardi-
nier qui requiert l'assistance du seigneur contre un
lièvre. Il est évident que tous ces textes sont lus sans
la moindre critique, et même sans l'ombre d'intelli-
gence.
Sur tous domine le passage des « paysans » au livre
des Caractères de La Bruyère. L'occasion est bonne d'en
parler et de régler une fois pour toutes le compte d'un
morceau si célèbre, et qui a fait écrire tant de sottises.
Le voici :
L'on voit certains animaux farouches, des mâles et des
femelles, répandus par la campagne, noirs, livides et tout
brûlés de soleil, attachés à la terre qu'ils fouillent el qu'ils
remuent avec une opiniâtreté invincible ; ils ont comme une
voix articulée, et quand ils se lèvent sur leurs pieds, ils
LE MENSONGE DE LA MISÈRE PUBLIQUE 349
montrent une face humaine, et en effet ils sont des hommes;
ils se retirent la nuit dans des tanières, ou ils vivent de pain
noir, d'eau et de racines : ils épargnent aux autres hommes
la peine de semer, de labourer et recueillir pour vivre, et
méritent ainsi de ne pas manquer de ce pain qu'ils ont semé.
Il y a dans ce portrait trois choses.
Premièrement, des faits. Le paysan est répandu par
la campagne.
Le paysan est noir^ livide et brûlé de soleil.
Le paysan est attaché à la terre.
Le paysan fouille la terre.
Le paysan remue la terre avec une opiniâtreté invin-
cible.
Le paysan vit de pain noir^ d*eaii et de racines.
En second lieu, des épithètes. Le paysan ressemble à
des animaux farouches, mâles et femelles.
Le paysan se retire dans des tanières.
En troisième lieu, des contrastes. Le paysan n'en a
pas moins comme une voix articulée et n'en montre pas
moins une face humaine.
Le paysan épargne aux autres hommes la peine de
semer, de labourer et de recueillir.
Le paysan mérite ainsi de ne pas manquer de ce
pain quil a semé.
Cette liste ainsi rangée épuise le portrait. Elle ne
contient rien qui ne s'y trouve ; elle n'en omet pas un
détail. On nous assure que ce portrait fait le procès de
Tancien régime ; il faudra donc, si Ton dit vrai, que
les régimes nouveaux nous en fournissent un autre qui
s'en distingue avec avantage. Ainsi, ce qu'on exigera du
paysan moderne issu de la Révolution, c'est :
Quant aux faits, que des faits contraires à ceux qui
viennent d'être rapportés composent effectivement son
portrait ;
350 LE MENSONGE DE LA MISÈRE PUBLIQUE
Quant aux épithètes, que le peintre de mœurs ne
puisse plus songer à employer celles-là ;
Quant aux contrastes, que la satire sociale trouve ceux
qu'on vient de lire désormais fades et sans application.
Prenons les faits pour commencer. Ceux que La Bruyère
rapporte ont-ils fait place à des faits etfectivement con-
traires ?
Le paysan a-t-il cessé d'être répandu par la cam-
pagne ? Le paysan n'est-il plus noir^ livide et brûlé de
soleil? Le paysan n'est-il plus attaché à la terre ? Le
paysan ne /o^/fZ/e-^-eV plus la terre? Le paysan ne remue-
t-il plus la terre avec une opiniâtreté invincible ? S'il est
vrai que le paysan ne saurait plus passer pour vivre de
y^am noir, d'eau et de légumes (que la langue oratoire
ancienne nomme racines)^ son ordinaire, qui ne s'est
amendé qu'en même temps que s'amendait l'ordinaire
de toute la France et de l'Europe (compris les bourgeois
et les grands), n'est-il pas toujours à la même distance
de celui des classes plus aisées, de sorte qu'on pourrait,
en ne changeant que les mots, conserver pour le moins
une proportion pareille ? Les gens instruits de ce que
mangeaient nos pères avoueront même que la distance
est plus grande.
A toutes ces questions, les faits répondent que oui.
Donc toute cette partie du portrait ne saurait composer
de blâme à l'ancien régime qui ne tombât aussi bien sur
le moderne, puisqu'elle peint le moderne aussi bien que
l'ancien.
Les épithètes maintenant.
Un peintre de mœurs qui voudra opposer la vie aus-
tère, laborieuse et pénible du paysan à l'élégance et au
divertissement des villes u'aura-t-il plus le moyen d'ap-
peler, par une hyperbole méritée, le paysan d'aujourd'hui
animal farouche (c'est-à-dire solitaire), mâle et femelle ?
LE MENSONGE DE LA MISÈRE PUBLIQUE 351
S'il compare le logis de la bourgeoisie aisée à la maison
de nos paysans, Tidée ne pourra-t-elle lui venir de trai-
ter celle-ci de tanière ?
A cette question, un exact sentiment des figures et du
pittoresque suffit pour répondre de la même manière.
Donc La Bruyère, en parlant comme il fait, ne dit rien
qui soit propre et exclusif à Tancien régime. Les élé-
ments de sa peinture durent toujours.
En troisième lieu et enfin, les contrastes. N'est-ce pas
un contraste toujours frappant et émouvant qu'une vie
aussi rude que celle qu^on mène aux champs soit celle
d'un homme, et qu'elle soit menée par des êtres pareils
à nous de voix et de visage, comme de pensée ? N'est-il
pas touchant que ces hommes nous épargnent la peine
de semer le pain, dont le monde ne peut se passer ?
N'est-ce pas aujourd'hui et toujours la même matière
de réflexion, que celui qui donne le pain aux autres ne
tire que de la peine extrême qu'il y prend le droit de
ne pas en manquer ?
Oui encore, oui toujours. En sorte que ce passage ne
contient que des choses éternelles, dont on ne peut rien
tirer pour louer le régime moderne.
Sa fin explique son commencement. La réflexion tend
à ceci. Il faut du pain aux kommes, la vie des villes ne
se passe point de cette nourriture ; cependant on ne la
tire du sol qu'au prix d'un labeur si rude qu'à peine le
citadin trouve-t-il figure d'homme à celui qui en prend
le soin, composant son maigre gagne-pain de l'entretien
du genre humain. Là-dessus les couleurs sombres vien-
nent naturellement ; Uon voit certains animaux farou-
ches... Mais ces couleurs ne sont que des couleurs, une
mise au point conforme à la pensée de l'auteur, toute au
contraste que j'ai marqué. Venant à la matière même de
ses allégations, on n'y découvre rien qui ne se trouve
35i2 LE MENSONGE DE LA MISÈRE PUBLIQUE
aujourd'hui sous nos yeux. La Bruyère reviendrait au
monde, qu'il ne pourrait que refaire la même peinture.
Gela tranche Tinterprétation.
Que si quelqu'un en doute, je lui propose ceci. Au
chapitre des enfants, le même La Bruyère écrit : « Les
enfants sont hautains, dédaigneux, colères, envieux, eu- j
rieux, intéressés, paresseux, volages, timides, intempé- M
rants, menteurs, dissimulés, ils crient et pleurent faci- ™
lement, etc. ; ils sont déjà des hommes. » Dira-t-on que
ceci peint le temps et fait la preuve que tous ces vices
étaient alors chez les enfants ? Rien moins. C'est que ce
texte, de toute évidence, n'est pas historique, mais moral.
Ainsi de celui des paysans ; il est moral, non politique.
Une autre objection moins populaire vient du Journal
de d'Argenson. Taine le cite avec abondance, et Ton y
trouve à profusion des traits de misère du peuple au
temps de Louis XV. Mon intention n'est pas de prendre
un à un ces textes et d'en chercher l'application exacte.
Il suffira de remarquer, premièrement, qu'on ne les voit
revenir qu'aux années de disette, soit en 1710, aux envi-
rons de 1739 et en 1750. La disette de cette dernière
année est célèbre pour avoir aidé la Révolution. En
second lieu, il ne faut pas omettre que d'Argenson dé-
testait le contrôleur Orry et qu'il n'a pas cessé de pren-
dre dans ces critiques ses avantages contre ce contrôleur
et contre le cardinal Fleury, qu'il détestait tout autant.
D'Argenson appartient à la lignée de ces parlementaires
jansénistes, mécontents des ministres, pleins d'un fond
de chagrin et d'aigreur qui leur fait outrer les critiques
et se poser en censeurs de toute la monarchie.
Quant aux disettes elles-mêmes, on ne les conteste pas.
Elles n'étaient la faute de personne. Elles sévissaient
dans toute l'Europe, et dans plusieurs contrées bien plus
LE MENSONGE DE LA MISÈRE PUBLIQUE 353
cruellement qu'en France. En 1681 et en 1687, on en
avait déjà vu de semblables. C'est alors qu'il fallait recou-
rir tantôt au pain d'orge ou d'avoine, tantôt au pain de
fougère, pire encore. Ces désordres tenaient à la diffi-
culté des communications, aux droits d'entrée que per-
cevaient les provinces, à la pratique multipliée des ja-
chères. Nulle part on ne voit que l'oppression en fût
cause.
On s'est beaucoup servi du célèbre voyage d'Young
pour dépeindre les campagnes françaises à la veille de la
Révolution. Taine en particulier en fait usage. Mais je
ne vois pas d'abus de textes comparable à celui qui se
fait de ceux-là.
Un texte n'est rien, ne cessons pas de le dire. Tous
les textes^ disait Fustel. C'est que tous les textes servent à
comprendre chaque texte, et qu'il n'y a pas, en histoire
plus qu'ailleurs, d'analyse que la synthèse ne doive
accompagner et guider. Qui souhaitera de tirer du voyage
d'Young non des armes de polémique, mais le tableau
de la vérité, devra tenir compte de plusieurs choses.
Premièrement, de la disposition d'un voyageur, natu-
rellement enclin à remarquer de très petites choses, aux-
quelles il accorde une immense importance. Selon l'hu-
meur et le préjugé, il interprète celles-ci tantôt en mal,
tantôt en bien, mais toujours sans mesure. Par exemple,
Young ne peut supporter de voir arracher l'herbe à la
main.
Des femmes, dit-il, que l'on voit, dans le bois, arrachant à
la main l'herbe pour nourrir leurs vaches donnent au pays
un air de pauvreté ^
Il faut croire que cela ne se voyait nulle part en An-
gleterre et que les habitudes apportées de ce pays ren-
1. Voyages en France, trad. Lesage, t. I", p. 8.
DiMiER. Préjugés 23
35 i LE MENSONGE DE LA MISÈRE PUBLIQUE
daient la chose extrêmement choquante. Il y revient en
un autre endroit \ De même les Anglais ont toujours
regardé comme un comble de misère les sabots du pay-
san de France. Ils les mettaient avec le papisme, dont
ils priaient Dieu de les délivrer : from popery and woo-
den shoefi.
Young témoigne d'autres impatiences, qui à nos yeux
ne sont pas mieux fondées. Un passant l'importune de
sots propos: aussitôt le voyageur de prendre feu contre
les fâcheux de France. Celui-ci s'étonne qu'Young soit
Ans^lais et qu'il vienne d'Angleterre. Quelle ignorance l
dit Young. Quelqu'un lui demande s'il y a des rivières
dans son pays :
Cette ignorance incroyable, écrit à ce propos le voyageur,
quand on la compare aux lumières si universellement répan-
dues en Angleterre, doit être attribuée comme tout le reste
au gouvernement '.
Cette réflexion et d'autres du même genre donnent
une faible idée du jugement et même des talents d'obser-
vation de l'auteur. On ne le trouve pas moins entiché
dans ce qu'il ajoute partout de la saleté de la France.
« Les écuries de France, espèce de tas de fumier cou-
verts » ; d'autres endroits encore, qui seraient, dit-il,
if le purgatoire d'un porc anglais », sont chez lui l'ex-
pression de la vanité nationale au moins autant que des
choses elles-mêmes.
Sur le boire et le manger, mêmes comparaisons, qui
dérobent en partie la réalité :
Le peuple d'ici (de Bordeaux), comme le Français en géné-
ral, mange peu de viande. A Leyrac on ne tue que cinq
1. Même ouv., t. 1". p. 32.
2. Ouv. cit., t. !•', p. 65.
LE MENSONGE DE LA MISÈRE PUBLIQUE 355
bœufs par an : dans une ville anglaise de même importance,
il en faudrait deux ou trois par semaine '.
Tel est l'effet visible chez Young de l'erreur naturelle
d'un voyageur. 11 faut joindre en second lieu celui du
préjugé anglais contre la France, concernant l'oppres-
sion du gouvernement, la mauvaise culture des terres,
la vie chiche menée par les Français.
L'effet naturel de ces préjugés, chez un voyageur de
passage, c'est que la moindre chose le confirme. Dans
ce qui précède, nous avons vu Técho des caricatures d'ou-
tre-Manche, qui représentaient alors les Français sous
les traits d'un peuple affamé, mangeur de chats et de
grenouilles.
Quelquefois le contraste que fait la vérité a pour effet
d'exalter le préjugé ;
Si les Français, dit notre Anglais, n'ont pas d'agriculture
à nous montrer, ils ont des routes. Rien de plus magnifique
ni de mieux tenu... Tout le chemin à partir de la mer est
merveilleux : c'est une large chaussée aplanissant les mon-
tagnes au niveau des vallées*.
Là-dessus, quelle réflexion va-t-il faire ?
Elle m'eût rempli d'admiration, si Je n'eusse rien su de
ces abominables corvées qui me font plaindre les malheu-
reux cultivateurs auxquels le travail forcé a arraché cette
magnificence.
Si je n'eusse su : je ne pense pas que personne ose
rapporter cela comme un trait de l'observation. Ailleurs,
présentant ce qu'il voit et ce qu'il sait dans un raccourci
instructif, il écrit ; .
1. Ouv. cit., t. I", p. 78.
2. Ouv. cit., t. !•', p. 7.
356 LE MENSONGE DE LÀ MISÈRE PUBLIQUE
Les magnifiques ponts et les chaussées ne prouvent que
Toppression du gouvernement i.
Enfin comptons les préjugés qui tiennent aux lectu-
res préparatoires, saisissables ou avouées en plusieurs
endroits.
La lecture de Voltaire se sent dans tout le livre. Ar-
rive-t-il à Versailles, on voit reparaître chez Young les
propres critiques de cet auteur concernant le château
en un endroit de ses œuvres particulièrement intéressant
pour un Anglais, celui du Traité sicr le Poème épique,
où il juge le Paradis de Milton. On ne peut avoir lu le
Siècle de Louis XIV sans être légèrement assommé du
nom de plusieurs manufacturiers, entre autres de Van
Robais, drapier, établi à Abbeville ; à peine Young
a-t-il mis le pied dans cette ville, qu'il nous entretient
de Van Robais. Ainsi du reste.
Tous les livres français lus de son temps ont fait im-
pression sur lui. Il appelle Turgot 1' « ami de l'humanité » ;
la connaissance qu'il a des mérites de ce ministre vient
de la biographie de Condorcet. Rousseau, dont on con-
naît l'influence sur son imagination, l'occupe surtout de
ses souvenirs : il s'attendrit sur les Charmettes.
Tous ces traits, par où s'atteste Tempreinte des écri-
vains ennemis de l'ancien régime, imbus eux-mêmes des
préjugés que Tinfluence ennemie de l'Angleterre dévelop-
pait depuis cinquante ans chez nous, doivent achever de
nous mettre en garde. Unis au reste, ils servent à faire
entendre de quelle manière la France put être jugée par
Young et les corrections que comporte son témoignage.
La confiance que plusieurs auteurs y ont mise ne sau-
rait se justifier après toutes ces remarques. Elle ne le
saurait, si Ton considère de quelle façon inexacte d'au-
1. Ouv. cit., t. I". P- 69. Autre exemple, p. 57.
LE MENSONGE DE LA MISÈRE PUBLIQUE s 357
1res Anglais ont jugé la France dans un temps que nous
connaissons bien, car c'est le nôtre. Dans un article de
la Contemporary Revieiv^ sur les Paysans propriétaires
en France, lady Verney nous fait de ceux-ci une pein-
ture où on les voit accablés de travail, mangeant rarement
de la viande, buvant seulement le petit -lait de leurs va-
ches et vivant dans une complète saleté. Les observa-
tions de cette dame sont prises de la Savoie, du Lyon-
nais et de la Bourgogne, et elle les écrivait en 1881.
Gela peut servir de mesure au fond que nous devons
faire sur ces sortes de rapports hâtifs, incompétents et
tendancieux.
Mais que dira-t-on si, malgré tout cela, le voyage
d'Young, pris dans son entier et non dans des extraits
intéressés, ne laisse pas de donner de la France une im-
pression favorable ? Telle est la vérité cependant. Les
détails fâcheux y sont aigrement relevés par nos cen-
seurs ; cependant les faits favorables abondent. Voici
quelques exemples de ceux-là ;
Grandes irrigations à Saint-Laurent ; paysage d'un grand
intérêt pour le fermier. Depuis Garges jusqu'à la rude mon-
tagne que j'ai traversée, la course a été la plus intéressante
que j'aie faite en France ; les efforts de l'industrie les plus
vigoureux, le travail le plus animé. Il y a ici une activité
qui a balayé devant elle toutes les difficultés et revêtu les
rochers de verdure ^
Par une contradiction frappante avec ce qu'il dit ail-
leurs de la frugalité de nos concitoyens, on le voit, après
les routes de France, louer la table de nos auberges, le
nombre des plats qu'elles donnent et leur variété. « Le
dessert d'une auberge de France, dit-il, n'a pas de rival
en Angleterre. » Sur le coucher pareillement : « Les lits
1. Ouv. cit., t. I", p. 63.
358
LE MENSONGE DE LA MISÈRE PUBLIQUE
de France surpassent les nôtres, qui ne sont bons que
dans les premiers hôtels. » Notez aussi la comparaison
suivante, qu'on doit croire arrachée à l'orgueil national
par un contentement des plus vifs ;
Nous avons été mieux traités pour la nourriture et la bois-
son que nous ne l'eussions été en allant de Londres aux
Highlands d'Ecosse, pour le double du prix \
Tout cela peut servir de réponse à bien des reproches
ignorants et aveugles auxquels les Français se mon-
trent enclins envers eux-mêmes. Il faudrait j joindre les
extraits du voyage d'un autre Anglais, qu'on n'a guère
cité, parce qu'il n'a paru imprimé que récemment et
qu'il n'a reçu de traduction que depuis peu. Ce sont les
Lettres de France de Rigby, publiées par lady Eastlake
en 1880. Ces lettres sont un tissu de louanges à l'adresse
de notre pays. Venant à la veille de la Révolution, elles
composent la plus fameuse défense qu'on puisse voir de
l'état de la France rurale à cette époque. J'en donne-
rai cet échantillon :
Nous avons vu les scènes les plus agréables au passag-e, le
soir d'avant notre arrivée à Lille. De petites compagnies
assises devant les portes, parmi les hommes les uns fumant,
les autres jouant aux cartes en plein air, les autres filant le
colon. Tout ce que nous voyons porte les marques de l'in-
dustrie, et tous ces gens semblent heureux. Il est vrai que
nous voyons peu de signes de l'opulence particulière, nous ne
voyons pas autant de résidences de nobles qu'en Angleterre ;
mais aussi nous avons vu peu de gens en haillons livrés à
l'oisiveté et à la misère. Quels étranges préjugés nous
sommes sujets à prendre en ce qui concerne les étrangers !
J'avoue que je croyais que les Français étaient une nation
frivole et insignifiante, qu'ils étaient d'apparence chélive,
1. Ouv. cit., t. I", p. 41.
LE MENSONGE DE LA ^1 ISÈRE PUBLIQUE 359
vivaient dans un état de misère causé par l'oppression qu'ils
subissaient. Ce que nous venons de voir contredit tout cela.
Les hommes sont forts et de nature robuste, et l'aspect du
pays témoig^ne que le travail n'est pas ralenti. Les femmes
également (je parle des basses classes) sont vigoureuses et
bien faites ; on devine qu'elles font beaucoup de besogne,
principalement à la campagne... Les paysannes d'Angleterre
ne font pas si bonne impression, et il est sûr qu'elles ont
l'air moins contentes. Ces femmes, avec leurs grands et
lourds paniers au dos, ont sur la tête de bons bonnets, les
cheveux poudrés, des boucles d'oreilles, des colliers et des
croix. Je suis excessivement frappé de la merveilleuse diffé-
rence qu'il y a entre ce pays-ci et l'Angleterre. Je ne sais ce
que nous en penserons ensuite ; pour le moment, la diffé-
rence est en faveur de ce peuple-ci. S'ils ne sont pas heu-
reux, ils ont bien l'air de l'être.
La revue des éloges tirés de Tétranger n'a tenté jus-
qu'ici que peu d'auteurs. Des tendances trop communes
les en ont détournés. On y trouverait pourtant quelques
beaux traits, venant de l'Allemagne principalement. Par
exemple, Jodocus Sincerus, citoyen de ce pays, qui voya-
geait en France au commencement du xvii* siècle, écrit
avec admiration :
Si l'on consommait en un an dans les autres pays le même
nombre de chapons, de poules et de poulets qu'on fait dis-
paraître ici en un jour, il serait à craindre que l'espèce n'en
pérît.
Voilà le témoignage d'un peuple qu'un siècle d'exal-
tation systématique n'avait pas mis en possession de se
proclamer le premier du monde pour le bien-être, et
qui rendait naïvement l'impression ressentie par TEu-
rope entière de la prospérité de la France.
J'ajouterai quelques mots de l'état des lumières, qui
n'est pas étranger à ce sujet. Il ne faut pas qu'un Fran-
360 LE MENSONGE DE LA MISÈRE PUBLIQUE
çais de ce temps-ci ignore qu'au moment de la Révolu-
tion toutes les paroisses, presque d'un bout de la France
à l'autre, avaient leur école. Tel était le progrès de l'en-
seignement populaire ; jusque dans les villages, les
études avaient chance de pouvoir se pousser fort loin ; le
savant Mabillon y avait fait les siennes.
Tous les documents attestent que Tinstruction pri-
maire y était reçue de moins de gens qu'à présent, mais
qu'en revanche un bien plus grand nombre de campa-
gnards y accédaient aux études secondaires. Il est re-
marquable de voir que l'Oratoire du Mans, en 1688, au
milieu du règne de Louis XIV, dans ses classes de se-
conde et de troisième, ne comptait pas moins de qua-
rante-deux fils de fermier, de laboureur et de paysan.
Notre enseignement classique, nos lycées même, sont
loin aujourd'hui de cette proportion-là.
Tel est le tableau de l'ancienne France dans ses classes
les moins élevées. On peut juger de l'honneur et de la
reconnaissance que l'ancien régime mérite d'en retirer. Il
est vrai que des événements récents, dont l'histoire des
origines de la Révolution fait mention, offusquent cette
vue générale. L'année 1788 se place comme un paravent
au devant de ces glorieuses perspectives. C'est l'année
de la grande disette, dont la peinture, mêlée dans le récit
de circonstances si graves, laisse au lecteur une impres-
sion de l'ancien régime tout entier.
Les ennemis de celui-ci ont tiré de cet effet tout ce
qui se peut de mieux ordonné à la falsification de l'his-
toire. Dans le temps même, cette famine leur fut du plus
grand secours. Young, qui reparut en France alors, en
porte le na'if témoignage ;
Il me paraît clair, dit cet auteur, que les violents amis des
communes ne sont pas mécontents de cette cherté (des vivres)
LE MENSONGE DE LA MISÈRE PUBLIQUE 361
qui seconde grandement leurs vues et leur rend un appel
aux passions du peuple plus facile que si le marché était
bas ^
Voilà constatées de visu les menées révolutionnaires.
Elles n'auront rien qui nous étonne. Elles se sont pour-
suivies, Tévénement passé, sur le terrain de l'histoire.
La même duperie qui aida à faire la Révolution n'a pas
cessé de servir à la justifier.
On vient de voir ce qu'il en faut croire. Aussi bien,
quant à cet état récent des populations de la campagne,
à qui fera-t-on croire qu'il était misérable, quand on
voit l'endurance physique des armées de la Révolution,
si grande qu'elle a fait en son temps l'étonnement de
1 Europe, et qu'elle fait encore celui de l'histoire ? Etait-
ce là l'effet de famines dont la dernière aurait, par sa
seule violence, soulevé tout le pays et détrôné les rois?
1. P. 185.
CHAPITRE XV
LA LETTRE DE CACHET,
LES LIBERTÉS ANGLAISES
J^'appelle du nom de libertés anglaises des libertés
que le préjugé représente comme violées par Tancien
droit public français, et dont le régime anglais a passé,
depuis Voltaire, pour le modèle accompli.
Je voudrais dire liberté individuelle ; mais ce mot, dans
les programmes politiques, se présente avec un air de
menace anarchique et, dans les cours de philosophie,
au milieu d'indébrouillables nuages. On nous le définit
un droit d'aller et de venir sans être inquiété, de possé-
der son corps; mais quoi? cette liberté ne saurait être
distinguée de celle des actes que règlent et autorisent
les lois particulières. La liberté d'aller et de venir, si
c'est à l'église, est nommée liberté des cultes; la liberté
de porter son corps, si c'est à Técole, qu'est-ce autre
chose que la liberté d'enseignement? Ainsi, si Ton admet
des lois particulières qui fixent ou restreignent ces
diverses libertés, la liberté individuelle n'est qu'un mot.
C'est un grand avantage pour notre République, de qui
la principale aiïaire est, sous le couvert d'une liberté de
principe, de régner (comme règne un parti) par la sup-
pression de toutes les libertés de fait. Quel avantage,
dis-je, en pareil cas, qu'un nom sous lequel il est con-
venu que la liberté demeure inviolable, tandis que les
LES LIBERTÉS ANGLAISES 363
différentes espèces de libertés sont ôtées en détail sous
des noms spécifiés !
Liberté d'a/ier et de venir. Là-dessus, mille de nos
contemporains se figurent qu'un Français de l'ancien
régime ne pouvait sortir de chez soi sans risquer au
bout de dix pas d'être saisi et jeté à la Bastille. Ce
tableau ridicule est celui qu'ion présente des conditions
de la vie de tous les jours alors. Disons donc libertés
anglaises ; ce mot restreint Tapplication et permet de se
faire une idée raisonnable d'une société privée de ces
libertés-là. Toute la question est celle de la prison pré-
ventive, ou, parlant plus généralement, de toute action
étrangère aux formes régulières de la justice.
Des lois minutieuses ponctuellement obéies règlent
cette matière chez nos voisins, elles sont anciennes dans
leurs institutions ; en France, il n'en allait pas de même ;
des pratiques étrangères d'une part à la procédure judi-
ciaire, réglées d'autre part par la coutume seulement
(non par aucun édit ou ordonnance publique), disposaient
en plusieurs occasions de la liberté des citoyens. Sans
une sentence du juge on allait en prison, et ce qui réglait
en ce cas la durée de la prison n'était aucune sentence
lue devant un tribunal, mais la décision prise par cer-
tains masfistrats aorissant souverainement au nom du
roi. L'instrument d'une action pareille était la lettre de
cachet, célè£)re dans l'histoire de la Révolution. Quelques
lettres de cachet menaient à la Bastille. Ainsi ces deux
noms furent unis dans la peur et dans la haine. On crut
se venger de celle-là en détruisant celle-ci. La suppres-
sion de toutes deux sauva la liberté, la liberté indivi-
duelle, la liberté dont les auteurs anglais et les français
instruits à leur école rebattaient les oreilles de la France
et de l'Europe depuis cinquante ans.
Les derniers éclats de ce grand tapage durent encore
364 LA LETTRE DE CACHET
dans la mémoire des modernes. C'étaient les Méinoires
de Linguet sur la Bastille, parus en 1783, et le fameux
pamphlet de Mirabeau, lequel, mis en prison sur la
demande de son père compromis par ses sottises, figure,
en cette veille des dernières catastrophes, comme le digne
héraut de cette revanche.
Tant de bruit, ordonné à des effets si nets, explique le
retentissement du médiocre événement que le 14 juillet
consomma. En soi, la prise de la Bastille était peu de
chose ; cette prison ne servait presque plus ; le peu de
résistance qu'elle offrit ôtait au peuple la matière d'une
victoire. Mais elle représentait la lettre de cachet, les
arrestations préventives, l'emprisonnement sans juge-
ment ; ces choses rappelaient à la mémoire des hommes
trente ans d^un déchaînement inouï de violences et de
calomnies. En un moment, l'Europe apprit que ces vio-
lences avaient réussi. Un fait d'émeute les couronnait ;
les trônes s'en sentirent ébranlés; dans Kcenigsberg le
bonhomme Kant en changea sa promenade quotidienne.
A Paris, où Tobjet matériel frappait les yeux, on aper-
çut moins le symbole et l'événement parut moins grand.
Il l'était par l'idée que s'en faisaient les hommes et que
riiistoire jacobine, perpétuant la gageure, a eu depuis le
talent de conserver et même d'agrandir.
Qu'était-ce que la lettre de cachet ?
Un ordre direct du roi, dont l'effet n'exigeait aucune
des transmissions et des procédures ordinaires et se fai-
sait sentir aussitôt. Les modernes s'étonnent volontiers
qu'une telle intervention de la volonté royale ait été
supportée ; peut-être cette impression sera-t-elle corri-
gée par le tableau des procédés de la justice à cette
époque.
L'emploi de la lettre de cachet s'observait première-
LES LIBERTÉS ANGLAISES 365
ment dans la procédure criminelle. Les formes de cette
procédure étaient lentes et compliquées.
Qu^on en juge. Excepté le cas de flagrant délit, aucune
arrestation ne pouvait être ordonnée que par décret de
prise de corps ; ce décret n'était prononcé qu'après infor-
mation ; pour amener les témoins nécessaires à celle-ci,
une assignation était requise, laquelle à son tour n'était
possible qu'après permission d'informer ; cette permis-
sion n'était donnée qu'après que le juge avait rendu
plainte. Rien n'était plus long, comme on voit, et ne fa-
vorisait davantage l'impunité. On coupait court par la
lettre de cachet, cet ordre du roi ayant pour effet de sur-
seoir à toutes formalités. De cette façon, celui qu'on
soupçonnait était arrêté sur-le-champ.
Tel était en la circonstance l'effet de la lettre de ca-
chet : par elle, le prévenu se trouvait mis à la disposi-
tion du juge. On peut s'offenser de cela, on peut plaider
la cause du prévenu contre le système de la prison pré-
ventive ; on peut réclamer le régime anglais et recom-
mencer là-dessus le procès dont les échos n'ont pas cessé
de nous assourdir ; ce qu'on ne saurait, c'est donner en
exemple du contraire ce qui s'est pratiqué depuis quatre-
vingt-neuf, et qui se pratique encore aujourd'hui. En
effet, le régime qu'on vient de dire dure encore : le droit
du juge à s'assurer d'abord de la personne du prévenu
est justement le système qu'on subit de nos jours, au-
quel les Français d'à présent, émancipés de la lettre de
cachet, sont soumis.
On avouera que le mot ne fait rien à la chose. Ce qui
s'appelait lettre de cachet s'appelle mandat d'amener :
c'est toute la différence. Je ne fais pas ici de paradoxe :
on peut défier le plus zélé défenseur du régime moderne
contre l'ancien de montrer le contraire. Le mandat
d'amener part d'un dessein pareil à celui de la lettre de
3G6 LA LETTRE DE CACHET
cachet ; il opère les mêmes effets ; il est par sa nature
sujet aux mêmes abus. Si Ton doutait de ce dernier
point, il ne faudrait que rappeler ce qui se lit tous les
jours dans les journaux, des tracas et des dommages
encourus par les prévenus dans quelque affaire : on sait
peut-être qu'aucune réparation ne leur est due, en pareil
cas, suivant nos codes. Ceux que ce sujet intéresse pour-
ront lire la brochure d'un avocat, M. Coulon, de l'In-
convénient devant la Justice française de faire éclater
son innocence avant le moment opportun.
Toute la différence, que je veux signaler, c'est que
sous Tancien régime, la lettre de cachet n'étant décernée
qu'en certains cas, l'inconvénient ne risquait de se pro-
duire que dans quelques procès seulement, tandis que de
nos jours ce risque a lieu dans tous. Le régime d'excep-
tion de la lettre de cachet pris comme procédure régu-
lière et étendue à tous les cas : telle est proprement
l'œuvre de la Révolution. Tel est le profit qu'elle nous
offre. De plus, je prie qu'on remarque qu'en ceci comme
eii toute chose, le caractère d'exception ôté, les abus se
rendent plus faciles ; parce qu'il est plus naturel à
l'homme d'abuser d'un moyen auquel on lui donne droit
que de celui dont il dispose par permission seulement.
Ainsi tout ce qu'on débite sur la lettre de cachet, si
l'on ne considère que cet usage, ne fait le procès de l'an-
cien régime qu'à condition d'y comprendre le nouveau,
et même d'y compromettre celui-ci davantage.
Maintenant, c'est une erreur de croire que le plus grand
nombre des lettres de cachet ait été décerné pour des
affaires d'État. Les jacobins, au nom de la raison d'Etat,
ont couvert la France d'échafauds : la sombre imagina-
tion de ces gens-là se plaît à supposer le même cas à
toutes les pages de l'histoire.
Il y est au contraire assez rare. Ils se figurent la mo-
LES LIBERTÉS ANGLAISES 367
narchie aux prises avec des difficultés du même genre
que celles qu'ils éprouvèrent ; mais il y a bien de la dif-
férence entre les conditions d'un régime doublement
condamné comme contraire à l'histoire et à la nature des
hommes et les conditions de celui qui se conformait à
l'une et à l'autre. Le fait est que la lettre de cachet dé-
cernée pour raison d^Etat est un cas fort rare de l'an-
cienne monarchie.
M. Funck-Brentano a donné une parfaite étude de la
question '. Les archives de la Bastille remuées par lui
à TArsenal en ont fourni Targument décisif. Deux ou
trois sur mille, telle est la proportion dans laquelle il
assure que furent les lettres de cachet décernées pour rai-
son d^Etat. Telle est la proportion infime dont est sorti
le tapage que nous savons.
Le bon est de voir une fois de plus, en cette affaire,
de quelle manière le nom du peuple sert de prétexte aux
récriminations démocratiques. Dans un si petit nombre
de cas, je le demande, combien de fois le peuple fut-il
concerné ? Une pluie de lettres de cachet aurait seule
eu pour résultat d'en faire arriver quelques-unes aux
basses classes de la société : ce peu ne tombait que
sur des sommets, ou en des endroits si particuliers
que la foule n'en pouvait prendre ombrage. Quelques
écrivains eurent à s'en plaindre : ils persuadèrent aux
foules que c'était là leur affaire ; les foules les crurent,
et, ce qui est mieux encore, des conservateurs distingués
de ce temps-ci croient comme elles. Dur comme fer,
dis-je, ils croient que la démocratie est la cause du
peuple : oserai-je dire qu'elle n'est que celle des déclassés
et des pédants ?
Dans la procédure criminelle ordinaire, une fois la
1. Revue des Deux Mondes, 15 octobre 1892.
368 LA LETTRE DE CACHET
lettre de cachet obéie, les juges n*en continuaient pas
moins de suivre les formes du procès et de poursuivre
la prise de corps. Le décret régulier de prise de corps
obtenu, l'ordre du roi était levé, l'effet de la lettre de
cachet était fini. Tout ceci est conforme à ce qu'on a lu
plus haut. Ces lettres n'avaient d'objet que de pourvoir
à la lenteur des formalités ; à cet égard même, on évi-
tait qu'elles ne remplaçassent la justice régulière. Celle-ci
d'elle-même les annulait, ne leur laissant, dans l'opinion
des hommes comme en fait, que le caractère d'instru-
ment provisoire. Tel est l'un des emplois, parfaitement
légitime, louable à plusieurs égards, qu'on faisait de ces
lettres.
Elles servaient à un autre usage encore, duquel il faut
maintenant parler. 11 est excessivement différent du
premier. Ce qu'on va lire fera voir l'un des traits les
plus originaux, les plus intéressants, presque les plus
touchants, de l'histoire des mœurs d'autrefois.
Outre l'aide que j'ai dit qu'elles apportaient à l'exer-
cice de la justice régulière, les lettres de cachet étaient
en certains cas substituées à toute procédure. Elles déci-
daient de la prison, non en l'attente de quelque décret,
mais absolument, et sans autre garant que les règles
qui servaient à les obtenir et à en maintenir l'elFet.
L'administration seule disposait de ces cas-là ; nul
tribunal n'y était mêlé, ils appartenaient à la police.
Qu'un sujet du roi fût convaincu de faits punissables de
prison, que des intérêts graves joints à cette conviction
rendissent la promptitude et le secret désirables, la
lettre de cachet donnait au magistrat le moyen d'y pro-
céder sans autre forme. Celui-ci ne trouvait de limite à
son pouvoir discrétionnaire que les témoignages mêmes
qui avaient fait obtenir la lettre. Le prévenu, sur son
LES LIBERTÉS ANGLAISES 369
ordre, étais mis en prison ; on ne le relâchait que sur son
ordre, aussitôt que les motifs qui l'y avaient fait mettre
avaient cessé.
Je ne sais si les nerfs du lecteur auront supporté cet
exposé. Je le conjure seulement, avant de juger de cela,
de se rappeler que je ne me propose pas de démontrer
que l'ancien régime avait été inventé pour nous plaire.
Toutes les idées auxquelles on tient de nos jours n'y
étaient sans doute pas satisfaites. Les anciens n'avaient
pas nos préjugés. Quelque étonnant que cela paraisse,
ils manquaient même de ceux que nous mettons au rang
de vérités éternelles. Il v a des livres écrits sur ces
matières, dont tout le dessein est de prouver aux hommes
que la Révolution ne devait pas être faite, parce que
les idées modernes issues de la Révolution étaient satis-
faites avant elle. Les mêmes qui voulaient faire du comte
de Ghambord, suivant la forte expression du prince, « le
roi de la Révolution » nous présentent tous les jours
l'éloge d'une « ancienne France de la Révolution ». Ce
n'est pas cet éloge que j'ai entrepris : premièrement,
parce qu'il ne saurait reposer que sur le mensonge ; en
second lieu, parce qu'il était inutile ; car ce que nous
avons à tirer de l'ancienne France est premièrement uii
motif de l'aimer, et en second lieu la protestation de
rhistoire contre l'esprit de secte et de système. Ceux
qui en accommodent l'éloge à cet esprit font donc la
besogne la plus stérile en même temps que la plus chi-
mérique du monde.
L'école de la Révolution a déguisé les faits, il est
vrai ; mais en même temps elle a fomenté le préjugé
qui fait errer sur le jugement des faits. Nous n'aurons
donc rien obtenu si, en corrigeant les faits, nous ne
restaurons pas les principes.
Les Français d'aujourd'hui font consister toute garan-
DiMiER. Préjugés :i4
370 LA LETTRE DE CACHET
tie de la liberté des hommes dans le droit reconnu
d'avoir des juges. Le privilège de la magistrature, l'in-
dépendance du magistrat, la séparation du pouvoir ju-
diciaire selon la formule de Montesquieu, tel est à nos
yeux le principe essentiel de la sécurité des citoyens, la
pierre angulaire des sociétés. Tout cela tient à des con-
sidérations où il entre du vrai, et dont on peut faire
sans doute un bon usage ; cependant rappelons-nous que
des principes de cette espèce n'existent pas. Il y a très
peu de conditions vraiment essentielles du bon état des
sociétés, et aucune ne consiste dans une définition. Des
juges assurés et leur indépendance sont une bonne garan-
tie de la liberté des hommes, elle n'est pas la seule
qu'on puisse inventer ; quant à la séparation du pouvoir
judiciaire pris en soi, ce n'est rien.
De nos jours en France, la liberté de chacim semble
tenir tout entière à la liberté qu'on laisse aux juges,
parce que nous sommes sujets d'une démocratie centra-
lisée, c'est-à-dire d'un régime où l'Etat est aveugle et
règle tout. Il n'en était pas de même en d'autres temps.
J'ajoute que c'est justement dans le temps où cette indé-
pendance des juges serait indispensable que les formes
qu'on prend pour l'assurer deviennent impuissantes.
Cette garantie n'apparaît seule au monde que quand elle
a réellement cessé d'être et ne consiste plus qu'en des
mots. C'est notre cas : il nous contente. Il nous contente
de deux manières : d'abord à cause de la simplification à
laquelle nous attache l'esprit de système, rien n'étant
plus conforme à cet esprit que de renfermer la liberté et
toute chose au monde dans un seul point ; ensuite parce
que nous demandons avant tout des paroles et des rites
constitutionnels. Ces vaines simagrées nous rassurent.
Nous ne voulons connaître de garanties à la liberté des
citoyens que des fictions juridiques et protocolaires. Nous
LES LIBERTÉS ANGLAISES 371
les avons, et le peu qu'elles servent devrait servir à nous
ouvrir les yeux.
Un libéral de droite m'interrompt : « Non vraiment
nous ne les avons pas. 11 faut les faire voter à la Cham-
bre. Cent ans après la Révolution, la France manque
encore de son habeas corpus. Quel scandale 1 » Il ima-
gine là -dessus des effets de tribune propres à émouvoir
le Bloc. On sait quel en est le résultat à l'usage. Le Bloc
se moque de Vkabeas corpus. J'avoue que je m'en moque
autant que lui.
Non que je le croie méprisable de l'autre côté de la
Manche. 11 y a produit d'heureux effets ; il y fait une
partie de la fierté nationale ; tout le monde en Angle-
terre le connaît et l'estime. Mais le peuple de France
n'en aurait cure ; il se fait une autre idée de la liberté
des gens.
On sait ce qu'est cet habeas corpus. Deux édits du
roi Charles II, en 1679, en ont fixé les conditions. Il
consiste en ceci que, si quelqu'un est mis, en prison, lui-
même ou tout autre à sa place n'a qu'une requête à
faire à la Haute Cour de justice du royaume. Cette cour,
aussitôt, adresse à celui qui retient la personne en prison
le writ à-'habeas corpus. Ce writ émanant de si haut
lieu est un instrument des plus forts. 11 oblige à pour-
voir au jugement immédiat ou à remettre l'homme en
liberté. Les résistances à cette injonction constituent le
grave délit de « mépris de la Cour : contempt of Court »,
puni par la loi anglaise de dommages-intérêts excessi-
vement lourds, et dont la menace suffît. Ainsi l'effet
qu'on souhaite est assuré.
Encore un coup, cette constitution est digne d'éloge,
et le fait est qu'elle réussit. Elle réussit chez une nation
où l'esprit public est très fort, où le respect des insti-
tutions a été longtemps à son comble, où (chose impor-
37i LA LETTRE DE CACHET
tante à retenir) le fonctionnaire était mû par d'autres
sentiments encore que ceux de l'ordre administratif.
Mais en France que serait Vhabeas corpus ? Tous les
hommes doués de quelque sens pratique Timagineront
aisément. Le mécanisme de la Cour ne fonctionnerait
jamais. Suppose-t-on, lors de la dernière Haute Cour de
1899, le comte de Lur-Saluces ou M. BulTet sollicitant
un writ contre Waldeck-Rousseau ? A une date un peu
postérieure, suppose-t-on le misérable juge d'instruction
Delalé, couvert par tous les pouvoirs de la République,
menacé de cent mille francs de dommages-intérêts à la
requête du malheureux et innocent frère Flamidien ? Lors
d'un complot plus récent encore, voit-on M. Clemenceau
déclaré coupable à la face de la France du crime de con-
tempt of Court? Voit-on, dis-je, le ministre, les juges,
la France elle-même en cette affaire ? Voit-on rindigrna-
tion publique prenant parti pour la robe rouge ? Cette
seule supposition touche à l'extravagance.
Quelle meilleure preuve de la vanité qu'il y a à requé-
rir pour nous ce qui sert les autres ? Ne dites pas : C'est
la faute au gouvernement. Ce gouvernement changé, la
monarchie refaite, Vhabeas corpus sera inutile ; sans cette
condition il est impuissant. Aussi devons-nous regarder
comme sans remède, dans l'hypothèse du présent régime,
l'arbitraire du juge d'instruction.
Seule y fait contrepoids la peur de l'opinion, rendue
sensible dans les tapages de presse. Seuls des moyens
d'essence révolutionnaire et la coutume maintiennent
notre indépendance à l'égard de la prévention. Il y a
quinze ans on comptait encore l'interpellation des Cham-
bres ; la complicité de celles-ci et leur abaissement intel-
lectuel, joints à l'inditTérence croissante du pays pour les
éclats parlementaires, ont réduit à rien ce moyen. Il
passait pour le plus puissant. On peut juger de notre
LES LIBERTÉS ANGLAISES 373
sort à la facilité avec laquelle il a disparu. De tout temps
ce fut un moyen médiocre, malgré Timportance de la
sanction, ou plutôt à cause de cette importance même
qui met le pouvoir à Tabri. Un père qui n'aurait de
droit sur ses enfants que de leur faire couper la tête
perdrait tout moyen de s'en faire obéir. Ne laisser à chaque
Français que le droit de renverser les ministères par le
moyen de son député, c'est remettre chaque Français à
discrétion, car la plupart des causes portées à la tribune
est sans proportion avec de tels effets. Rien n'est si rai-
sonnable que de les sacrifier à la permanence du pouvoir.
Le ministre a beau jeu, sur chacune de ses causes, de
poser la question de cabinet. « Si vous me préférez ce
cantonnier, je m'en vais. » On n'a garde, on vote la
confiance. Le bon sens se trouve d'accord avec les pas-
sions parlementaires et l'intérêt de chaque député. Quelle
injustice ! disent les républicains de droite. Il est vrai ;
mais la faute en est au système, qu'il faut dénoncer.
Vous l'acceptez et vous défendez le cantonnier : vous
voilà anarchiste plus que les gauches. Du côté des gau-
ches, contre vous, est le vrai esprit de gouvernement.
Telle est, en régime démocratique, la garantie person-
nelle de chacun.
Mais, dira-t-on, sous l'ancien régime, sous le régime
de la lettre de cachet, où se trouvait cette garantie ? Je
réponds ; Dans toutes les formes de justice ordinaires,
quand il s'agissait de cas où la justice avait son cours ;
soit qu'aucune lettre de cachet n'intervînt, soit qu'on ne
s'en servît qu'afin de s'assurer du prévenu. Reste le cas
mentionné en second lieu, où la lettre de cachet fait
toute la procédure : c'est celui-là qu'il faut examiner.
Il faut savoir quelles sortes de circonstances étaient
cause de s'en servir ainsi. C'étaient invariablement des
374 LA LETTRE DE CACHET
affaires de famille. Invariablement, il s'agit tantôt d'un
mari infidèle, tantôt d'un fils débordé dont il fallait ré-
primer les désordres. La plainte des proches mettait en
mouvement ce mécanisme.
Le magistrat de police recevait cette plainte. Il instrui-
sait l 'affaire, décidait une enquête, convoquait des témoins,
consultait l'entourage, puis, sur Tinstance des intéressés,
rendait sa décision. Cette décision ne doit pas s'appeler
condamnation. Elle n'émanait pas de la justice, elle n'avait
pas le nom d'un jugement : elle n'emportait qu'une peine,
ce qui est bien différent. Le magistrat de police ne con-
damnait pas, il se bornait à sévir. La punition ainsi infli-
gée n'entraînait, pour celui qui en était l'objet, rien de
pareil au casier judiciaire ; elle n'entraînait pas de dés-
honneur ; grâce à la discrétion de cette sorte de procédure,
elle ne causait pas davantage de scandale.
M. Funck-Brentano conte en ce genre l'histoire d'un
gantier-parfumeur de la rue Gomtesse-d' Artois. Mieux
que toutes les explications, le détail qu'on va lire fera
connaître cette procédure.
Ce gantier s'appelait OUivier. Sa femme se plaint au
lieutenant de police, qui pour lors était le fameux Ber-
rjer (c'était en 1750), d'être maltraitée par son mari.
Elle représente qu'il délaisse la boutique, ce qui cause
double perte au ménage, dont les économies vont toutes
à un caprice de l'époux. La fille cause de ce mal se nomme
Marie Bourgeois et loge rue Saint-Denis-aux-Rats.
Au reçu de cette plainte, le lieutenant envoie un com-
missaire chez cette fille pour lui représenter son devoir.
Cette exhortation manqua son but, car on voit reparaître
bientôt la plainte de la femme Ollivier, qui se fait cette
fois plus pressante et demande même l'emprisonnement.
« Elle ne cesse, dit cette femme, de le recevoir chez elle»
ce qui cause beaucoup de désordre dans notre ménage et
LES LIBERTÉS ANGLAISES 375
notre commerce ; et il est facile de voir que, si cela con-
tinue, il nous sera impossible de faire honneur à nos af-
faires. Ce considéré, Monseigneur, j'ai recours à vous pour
vous supplier de faire enfermer Marie Bourgeois. » Ces
mots sont inscrits dans un placet, dûment adressé et si-
gné, et contresigné du principal locataire de la maison
de Marie Bourgeois.
L'affaire prenant de l'importance, le lieutenant la remet
à un secrétaire nommé Chaban.Un inspecteur est adjoint
au commissaire envoyé la première fois. Tous deux con-
duisent l'enquête et confirment la plainte.
Remarquez le soin de l'information et les modes divers
de l'action, Berryer écrit au curé de faire comparaître
les coupables et de leur faire entendre les reproches de
la religion. On n'eût osé manquer à cette convocation.
Marie Bourgeois, pour y échapper_, avertie sans doute
par quelque indice, change de paroisse dans l'intervalle.
Nouvel ajournement de l'affaire. Berryer écrit : « Gardez
les pièces jusqu^'à ce qu'il vous vienne de nouvelles plain-
tes. »
Ces plaintes ne manquent pas de reparaître. La parfu-
meuse, de plus en plus pressante, écrit : « Par pitié.
Monseigneur, faites enfermer Marie Bourgeois. » Autre
enquête ; quatrième placet, où se lisent ces paroles tou-
chantes par l'excès d'angoisse qu'elles expriment ; « Mon
mari s'apprête à quitter Paris du jour au lendemain. Déjà
sa maîtresse a donné congé de sa chambre. »
L'information était suffisante. Le remède ne souffrait
pas de retard. Marie Bourgeois fut arrêtée le 15 juillet
1751.
Ce récit suggère plusieurs réflexions. En premier lieu,
on ne peut qu'admirer l'avantage d'une sanction si sim-
ple et si prompte pour la conservation des mœurs ; je
dis dans la mesure où l'ordre des familles y est intéressé,
370 LA LETTRE DE CACHET
le reste ne regardant pas les magistrats civils. On remar-
quera en second lieu les précautions dont le magistrat
s'entoure, la lenteur qu il met à sévir, la sagesse qui lui
fait attendre les dernières plaintes; pour finir, la vigueur
de la résolution, qui fait applaudir le dénouement comme
celui d'une comédie bien faite. En troisième lieu, je si-
gnale le rôle que cette simple procédure assignait au
curé. On y reconnaît le trait intéressant d'une époque
où la simplicité des rapports sociaux, en même temps
que l'union des deux pouvoirs, le spirituel et le civil, per-
mettait une souplesse d'allure que nous ne connaissons
plus et dont l'avantage est extrême. Quatrièmement en-
fin, notons le rôle des voisins et le jour important qu'il
jette sur la résistance offerte alors par les extrémités du
corps social.
Ce dernier point est d'une grande importance. Sans
Taveu des voisins, on ne pouvait rien faire ; leur témoi-
gnage est requis pour avancer Taffaire et l'on voit assez
que leur opposition y eût mis obstacle. La différence à
cet égard avec notre temps est frappante. Veuillot relève
admirablement ce point dans la préface des Odeurs de
Paris ;
Rousseau, dit-il, avait trouvé ce beau mot de désert d'hom-
mes pour peindre Paris, quand Paris, peuplé seulement de
six à sept cent mille âmes, n'était qu'une ville de province
divisée en une quantité de paroisses, où tout le monde se
connaissait, où chacun faisait partie d'une corporation, vivait
dans un quartier, avait des amis, des patrons, des parents.
Et bientôt, qui donc dans Paris aura seulement un voisin ?
quel homme y pourra compter sur un autre homme pour une
assistance quelconque, pour une résistance à quoi que ce soit
d 'injuste et d'odieux? 11 y a le sergent de ville, et voilà tout !
Le sergent de ville connaît tout le monde, protège tout le
monde, ramasse tout le monde. Mais que cet unique prolec-
teur a de droits sur tout le monde, et que ses pupilles ont à
observer de règlements !
LES LIBERTÉS ANGLAISES 377
Le plus bel éloge peut-être de la lettre de cachet, c'est
d'avoir fait de ces circonstances un instrument d'ordre
public, utilisant les relations de voisinage et de paroisse
par une procédure d'un genre unique.
Ce que j'en dis n'est pas une supposition. Car nous
voyons ces lettres à l'œuvre fort efficacement en plusieurs
cas, dont le récit continue de m'être fourni par M. Funck-
Brentano.
Sur une plainte du même genre que celle dont on vient
de lire l'histoire, une certaine Catherine Randan fut en-
fermée à l'Hôpital ; c'est ainsi qu'on nommait la Salpê-
trière. Un auditeur de la Chambre des comptes nommé
Menjol, soit averti par les voisins soit voisin lui-même
ou patron de cette femme, fit aussitôt parvenir sa plainte
à la lieutenance en ces termes :
« 1° Que dans l'information de vie et de mœurs qui fut
faite au sujet de la prisonnière, M. Lemoine, principal
locataire de la maison, rue Bourtibourg, où elle habitait
depuis six mois, n'a point été entendu, ni aucun des voi-
sins de la même rue ;
« 2° Qu'avant d'être frappée d'une lettre de cachet, la
prisonnière n'a point été mandée devant le curé de Saint-
Paul, sur la paroisse duquel elle demeurait ;
« 3° Que l'ordre du roi, qui aurait dû être exécuté par
l'inspecteur Bourgoin, ne l'a été que par l'un de ses com-
mis, sans que Ton appelât un commissaire, et sans que
les formalités requises en pareil cas fussent remplies. »
Qui voudra savoir la différence de la police d'alors avec
celle d'aujourd'hui n'a qu'à considérer l'issue de cette
réclamation. Il verra si l'on peut juger d'après la nôtre
le sort des gens remis à celle-là. Catherine Randan fut
remise en liberté.
Une autre réclamation vise le cas d*une demoiselle Le-
378 LA LETTRE DE CACHET
clerc au temps de la Régence. Elle émane d'un voisin de
celle-ci et porte la date du 22 juin 1721.
Monsieur, écrit ce voisin, comme il n'est point d'exemple
et qu'il est contre les ordonnances et règles, et même contre
les lois, de faire enfermer une femme sur la déposition d'un
seul particulier, et que Tordre sur ce fait exige le scandale,
la plainte des voisins et même du curé, on a cru devoir vous
représenter que l'abbé de Maignas a surpris votre religion
au sujet de la nommée Leclerc.
La demoiselle Leclerc fut mise en liberté.
'Tout ce qu'on vient de lire fait assez voir que la pro-
cédure de la lettre de cachet avait ses règles, et que, pas
plus que celle des tribunaux, cette procédure ne laisse de
place à l'arbitraire. Ce qu'on prétend y reprendre de ce
chef tombe donc de soi-même. Elle est œuvre de police,
non de justice, et ce fait serait de nos jours de quoi la
décrier ; mais on vient de voir par des exemples comment
se comportait la police à cette époque. De quelque ma-
nière qu on la retourne, il est certain que, dans cet usage
même, tout ce qu'on a dit de la lettre de cachet pour
faire haïr l'ancien régime n*est que mensonge.
Il est vrai que cette procédure policière était secrète :
mais, bien loin qu'il fallût s'en plaindre, elle n'avait lieu
justement de cette sorte que dans l'intérêt des familles.
Par là leur honneur était sauf. La discrétion était abso-
lue. Les pièces relatives à chaque alTaire étaient enfouies
à la Bastille.
L'ancien régime ne s'est jamais trompé sur ce carac-
tère de protection accordée aux familles par la lettre de
cachet. Nous en avons de curieux témoignjiges.
Un père, à qui Malesherbes avait refusé une lettre de
cachet contre son fils, lui écrivait avec indignation :
LES LIBERTÉS ANGLAISES 379
Quand l'autorité tutélaire et souveraine se refuse à appuyer
l'autorité domestique, elle sait sans doute où prendre les res-
sorts propres à veiller sur la tête de chaque individu en par-
ticulier.
Il est certain que cette alliance intime des pouvoirs
publics avec le pouvoir domestique était le trait d'un
ordre supérieur. Le père seul avait le droit de demander
une lettre de cachet contre son fils ; mais on résistait peu
à cette injonction. < Il est d'usage, écrit d'Argenson au
comte du Ghayla, d'arrêter les enfants dont les pères se
plaignent. >
C'est là ce qui causa les plaintes de Mirabeau, en-
fermé, comme on sait, au donjon de Vincennes. En cela
mystifié comme dans le reste, il est plaisant de voir que
le peuple fit sienne la cause d'un fils de famille déver-
gondé. Mais la révolte contre les siens faisait de ce fils
de famille l'allié de tout ce qui rêvait le renversement
de toutes choses ; la démocratie l'épousa, comme on a vu
il y a dix ans la maîtresse feuille du Bloc se faire, l'apo-
logiste d'un jeune gentilhomme en révolte contre son
père, traînant son nom dans les aventures les plus mor-
tifiantes et les plus folles. Ce père fut réduit à protester
par la même voie de la presse, et dans la même feuille.
On ne saurait rien lire de plus noble, de plus juste et de
plus relevé que la lettre qu'il écrivit alors. Mais je ne
doute pas que si la lettre de cachet eût été de mise envers
ce fils, le père eût pris ce moyen plutôt que l'autre. Or
notez la nature du sentiment français, qui est tel que tout
le monde Teût approuvé.
Qu'on ne parle pas de la barbarie qu'il y a à requérir
les pouvoirs publics en pareil cas. Leur intervention
ainsi réglée n'avait justement rien d'infamant. C'était de
quoi on leur savait gré, et ce qui fait que la lettre de
cachet était regardée comme une grâce.
380 LA LETTRE DE CACHET
La famille, dit d'Argenson, a intérêt à soustraire son pa-
rent aune condamnation infamante. Quand le roi, par bonté,
veut bien soustraire un coupable à la rigueur des lois en le
faisant enfermer, c'est une faveur.
Qui sait ce que plusieurs eussent encouru des tribu-
naux et de la justice régulière, si l'action de simple po-
lice ne les eût prévenus à propos, quelquefois corrigés,
toujours soustraits du moins aux ridicules éclats que fait
un procès public sur des questions de famille ?
« Le public, dit encore d'Argenson (dans les affaires
de ménage), est charmé de la scène qu'on lui donne, et
personne n'a encore eu la charité de tirer le rideau pour
cacher un spectacle si ridicule. » Aujourd'hui le mal est
à son comble. L'impudence de la presse passe toutes les
bornes en ce genre. Nous en mesurons le fâcheux effet.
Une autre histoire fera voir l'utilité de ce secret, dont
des ignorants ont la sottise de faire un crime. Elle est
touchante et presque dramatrique.
Un jeune homme nommé Bunel fut arrêté dans une
bagarre. On le convainquit de plusieurs vols, effet de
l'ignoble commerce qu'il entretenait avec une lille. Sa
mère, veuve d'un ancien soldat aux gardes françaises,
effrayée de Tabîme où elle le vit plongé, soutenue par l'éner-
gie d'un affreux désespoir, obtint, à force de démarches,
de s'arranger avec la partie civile, et, grâce à la recom-
mandation de M. de Boulainvilliers(chez qui un des vols
reprochés à son fils avait été commis), elle obtint une
lettre de cachet.
Il est enfermé à Bicêtre, et là s'engage dans le régi-
ment de Briqueville-infanterie. A la suite de ce régiment,
le nouvel engagé quitte la France le 22 mars 1751. Le
4 novembre 1752, Bricjueville écrit à Berryer pour lui
demander le rappel de Bunel. Les notes du jeune homme
sont bonnes, il semble que le passé n'ait jamais existé ;
LES LIBERTÉS ANGLAISES 381
le colonel plaide chaudement sa cause. En présence de
ce témoignage, un rapport de police est adressé au comte
d'Argenson. qui signe le rappel de Bunel le 5 décembre
de la même année. Le jeune homme est rendu à sa
mère, arraché à son vice et sauvé du déshonneur. Tel
est le bienfait du secret de la lettre de cachet.
Au demeurant, qu'on n'imagine pas que la justice régu-
lière n'entretenait aucun rapport avec la lettre de cachet,
ou qu'elle fût entièrement subordonnée à elle. Par
exemple, c'était une règle rigoureuse, qu'une lettre de
cachet ne pouvait être accordée au cours d'un procès.
Une autre disposition regardait le droit de visite dans
les prisons, exercé par les parlements, lequel permettait
à ceux-ci d'être informés de ces procédures par leurs
effets. J'ajoute que tout ce qu'on voit ajouter à cela pour
rendre la lettre de cachet odieuse, comme la fameuse
histoire de ces lettres données en blanc, n'est qu'un
mensonge.
Tout cela n'a pas empêché M. Gamoinde Vence d'écrire
dans la Revue des E tildes historiques * ; « Le principe
même delà lettre de cachet était, quoi qu'on dise, et nous
ne saurions trop Vaffirmer^ essentiellement contraire à
toute vraie justice. »
M. Camoin de Vence est bien intentionné. Par malheur,
il ne sait pas s'élever au-dessus de la nuée frivole de ce
qu'il nomme les principes. Car qu'est-ce que le principe
de toute vraie justice, sinon d'être jugé justement ?
M. Camoin de Vence exige de plus que cela soit fait dans
certaines formes. Mais pourquoi ces formes tiendraient-
elles au principe? C'est, dira-t-il, que faute de ces formes
on juge mal en fait. Mais on lui cite la lettre de cachet,
qui, sans l'aide de ces formes, n'a pas laissé de servir à
1. Année 1892.
382 LA LETTRE DE CACHET
bien juger. Bon en fait, dit M. Camoin de Vence, mais
cela n^absout pas le principe.
Tel est le préjugé de ceux qui ne veulent croire qu*à
des constitutions de papier. D'autres font à la lettre de
cachet des objections plus solides, quoique moins hono-
rables. Ils n'y peuvent souffrir l'instrument de l'autorité
dans la famille. A ceux que toute autorité offense, celle-
ci n'est pas moins en horreur qu'aucune autre. La famille,
dont elle fait le fondement, est détestée de la Révolution
au même titre que toutes les associations naturelles, enne-
mies à ses yeux de la seule liberté légitime, qui est celle
de l'individu.
Rappelons-nous le cynique aveu de Cambacérès, si
opportunément relevé par Le Play, sur la liberté de tester.
Ce digne organe de la Révolution avouait ne poursuivre
dans cette liberté que l'autorité du père de famille, repré-
sentée comme tyrannique. De nos jours, les amis de
Tunion libre ne s'offenseront pas moins de la contrainte
conjugale, dont la lettre de cachet se faisait l'instrument.
L'histoire du parfumeur de la rue Comtesse-d'Artois
leur sera une raison de la maudire. Par-dessus les années
écoulées, leur culte de la liberté donne la main à celui
que professèrent ces intéressantes victimes du foyer^
prison d'autrefois.
Aussi bien, ne croyons pas que celles-ci aient été inca-
pables d'en déduire les principes et de formuler à cet
égard la revendication de leur droit. Xos fauteurs d'anar-
chie se croient en avance là-dessus. Je signale à ces
messieurs le plaidoyer, vieux d'un siècle et demi, d'une
femme qui, si elle vivait, serait certainement de leurs
clientes. On le trouve, comme plusieurs des passages qui
précèdent, au Mémoire de d'Argenson dont M. Funck-
Brentano tire une partie de ses preuves ; on sait que
d'Argenson était grand lieutenant de police ;
LES LIBERTÉS ANGLAISES 383
Une jeune femme nommée Baudoin publie hautement
qu'elle n'aimera jamais son mari, et que chacun est libre de
disposer de son cœur et de sa personne comme il lui plaît.
Il n'y a point d'impertinences qu'elle ne dise contre son mari,
qui est assez malheureux pour en être au désespoir. Je lui ai
parlé deux fois et, quoique accoutumé depuis plusieurs années
aux discours impudents et ridicules, je n'ai pu m'empêcher
d'être surpris des raisonnements dont cette femme appuie son
système. Elle veut vivre et mourir dans cette religion, il faut
avoir perdu l'esprit pour en suivre une autre, et, plutôt que
de demeurer avec son mari, elle se ferait huguenote ou reli-
gieuse. Sur le rapport de tant d'impertinences, j'étais porté
à la croire folle ; mais par malheur elle ne l'est pas assez
pour être renfermée par la voie de l'autorité publique, elle
n'a même que trop d'esprit, et j'espérais que, si elle avait
passé d'eux ou trois mois au refuge, elle comprendrait que
cette demeure est encore plus triste que la présence d'un
mari que l'on n'aime pas. Au reste, celui-ci est d'une humeur
si commode qu'il se passera d'être aimé, pourvu que sa
femme veuille bien retourner chez lui et ne pas lui dire à
tout moment qu'elle le hait plus que le diable. Mais la
femme répond qu'elle ne saurait mentir, que l'honneur d'une
femme consiste à dire vrai, que le reste n'est qu'une chi-
mère et qu'elle se tuerait sur l'heure si elle prévoyait qu'elle
dût jamais avoir pour son mari la moindre tendresse.
On voit que les ennemis des contraintes morales, par-
tisans de l'obéissance consentie^ n'ont jamais manqué de
littérature : il y a une éloquence de nature qui se déclare
en pareil cas et l'instinct tout seul fait des merveilles.
Mais rautorité d'autrefois ne s'en laissait pas plus éblouir
que des faits de brutalité pure. Là où nos badauds disent :
C'est très intéressant, il est bon de voir ce magistrat
d'ancien régime, qui ne passa jamais pour un esprit
borné, n'écrire que les mots à! impudence , de ridicule^
à' impertinence. C'était tout ce que Fétonnement, qu'il
avoue, gagnait sur les principes arrêtés d'autrefois. On
384
LA LETTRE DE CACHET
peut imaginer, dans ces conditions, que la lettre de ca-
chet était bien défendue.
Il faut maintenant dire un mot du cas rare où celle-ci
servait la raison d'Etat. Le libéralisme déploie là-dessus
son éloquence, et, quoique l'application en soit beaucoup
réduite par ce qu'on vient de lire, je ne pense pas qu'il
faille accorder le peu qui reste à sa critique. On allègue
là-dessus TAngleterre, où la raison dŒtat serait incon-
nue. Mais la raison d'État est de tous les États, parce
qu'il n'y a pas au monde une autorité dont le devoir ne
soit de prévenir le désordre afin de n'avoir pas à le pu-
nir. En Angleterre comme ailleurs, les générations dilfé-
rentes ont été sujettes à ressentir plus ou moins la né-
cessité de ce principe, et à s'en relâcher plus ou moins.
Ce relâchement fait à nos yeux Toriginalité de ce peuple ;
ce serait une erreur de croire que personne n'en recon-
naît chez lui l'inconvénient. On le trouve signalé chez
les auteurs. « Chez nous, écrit A. V. Dicey, l'État peut
punir; il ne peut guère prévenir les crimes. » De quelque
manière qu'on l'explique, une telle parole ne peut passer
que pour un aveu d'infériorité.
Cela est si vrai que Vhabeas corpus, article sacré, pal-
ladium à nos veux des libertés ano^laises, s'est vu sus-
pendre plusieurs fois par autorité du Parlement. Les
Anglais ont souffert cette suspense : je ne sais si en France
le scandale que cela causerait n'aurait pas pour effet de
ruiner tout l'avantage de l'institution. Il est vrai que
cette suspense n'empêchait pas de payer les dommages-
intérêts prévus par Vhabeas corpus; mais la rigueur ne
s'en exerçait pas moins, contre le principe de Vhabeas
corpus.
Ces dernières remarques paraîtront suftisantes. Elles
LES LIBERTÉS ANGLAISES 385
ne laissent rien subsister qui ne soit à l'honneur des
temps où la lettre de cachet fut en vigueur.
Le changement des mœurs fît sentir à la fin plusieurs
inconvénients dans la pratique de ce système. De forts
liens de famille et de voisinage étaient indispensables à
son bon fonctionnement. Ces liens de famille en se relâ-
chant firent qu'on s'étonna des pouvoirs que la lettre de
cachet donnait ; les liens de voisinage cessaient avec
l'agrandissement de Paris, où la lettre de cachet avait
été de tout temps la plus fréquente. L'effet de ce relâ-
chement devait être d'en faire souhaiter la suppression.
Le Parlement en fît des remontrances, le 11 mars et le
3 mai 1788. Tous ceux qui savent de quelle manière les
institutions se modifiaient sous l'ancien régime et par
quels signes leur disparition s'annonçait ne doutent
aucunement que ce système eût été supprimé sans la
Révolution. Il l'eût été comme dénué de rapport avec
des mœurs nouvelles et destiné désormais à causer plus
d'inconvénients que d'avantages. La Révolution le sup-
prima pour une raison bien différente, comme contraire,
à ce qu'elle croyait, aux droits éternels de l'humanité.
Quant au grand nombre des abus causés, même dans
les derniers temps, par la lettre de cachet, c'est une
fable. Malesherbes, dans un rapport inédit que cite
M. Funck-Brentano, donne le résultat d'une enquête
conduite par lui eu 1775 Ce résultat montre qu'il n'avait
découvert que deux détenus qui fussent dignes d'être
mis en liberté. La vérité est qu'on se désaffectionna de
l'institution, de sorte qu'il fut facile de tourner l'opinion
contre elle. L'opinion n'a que peu la mémoire dupasse;
rien ne fut plus aisé que de faire croire au peuple que
la lettre de cachet avait toujours justifié les critiques que
des mœurs nouvelles motivaient. Ce fut un des men-
songes tapageurs de ce temps-là.
DiMiER. Préjugés 25
386
LA LETTRE DE CACHET
Une dernière réflexion terminera ce chapitre. Dans le
cas de raison d'État, la liberté de chacun de nous en face
de la prison préventive est aussi précaire que jamais.
Les formes régulières continuent d'être absentes des pro-
cédures que cette raison commande. Tous les Français
vivants peuvent témoigner du fait. A quoi donc servit
en cela la Révolution ? A rien, sinon peut-être à mul-
tiplier au delà de toute mesure l'occasion de ces inter-
ventions, par la nécessité où elle a voulu se mettre, en
gouvernant contre la raison, d'en appeler sans cesse à la
force.
CHAPITRE XVI Eï DERNIER
LE PROCÈS DE L'ABSOLUTISME
J'ai voulu terminer ce livre par le sujet le plus impor-
tant de tous, en qui se résument les griefs des modernes
contre Tancien régime. De plus, comme il n'y a pas de
nom qui représente à leurs yeux le pouvoir absolu plus
que celui de Louis XIV, il m'a paru que l'éloge du
plus grand de nos rois ferait la digne fin d'un ouvrage
écrit à l'honneur de la France et de la monarchie.
Nous frémissons au nom du pouvoir absolu. Ce mot
représente à nos yeux quelque chose d'exorbitant, qu'on
ne peut pas songer à défendre, qu'on peut à peine espé-
rer d'excuser. Je parle des mieux disposés à cet égard.
Les mots de monarchie de droit divin, qui s'appliquent
au même objet, remettent tous nos nerfs en défense.
Dieu mêlé en cette affaire étant l'outrance suprême. Des
catholiques ennemis d'une partie du passé ont cru bien
inventé de crier au sacrilège. Quel sacrilège, en effet,
que de faire de l'obéissance au roi l'objet d'un précepte
divin l Ils se sont avisés là-dessus que le principe du droit
divin avait été établi par les princes protestants. Ils en
font Jacques I*% roi d'Angleterre, l'inventeur. M. Coquille,
pour qui je serais bien fâché qu'on crût que je professe
peu d'estime, a entassé sur cette matière les considéra-
tions les plus imprévues, en même temps que les plus
arbitraires. Or c'est du pouvoir absolu, c'est du droit
divin précisément que j'entreprends l'explication.
388 LE PROCÈS DE l'absolutisme
J'eatreprends de prouver, contre le préjugé et en dépit
du monceau d'arguments accumulés par un siècle de fri-
volité politique sans égale, que cet absolutisme et que
ce droit divin s'accordaient très rigoureusement avec la
liberté des personnes, que cet absolutisme et que ce
droit divin ne s'accordaient pas moins avec la sauve-
garde des intérêts. Que voudrait-on demander de plus ?
Une remarque permettra de préjuger la question. Les
Français d'autrefois, ceux qui vécurent au temps de
l'absolutisme, et pour tout dire, sous Louis XIV, se
sont-ils doutés qu'ils étaient esclaves ? Il faut pourtant
convenir qu'un état si insupportable, ressenti en un
temps où la capacité de réfléchir et la puissance d'analy-
ser étaient ce qui manquait le moins, ne pouvait manquer
d'être connu, partant exprimé dans les écrits du temps.
Dira-t-on que l'oppression était si rigoureuse qu'il n'était
même pas permis de se plaindre? En ce cas, des lettres,
des mémoires, des journaux intimes, rendraient compte
de cet état, en exprimeraient la sujétion, l'angoisse,
raconteraient le mécontentement des hommes astreints à
soutTrir en silence. Or rien de pareil ne nous a été transmis.
Outre la littérature courante, beaucoup d'écrits secrets
nous sont parvenus de cette époque : dans pas un nous
n'apercevons que les Français aient eu conscience alors
qu'un régime d'oppression pesait sur eux. Nous voyons
qu'alors comme toujours on médit de la cour et des
grands, nous voyons médire aussi du roi : tout ce qu'il
y a de tém3ignages défavorables en ce genre ne dépasse
pas le niveau commun des reproches aux circonstances
et aux personnes ; aucun ne s'adresse au régime, aucun
ne mentionne un défaut de liberté ressenti par les sujets
du roi.
Nous possédons dans quelques ouvrages d'alors une
peinture des mœurs du temps. La Bruyère et Molière,
LE PROCÈS DE l'aBSOLUTISME 381)
pour ne nommer que les plus illustres, nous font le
tableau de la vie de tous les jours. Nous n'y voyons
paraître, sous les traits du bourgeois, du noble, du pro-
vincial, de la ménagère, du valet, etc., que des figures
analogues à celles d'aujourd'hui. Toute la différence est
qu'on parle beaucoup de politique chez nous, et que les
gens de ce temps-là paraissent déchargés de ce soin. Nos
propos de tous les jours contiennent beaucoup de cri-
tiques à l'adresse du gouvernement ; ceux d'alors n'en
parlent jamais que pour lui témoigner la déférence banale
de gens qui ne s'en occupent pas plus que du cours de
la lune et des saisons.
La conclusion est évidente. On peut plaindre nos aïeux
d'avoir été condamnés à professer cette indifférence ; on
ne peut feindre que cette condition ait été un sujet de
peine pour eux. D'autre part, les actes de la vie cou-
rante dont nous les voyons occupés ne paraissent pas
avoir été plus gênés, ni leur fortune plus précaire, ni
leurs établissements moins stables, ni leur repos dans
l'avenir moins grand, ni leur contentement de vivre en
général moins vif que celui que nous pouvons avoir.
Si donc les gens de ce temps ont été opprimés, ce n'a
pu être que d'une manière et sous des rapports qui leur
échappaient entièrement. Ils ne ressentaient cette oppres-
sion dans aucun des actes matériels, dans aucun des
essors moraux de leur existence, de l'existence telle
qu'elle était menée, telle qu'on la désirait alors.
Remarquez qu'en ce temps-là la critique est ce qui
manque le moins : critique littéraire, critique morale,
critique sociale, y poussent leurs pointes de tous côtés ;
les plus piquantes satires contre les nobles, contre la
cour et, sous le couvert de la fable, contre la condition
royale même se lisent chez les auteurs en renom. Boi-
leau, parlant des prérogatives de la naissance, écrit :
390 LE PROCÈS DE L'ABSOLUTISME
Et la postérité d'Alfane et de Bayard,
Quand ce n'est qu'une rosse, est vendue au hasard.
La liberté à Tégard du roi dans les relations person-
nelles est extrême. Le même Boileau dit en plein Ver-
sailles : « Je pense me connaître en vers un peu mieux
que lui. » Une dame de la cour, dérangée par une espiè-
glerie du duc du Maine, s'écrie dans un mouvement dlm-
patience ; « Sire, vos enfants sont insupportables. » Dans
ce goût de critique et dans cette liberté, nul soupçon de
satire politique ne perce. Le roi, dit-on, y tenait la main:
je le crois ; cependant la Dîme royale et Télémaque
montrent qu'il n'était pas impossible d'essayer cette cri-
tique. Or ces ouvrages sont de la tin du règne, et, même
en cette fin de règne, l'exception. 11 y a mieux. De tout
temps, l'étranger offrit un refuge aux livres défendus ;
les pamphlets contre Louis XIV avaient toute liberté de
paraître en Hollande, on ne s'y est pas fait faute d'en
publier ; cependant il fallut du temps pour que le point
de l'oppression politique fût touché dans ces pamplilets.
Il fallut la révocation de l'édit de Nantes pour orienter
de ce côté la colère des protestants chassés. Jusque-là, on
reprochait des faits particuliers. Nulle atteinte de prin-
cipe à la liberté, nul trait de tyrannie inhérent au régime
n'y était dépeint.
Ces remarques sont très importantes. Elles prouvent
que la critique dont nous sommes prévenus n'a pas existé
dans le temps même et n'a pris corps que dans la suite.
La tyrannie de Louis XIV n*a gêné que des gens qui
n'ont pas vécu sous son règne.
Enfin le temps vint où Ton s'avisa que le régime de
nos rois manquait à plusieurs lois de l'ordre social. Gela
fut pendant le dix-huitième siècle, en même temps que se
répandait l'admiration pour l'Angleterre. Le grand événe-
LE PROCÈS DE L^ABSOLUTISME 391
ment, à cet égard, fut d'avoir jeté le mot de liberté dans le
langage des moralistes. Chose curieuse, Voltaire, qui le
premier s^en servit ou du moins lui donna la vogue, ne
cessa jamais d'en sentir la vanité. Ce mot ne cadrait
point aux habitudes françaises. Dans les catégories créées
depuis un siècle et demi par nos moralistes, il ne trou-
vait pas de signification. Pourtant il faisait bon effet dans
la peinture d'un sujet de la reine Anne et du premier
des Georges ; c'était un trait de caractère qu'on n'eût
pas osé négliger. Hors de là, il faut voir comme Voltaire
s'en venge. Il reprend et raille chez Montesquieu la théo-
rie qui la refuse, fût-ce aux Turcs ; il se moque de la
séparation des pouvoirs, à laquelle ce dernier s'efforce
d'en demander la définition.
On sait quelle fortune singulière cette théorie des pou-
voirs séparés a faite depuis. Je n'en crois pas les consi-
dérants méprisables ; mais de supposer que Tordre des
sociétés consiste dans le maintien jaloux de ces distinc-
tions juridiques, c'est à quoi ne consentiront jamais ceux
que rhistoire a désabusés de la chicane. Montesquieu
condamne sans merci tout ce qui refuse de s'y confor-
mer. Il assigne un terme pour cela. Tout ce qui n'ob-
serve pas son système, il le range dans le despotisme.
Ce mot, et ce qu'il contient d'anathème, devait passer
dans l'usage du temps. Il est de ceux qu'on n'emploie
plus guère, qui, comme dit Vaugelas, « sentent le rance »
aujourd'hui. C'est que rien n'est plus fragile dans le fond
que les idées auxquelles son auteur l'a lié.
Despotisme, c'est l'état des nations chez qui l'exécu-
tif, le législatif et le judiciaire, définis comme veut V Es-
prit des lois, ne sont pas remis à des organes distincts.
J'ajoute que despotisme signifie quelque chose comme
l'enfer des peuples dans ce livre, et comme leur condam-
nation sans appel. A l'autre extrémité de la gamme, le
392 LE PROCÈS DE l'absolutisme
paradis, consistant dans l'obéissance parfaite aux règles
de l'illustre auteur, nous est présenté sérieusement dans
la constitution anglaise. Le chapitre consacré à celle-ci
épouse moins la forme d'un traité que d'un hymne. A
cet égard, elle est le monument d'une époque, ou si Ton
veut, la stèle commémorative de la naissance d'un pré-
jugé.
Un avocat a eu l'honneur de la placer ; tout bon Anglais
qu'il fût, Voltaire n'osait ; peut-être répugnait-il à une
échelle des peuples dont le dernier degré revenait aux
compatriotes d'Orosmane.
Le Turc chez Montesquieu incarne le despotisme. L'ha-
bitude se prit bientôt en France de ne plus nommer l'un
sans l'autre.
Liberté qui nous fuis, tu ne fuis point Byzance...
C'était au temps de Ghénier l'injure suprême, tant
Byzance et la liberté s'opposaient dans l'esprit des gens,
comme le bon au mauvais principe. L'Académie des
Sciences morales est restée fidèle à cette antithèse. Quand
on eut quelque temps mêlé dans le même anathème le
Turc et le gouvernement despotique, qu'on eut suffisam-
ment balancé ces deux noms dans les plateaux égaux de
la balance d'ignominie, on y mit celui de Louis XIV.
Froidement et comme d'une chose la plus naturelle du
monde, on s'avisa que le régime français ne différait du
turc que par les apparences et réalisait le despotisme.
Les Anglais nous le firent remarquer. Les avocats de
France, V Esprit des lois en main, furent obligés d'en con-
venir. La nation tout entière frémit à la pensée que les
lois de l'équilibre politique, récemment découvertes par
un président au Parlement, étaient violées chez nous
depuis des siècles.
LE PROCÈS DE l'aBSOLUTISME 393
Maistre nous est témoin de l'air de nouveauté qu'avait
encore de son temps cette impudence et de l'étonnement
des gens raisonnables qui voyaient dans les papiers anglais
mêler le Turc et Louis XIV. Cet étonnement maintenant
a cessé. L'ascendant pris sur les intelligences par le
triomphe de la Révolution fait passer Fabsurdité en
fait.
C'est à cet ascendant qu'il s'agit de s'opposer. Contre
cet ascendant il s'agit de prouver la parfaite injustice
de ce nom de despotisme appliqué à Tancien gouverne-
ment de la France. Un examen exact des choses y pour-
voira.
Et d'abord convenons d'un point ; c'est que dans un
État le commandement ne saurait revenir à tout le
monde. Quoique ce principe soit évident, il ne sera pas
inutile d'en prendre les termes dans Bossuet ; « Où tout
le monde, dit-il, veut faire ce qu'il veut, nul ne fait ce
qu'il veut ; où il n'y a point de maître, tout le monde
est maître ; où tout le monde est maître, tout le monde
est esclave \ » De là vient la nécessité de rassembler le
pouvoir dans quelques mains.
La Révolution donne elle-même satisfaction à ce prin-
cipe quand, posant premièrement celui de la souverai-
neté nationale, elle n'en reconnaît pas moins la nécessité
d'une délégation du pouvoir. Avec cette délégation com-
mence dans son système les difficultés d'application.
Car, cette délégation étant composée d'hommes, on ne
peut éviter qu'elle soit mue par des volontés particu-
lières ; le problème est de les ranger à la volonté de tous.
Mais comment? par le frein de l'élection, c'est-à-dire en
définitive par la menace d'être renversé. Ainsi dans ce
1. Politique tirée de l'Ecriture sainte, \iy. I*"", art. 3.
394 LE PROCÈS DE l'aBSOLUTISME
système l'exercice du pouvoir, qui n'est sujet à nul par-
tage, suppose ceux qui le détiennent soumis à une con-
trainte absolue. Détenteurs d'un pouvoir sans limites,
Tobéissance qu'ils doivent n'a pas de bornes. Maîtres de
tout en fait, ils ne peuvent rien vouloir que la source du
pouvoir ne puisse leur interdire. Il est vrai que cette
source n'a pour elle que le droit, puisqu'elle est dému-
nie de la force matérielle, tout entière remise à la délé-
gation. Cependant on la proclame souveraine et, pour
que cette souveraineté ne demeure pas un vain mot, on
lui reconnaît le recours à la révolution.
Ainsi ce qui règne n'a pas le pouvoir, et ce qui a le
pouvoir ne règne pas. Les moyens d'une part, le droit de
Tautre, tel est le sublime de cette invention-là. L'exer-
cice du pouvoir n'y est donc ce qu'il doit être qu'à con-
dition que les volontés de la nation s'accordent avec
celles de ses chefs ; les volontés, dis-je, non pas une
volonté générale, mais des volontés individuelles, parti-
culières. L'exercice légitime du pouvoir n'est qu'à ce prix
et le système compte sur cette conformité. Mais, outre
qu'il n'est pas vraisemblable qu'elle se produise sponta-
nément, à quoi sert, si on la suppose, l'attirail d'une
constitution qui ne fait rien pour l'assurer? Car rien n "em-
pêche, dans cette constitution, que le pouvoir en exercice
n'oppose la force aux révolutions, et aux sanctions élec-
torales la ruse et la force à la fois.
Ainsi la théorie jacobine du pouvoir ne sort de l'ab-
surdité que pour tomber dans l'enfantillage. Quant à la
pratique qui s'y fonde, sa défmition la condamne à rouler
sans cesse de la tyrannie à la révolution, de l'anarchie
brute et amorphe à la suppression policière de toutes les
libertés, y compris celle de vivre.
Cette théorie jacobine du pouvoir est celle de tous les
libéraux, qu'ils soient des centres, de droite ou de gau-
LE PROCÈS DE l'ABSOLUTISME 395
che ; tous supposant la souveraineté de l'individu et le
libéralisme ne consistant même qu'en cela. Montesquieu
entend autrement la modération du pouvoir. La néces-
sité démontrée de remettre le commandement aux mains
de quelques-uns, il la prend pour point de départ, il ne
rappelle pas délégation ; il recherche seulement les
moyens de lier l'exercice du pouvoir à la justice et à
l'intérêt public. Il trouve ces moyens dans le partage de
pouvoirs qu'on sait. Et, rattachant toutes sortes d'utiles
institutions à ce principe arbitrairement déduit, il fait
briller mille lumières de détail autour d'un foyer d'obs-
curité.
Car, pour venir au fait, qu'est-ce que le pouvoir? C'est,
chez celui qui le possède, des moyens tels qu'il n'appar-
tient qu'à sa volonté d'en suspendre l'exécution. Tout
autre obstacle qu'on suppose possible à l'exécution de
quelque chose supprime réellement le pouvoir de la faire.
S'il faut à quelqu'un pour agir, s'il lui faut de nécessité
le concours de quelque autre qui le puisse refuser, il faut
avouer qu'il n'a pas le pouvoir. Cela est évident. Méca-
niquement cette condition exclut ce mot, et sa suppres-
sion le ramène. Mais partage du pouvoir n'est rien que
cette condition mise à son exercice ; il équivaut donc à
le supprimer : un pouvoir partagé n'est pas un pouvoir.
Tout ce qu'on entassera de raisons à ce sujet n'empêchera
pas cette conséquence et la ruine de tout l'édifice appuyé
sur un tel partage.
Qu'à quelque organe de l'autorité publique soit remis
le pouvoir de faire une chose et refusé le pouvoir d'en
faire une autre, cela se conçoit et cela est clair; mais que
le pouvoir de faire quelque chose soit partagé entre plu-
sieurs pareils organes, c'est-à-dire que, l'un disposant de
Tune des conditions d'exécution, les autres conditions en
soient remises à d'autres, voilà ce qui n'est pas compa-
396 LE PROCÈS DE l'ABSOLUTISME
tible avec Texistence du pouvoir, voilà ce qui équivaut à
sa suppression. Cette suppression, c'est l'anarchie : c'est
tout le bien qu'on attend de l'institution publique rendue
impossible.
Bossuet encore dit à ce propos : « S'il y a dans un
Etat quelque autorité capable d'arrêter le cours de la
puissance publique et de l'embarrasser dans son exer-
cice, personne n'est en sûreté.» Notre éminent maître et
ami M. de la Tour du Pin exprime à cet égard la condi-
tion de l'autorité, dans une formule qu'il est important
de retenir : « Elle n'admet pas, dit-il, de partage, mais
seulement des limites. » Toutes choses ne sont pas
remises nécessairement au même, mais tout ce qui lui
est remis est remis à lui seul. C'est le principe même de
l'autorité.
Remarquez que ceci n'exprime pas ce qui doit être,
mais ce qui est inévitablement, ce que toute l'impatience
des hommes ne peut empêcher qui soit. L'anarchie mise
dans un Etat ne fait pas qu'il ne s'y accomplisse des
actes d'autorité, elle ne fait pas que ces actes y soient
moins nombreux que dans les régimes les mieux réglés ;
seulement ils s'y accomplissent sans ordre, sans garan-
ties et dans des conditions qui tournent au mal les bonnes
intentions même. Le pouvoir, pour chacun de ces actes,
continue de résider quelque part et d'y résider sans par-
tage.
Cet effet se fait sentir jusque dans les traits généraux
de l'invention de Montesquieu. Des trois pouvoirs, le
législatif, l'exécutif et le judiciaire, il est clair que l'exé-
cutif seul mérite ce nom, car il n'y a pas de pouvoir au
monde qui n'enferme celui d'exécuter. Que si vous pré-
tendez que l'exécution réside dans un organe d'où n'éma-
neront absolument ni législation ni sentence, cette dis-
tinction aboutit à rendre le pouvoir réel irresponsable,
LE PROCÈS DE l'aBSOLUTISME 397
à revêtir d'une irresponsabilité légale le vrai organe de la
puissance publique. Nous savons assez ce que ce prin-
cipe, inscrit au fronton de nos constitutions, est capable
d'engendrer d'abus.
Nos avocats en sont charmés. L'exécutif irresponsable,
voilà pour eux le suprême de la sagesse humaine. Ne
découvrons pas l'exécutif I Drumont aimait à raconter
qu'en voyage ses amis l'éveillaient en disant ; « Savez-
vous une chose horrible qui arrive ? on a découvert l'exé-
cutif. » On riait de cela à la Libre Parole ; on continue
d'en frémir au Temps et dans tous les milieux où la théo-
rie des pouvoirs est admise, afin de couvrir de quelque
politesse les sauvageries du Contrat social.
Tout ce que je viens de dire n'est pas autre chose que
la justification du pouvoir absolu.
Dût le préjugé moderne s'en étonner, tous les pou-
voirs sont absolus. Il n'y en a pas, si ce nom leur est
refusé, qui puissent garder celui de pouvoir même. J'ai
dit que la théorie libérale du pouvoir, celle qui le fait
résider dans le peuple, n'en a jamais supposé le partage.
Ainsi, selon la Révolution même, la nature du pouvoir
est d'être absolu. Il est vrai que l'endroit où elle le fait
résidera pour effet de l'anéantir. Ce n'est pas un pou-
voir séparé d'un pouvoir, c'est le pouvoir séparé de son
exercice même. Ce comble d'absurdité en fait de sépara-
tion, l'auteur de VEsprit des lois ne l'avait pas prévu.
Le droit divin se rapporte à cette notion, en est le
complément nécessaire. Il signifie que, bien que le pou-
voir soit issu de circonstances fortuites, contingentes et
particulières, il n'en épouse pas moins aux yeux des
hommes un caractère de majesté inviolable, à cause de
sa nécessité. La société est le vœu de la nature, elle
n'est l'effet d'aucune résolution des hommes ; ainsi tout
ce qu'elle rend nécessaire est au-dessus de leurs volontés:
398 LE PROCÈS DE l'aHSOLUTLSME
telle est l'autorité publique. Créées de Dieu comme les
individus, les sociétés ne sauraient recevoir des hommes
Torgane essentiel de leur existence : c'est donc de droit
divin que le prince y commande. Ceci ne touche point
au choix qui s'en peut faire. L idée d'un roi choisi à
Torigine en cérémonie par un peuple est la plupart du
temps une niaiserie historique ; mais la vérité politique
n'a précisément rien à redouter de cela, parce que rien
n'empêche que même un choix très libre ait pour eCfet
un engagement inviolable. Il s'en faut bien que, dans
toutes les circonstances auxquelles ils s'engagent libre-
ment, les hommes ne restent liés que par leur volonté,
gardant le droit de se reprendre incessamment. Ainsi il
faut distinguer la désignation du pouvoir, laquelle est
Tœuvre des circonstances (entre lesquelles rien n'em-
pêche qu'on ne compte la préférence d'une nation), et sa
nature^ laquelle est supérieure à toutes les contin-
gences et domine toutes les volontés.
Bossuet, parlant de la loi, distingue admirablement
ces deux points de vue quand il écrit qu'elle est « un
pacte solennel par lequel les hommes conviennent en-
semble, par l'autorité des princes, de ce qui est néces^
saire pour former leur société ». Venant à la société
elle-même, le même auteur écrit magnifiquement : « Le
peuple ne pouvait s'unir en soi-même par une société
inviolable, si le traité n'en était fait dans son fond en
présence d'une puissance supérieure telle que celle de
Dieu \ »
Tel est le principe du droit divin. Je serais curieux
que, jugeant d'après ces textes, quelqu'un voulût bien
m'e^pliquer ce que ce principe a de sacrilège.
L'inviolabilité des princes légitimes repose tout entière
1. Ouv. cit., liv. I", art. i.
LE PROCÈS DE l'ABSOLUTISME 399
sur ce fondement. Elle a été crue de tout temps par les
esprits justes et modérés. M. de Maistre en offre un
curieux exemple dans le commentaire donné dans sa cor-
respondance aux mesures par lesquelles ses maîtres et
amis les jésuites furent chassés de Russie. Malgré la
peine qu'il en ressentait, et dont il ne ménage pas l'ex-
pression, le parfait respect de l'empereur ne le quitte
pas un moment. Boileau, s'excusant de son métier de
satirique auprès de la pieuse et bienfaisante M^'' de La-
moignon, demandait si du moins elle n'aurait pas per-
mis qu'on médît des mécréants : du Turc, par exemple.
Elle se récria ; « Non pas, dit-elle, il ne faut jamais
toucher aux personnes de cette dignité-là. »
On aime à nous dépeindre ce respect comme hors de
mode. Cependant il règne de nos jours à Tégard des
princes, chez toutes ou presque toutes les nations étran-
gères. On se figure aussi qu'il appartient au dix-septième
siècle et que l'ascendant outré de Louis XIV l'imposa. La
vérité est qu'il est aussi ancien dans notre pays que la
monarchie ; la vérité est que les principes dont j'ai fait
voir que ce respect s'inspire ont toujours fait partie de
notre droit national.
Rien, en effet, n'est moins selon le témoignage de l'his-
toire que d'imaginer les prétendues pratiques d'un pou-
voir arbitraire, appuyées d'un faux droit divin, s'éta-
blissant au xvii' siècle comme des nouveautés. Pas une
preuve n'existe d'un tel établissement. Au contraire,
en remontant le cours des ans, on ne trouve dans le
siècle précédent et jusque dans le Moyen Age qu'une idée
toute pareille de la monarchie. Une certaine école se flatte
de plaider la cause de la monarchie devant la Révolu-
tion et de la gagner, moyennant le sacrifice de Richelieu
et de Louis XIV, Petit sacrifice, comme on voit. Ces
400
LE PROCÈS DE L ABSOLUTISME
royalistes croient bien trouvé de reprendre le mot cé-
lèbre de M"' de Staël : « Chez nous, c'est la liberté qui
est ancienne et le despotisme qui est nouveau. » Hélas I
ce qu'elle appelait despotisme était aussi ancien que la
France et les vraies libertés, au temps qu'elle insultait,
étaient aussi florissantes que jamais.
Une fois de plus, je dois signaler l'erreur, l'inutilité,
j'ose dire le ridicule de ces tableaux de complaisance,
prudemment reculés au fond des âges, où toutes les exi-
gences du préjugé moderne sont représentées comme
satisfaites, avant que des despotes récents, Henri IV,
Louis XI ou Philippe le Bel, soient venus, par une malheu-
reuse « déviation », justifier la Révolution. Dans ces
temps bienheureux d'une royauté sans tache, les bien-
faits les plus raffinés du régime parlementaire étaient
assurés à notre pays. Jamais les rois n'eussent osé faire
les maîtres ; ils exerçaient la volonté des peuples. On
nous étale là-dessus une fierté populaire tenant tête au
pouvoir royal, des attitudes de bravaches chevaleresques
et pieux, tout un tableau de mélodrame, où le cortège
complet des niaiseries révolutionnaires paraît affublé de
Toripeau gothique.
D'abord et dans les origines, ce sont les assemblées
de la Germanie. Tacite en fait mention : nous devons
l'en croire. Et pour que notre Gaule là-dessus ne soit
pas en reste, on met une noble fierté à rappeler qu'Ho-
norius convoqua dans Arles, en 418, les représentants
de nos sept provinces. Voilà, n'est-il pas vrai, un sénat
national ! Ce n'est pas tout : sous les Mérovingiens, des
assemblées du peuple étaient tenues ; ainsi les rois ne
gouvernaient pas seuls. Sous les Carlo vingiens, nouveau
sujet d'orgueil : le Champ de mars et le Champ de mai
y représentaient la liberté. Il n'est pas jusqu'aux rois
capétiens de qui le conseil des grands, rassemblés au-
LE PROCÈS DE L^ABSOLUTISME 401
tour du trône, ne figurât le contrôle de Texécutif. Tel
est le tableau du plus lointain passé.
Ici l'historien prend un temps et se recueille, pour
aborder la merveille de cette histoire et célébrer digne-
ment le sujet qui s'offre à lui, sujet si beau qu'on re-
grette de ne pouvoir faire entendre tout ce qu'il contient
dans ce seul nom : la réunion des Etats généraux.
La pratique en dura trois siècles. Ils constituaient,
dit-on, le vrai parlement de la France, la garantie de
ses libertés, la limite à l'empiétement royal, la pointe
avancée de la bourgeoisie. Institution inestimable, qui
fait honte à nos Chambres et réalise mieux qu'elles le
louable partage de Tautorité avec les délégués de la
nation. Louis XIV y mit fin. Ce fut l'ère du despotisme,
bientôt châtié (cent soixante-quinze ans plus tard) par la
Révolution.
Tel est le tableau qu'on nous présente, et dont je me
garde de charger aucun trait. L'introduction d'idées
exclusivement modernes dans près de vingt siècles d'his-
toire le rend extrêmement ridicule. J'ajoute que tout en
est faux, les faits comme la philosophie.
Aucune des institutions qu'on mentionne, et dans les-
quelles on se persuade de trouver, à tous les moments
de l'histoire, l'équivalent d'une représentation, ne fut
dans la réalité une institution de liberté. Cependant les
rois qui gouvernaient sans le concours d'institutions de
ce genre ne méritent pas le moins du monde d'être
traités de despotes. Aussi bien, le passé est si loin de
fournir la moindre application à cette théorie, qu'il en
brouille toute la nomenclature. Cela ne décourage pas
nos docteurs. Il est vrai que quelques-uns en marquent
leur étonnement. Philippe le Bel, roi despote comme on
sait, n'a pas laissé de réunir les premier États généraux,
institution de liberté.
DiMiER. Préjugés 26
402 LE PROCÈS DE l'aBSOLUTISME
Par un étrange contraste, écrit M. Georges Picot *, ce fut
le souverain engagé le plus hardiment dans la voie du des-
potisme qui réunit les premiers Etats généraux.
Étrange contraste, en effet ; qui tient peut-être à
ridée fausse que Tauteur se fait à la fois des États géné-
raux, de Philippe le Bel et du despotisme. Mais la cou-
tume d'aucun moderne n'est pas de s'interroger là-des-
sus. Ce que leur préjugé contredit dans l'histoire, ils le
déclarent étrange, et c'est tout.
Fustel de Goulanges a parfaitement déduit le carac-
tère du conveniiis de l'époque carlovingienne, composé
des grands du royaume et de leur escorte, ce qui com-
posait une immense assemblée.
« Peut-être, dit-il, ce peuple, par Teffet de sa pré-
sence, aurait-il été tout-puissant. Mais il aurait fallu
qu'il voulût l'être, et d'abord qu'il pensât à l'être. Cette
grande réunion ne représente que robéissance : qui
n'est pas un fidèle sujet n'y vient pas. Elle pourrait faire
opposition ; mais, selon les idées de ces hommes, l'oppo-
sition se marquerait plutôt que l'absence. Elle n'est pas
une garantie de liberté. Les hommes feraient plutôt con-
sister la liberté à la supprimer. »
Il ajoute :
« On voit bien que de telles réunions deviendront hos-
tiles à la royauté, le jour où les évêques et les comtes
seront devenus indépendants d'elle ; mais, aussi long-
temps que ces hommes seront ses premiers serviteurs,
elles ne devront être qu'un moyen de gouvernement.
Elles étaient un procédé commode pour faire parvenir au
pouvoir central les forces et l'argent des sujets, et pour
faire descendre vers les sujets les forces et les inspira-
1. Histoire des États généraux considérés au point de vue de leur
influence sur le gouvernement de la France,
LE PROCÈS DE l' ABSOLUTISME 403
tiens du pouvoir central. Elles étaient la centralisation
même sous sa forme la plus rigoureuse et la plus dure,
puisque tous les hommes libres de TEmpire devaient
chaque année se rendre en personne auprès de la per-
sonne du maître *.>
Voilà ce qu'étaient le Champ de mars et le Champ de
mai, voilà ce que les fameuses assises des volontés de
la nation, rassemblées pour contrôler le pouvoir des rois,
représentaient : l'obéissance. 11 est vrai que les grands
joignaient en ces occasions leur signature au sceau royal
qui scellait les capitulaires. Mais ce qu'une préoccupation
moderne nous fait imaginer de partage de Tautorité royale
en cela est démenti par les idées d'alors.
« Cette signature ne saurait signifier que ce sont eux
qui ont fait la loi ; elle signifie seulement qu'ils ont juré
de robserver. Elle n'est pas une preuve de liberté poli-
tique, elle est une marque d'engagement. »
Fustel ajoute :
« Sans doute, il ne faudrait pas nier l'importance de
cette sorte d'assentiment populaire. On voit aisément
combien une promulgation ainsi faite en présence des
hommes assemblés, sous forme de question, en leur de-
mandant leur serment et leur signature, diffère d'une
simple promulgation par cri public ou par voie d'affi-
chage... Mais l'historien ne doit pas s'y tromper. Cette
interrogation, ce consentement et cette signature n'avaient
rien de commun avec une discussion et un vote popu-
laire. Loin que l'idée de liberté y fût contenue, les hom-
mes y voyaient plutôt une forme de l'obéissance *. »
Après des conclusions de ce genre, appuyées de preu-
ves qu'il sera facile de rechercher chez l'auteur même,
il ne doit plus être permis à personne de nous représen-
1. Transformations de la Royauté, p. 411.
2. Ouv, cit., p. 474.
404 LE PROCÈS DE l'aBSOLUTISME
ter dans ces assemblées Tombre d'un régime parlemen-
taire et de tirer de ce fait la condamnation des préten-
dus régimes d'absolutisme.
Pour les plaids de la première race, c'était bien moins
encore : on n'y saurait voir proprement que des rendez-
vous militaires ; les nobles y donnaient leur avis, et le
peuple sanctionnait ce que voulait le roi par des accla-
mations.
Le régime féodal devait mettre fin à cette pratique de
cours plénières. Les conseils que tinrent les Capétiens
n'avaient ni ce déploiement ni cette solennité ; Faffluence
y était restreinte ; mais ils avaient le même caractère
quant à Texercice de l'autorité.
S'y rendre était regardé moins comme un privilège
que comme un devoir : la loi en était rigoureuse. Sou-
vent avec la personne du seigneur le roi exigeait qu'une
escorte fût jointe. Beaucoup souhaitaient de s'en dispen-
ser ; mais ils n'osaient le faire sans excuse : l'un allé-
guait l'état de sa santé, l'autre le défaut de sécurité des
pays qu'il fallait traverser, un troisième le retard des
lettres royales. Le soin qu'ils prennent de chercher des
prétextes d'absence montre qu'on ne voyait aucunement
dans cette charge le gage avantageux d'un partage de
l'autorité royale. M. Luchaire ^ nous fait voir, en 1150,
l'abbé de Gluny, Pierre le Vénérable, expliquant au
régent Suger les inconvénients qui l'empêchent de se
rendre au colloque de Chartres. C'est une bonne occasion
de vérifier ce point.
De la part des ennemis du roi, l'hostilité se marquait
par cette absence. Cet effet suffirait à distinguer les assem •
blées dont je parle d'assemblées de contrôle, telles que
nos Parlements. Il montre assez que le fait de paraître
1. Histoire des Institutions politiquesde l'ancienne France sous les
premiers Capétiens, t. !•', p. 255.
LE PROCÈS DE l'aBSOLUTISME 405
à ces assemblées, d'y paraître, dis-je, en conseiller, cons-
tituait en soi un acte d'obéissance, non de revendication.
Notre erreur à cet égard vient de Thabitude prise dans
les temps modernes d'imaginer dans toute assemblée du
peuple ou des grands d'un royaume une force rivale de
la royauté. Le spectacle offert par quelques Chambres
modernes et les systèmes politiques auxquels nous les
rattachons prévient si bien l'esprit qu'on ne s'en peut
défaire. Mais le principe des assemblées anciennes était
entièrement différent. Elles étaient l'organe du souverain ;
elles n'avaient lieu que pour la consultation ; aucune part
de la souveraineté ne leur revenait ; à aucun degré ni
d'aucune manière elles ne partageaient l'autorité royale.
Quant aux Etats généraux, je demande s'il n'est pas
temps d'ôter aux défenseurs de la Révolution l'occasion
de facile triomphe et le spectacle ridicule offerts par les
efforts de ce que j'appellerai un parlementarisme rétros-
pectif.
Des royalistes se croient bien forts quand, ayant épousé
le préjugé parlementaire, ils en découvrent l'application
avant la Révolution même, dans l'assemblée des Etats
généraux. M. Aubry-Vitet remarque ' que, pour suffire
à cette apologie, trois petites choses ont manqué aux
Etats généraux : la périodicité, une loi constitutionnelle
et les attributions législatives. Comment peut-on négliger
cela ? Comment, en l'absence de ces points essentiels,
peut-on espérer de les faire prendre pour l'organe d'un
contrôle exercé par les sujets du roi sur son autorité?
Cette importante fonction leur est déniée par tous les
témoignages de l'histoire. L'histoire ne rapporte pas
même précisément le temps auquel furent réunis les pre-
miers Etats généraux. Cependant c'était le règne de
1. Les États généraux avant 1789 {Revue des Deux Mondes, 15 mai
1873).
406 LE PROCÈS DE l' ABSOLUTISME
Philippe le Bel, sur lequel les témoignages ne manquent
pas et qui n'a rien de mystérieux pour nous. Comment
pourrait-on supposer qu'une institution de cette portée
eût passé inaperçue des hommes ? Le rôle qu'en plu-
sieurs occasions de notre histoire nous prêtons à ces Etats
n'est pas un fait mieux vérifié. Trois cents ans après
leur institution, lors de la fameuse assemblée de 1614,
M. Aubry-Vitet remarque « l'indifférence des députés
pour tout ce qui touche aux principes fondamentaux du
gouvernement et à l'organisation du pouvoir central ».
Tel fut le cas de ces États, les derniers qu'ait réunis
l'ancienne monarchie avant ceux de 1789. Ceux qui
voient dans rajournement d'une assemblée si peu poli-
tique une intention de despotisme n'ont pas considéré
cela. Nous ne voyons pas que ces derniers Etats se soient
crus plus nécessaires à l'ordre du royaume que les rois
qui cessèrent de les convoquer ne l'ont cru eux-mêmes.
On veut nous faire croire que leur rôle était de voter
l'impôt, comme les Chambres anglaises. Mais ils n*ont
jamais voté d'impôts que par occasion. M. Callery, dans
son excellente Histoire du Pouvoir royal d'imposer, que
j'ai déjà citée, démontre sans réplique que l'établissement
des impôts n'eut aucune part à l'institution des Etats
généraux.
« Les États généraux, à leur origine, dit-il, n'ont jamais
été consultés et n'ont jamais eu à se prononcer sur une
question d'impôt. Leur réunion n'a jamais eu d'autre
but alors que de décider si l'assistance militaire, qui féo-
dalement était due au roi, serait donnée corporellement
ou compensée par une redevance pécuniaire spéciale. *
Il ne s'agissait proprement que de régulariser Yaide
de l*ost. Tels sont les débuts et la fin d'une institution
à laquelle on prétend faire la place si large dans l'éco-
nomie de l'ancienne monarchie. Cette opinion ne tient
LE PROCÈS DE L*ABS0LUT1SME 407
pas devant l'histoire. Les États furent un conseil du roi,
conseil extraordinaire dans sa convocation et dans son
étendue. Ce qui s'ensuit de ces deux points, en fait de
conséquences particulières propres à changer la figure
d'un tel conseil, est sans doute le fait de ces Etats ; mais
ne supposons rien davantage. Ils n'ont présidé à aucun
des grands événements de notre histoire, leur réunion
fut toute de circonstance et d'intermittence ; en quinze
siècles d'existence nationale, il n'ont subsisté que trois
cents ans. Pendant trois cents ans la monarchie Capé-
tienne s'en est passée ; pendant deux cents ans, dans la
période la plus prospère et la plus éclatante de notre his-
toire, on a renoncé à cette invention. Il est donc con-
traire aux faits de représenter les Etats généraux comme
un organe essentiel de l'ancien gouvernement français.
La vérité est qu'en plusieurs circonstances ils ont
beaucoup aidé ce gouvernement. Nos rois s'en sont ser-
vis, non sans adresse, pour se laver, soit aux yeux de
l'opinion soit devant l'étranger, de plusieurs résolutions
nécessaires à la prospérité du royaume. M. Rathery
remarque à propos que Louis XI (classé despote par
l'école libérale) est celui de nos rois qui a tiré le meil-
leur parti des Etats généraux '.
Donc ce qu'on nomme à grand tort despotisme est
bien plus ancien que Louis XIV, Richelieu ou Henri IV.
Il remonte à saint Louis et à Philippe Auguste ; il remonte
à Hugues et à Robert. Voici ce qu'au temps de ces rois
Abbon, légiste des premiers temps de la monarchie
capétienne, écrit :
Comme le devoir du roi est de connaître à fond les affaires
du royaume tout entier, afin de n'y laisser subsister aucune
injustice, comment pourra-t-il suffire à une pareille tâche
1. Voir Tappendice à la fin de l'ouvrage.
408 LE PROCÈS DE l'absolutisme
sans le consentement des évêques et des grands du royaume?
De quelle façon exercera-t-il son ministère en luttant contre
la perfidie des rebelles, si les princes du royaume ne lui
prêtent pas l'aide et le conseil qu'ils doivent en raison de sa
dignité. En effet, il ne peut suflire seul à tout ce qu'il y a
d'utile à faire dans le royaume ^
Voilà ce qu'était le conseil du roi : un sers'ice imposé
par la prérogative royale ; rien qui ressemble à une éma-
nation de la nation, orgfane des droits de celle-ci mis soit
en antagonisme, soit en parallèle avec la prérogative
royale. Nulle trace d'un droit national distingué du droit
royal. Tel est l'esprit de la monarchie française à ses
débuts.
Conformément à cette définition du conseil, voici ce
qu'écrit le même Abbon de la prérogative royale :
Tout ce qu'établit la puissance des rois très glorieux doit
être stable et incontesté, sous quelque forme que se mani-
feste sa volonté par la parole et par les actes. C'est pourquoi
celui qui contrevient aux actes royaux prouve qu'il n'aime
ni ne craint le roi *.
Qu'on pèse l'importance de ceci. 11 n'est tiré ni de la
Poli figue de Bossuet, ni des procès-verbaux de l'Acadé-
mie sous Louis XIV, ni même des légistes de Philippe
le Bel ; il est du xi^ siècle, c'est-à-dire du berceau même
de l'institution monarchique. Que ceux qui en détestent
l'esprit condamnent donc cette institution.
Aussi bien, n'est-il pas frappant de voir M. Luchaire,
dans ses Premiers Capétiens, employer les mêmes termes
pour désigner le principe de la monarchie française que
ceux dont on caractérise la monarchie de Louis XIV ?
11 l'appelle un pouvoir « de droit divin », et il a raison.
1. Luchaire, ouv. cit., t. I*', p. 243.
2. Même ouv., p. 43.
I
LE PROCÈS DE l'aBSOLUTISME 409
Mais, dit-on, dans un semblable système, quelle ga-
rantie ont les personnes contre Tarbi traire royal ? Je
réponds : Dix siècles d^un pays comme le nôtre s'en sont
accommodés, ne doutez donc pas que les personnes aient
eu satisfaction à cet égard.
C'est que pouvoir absolu ne signifie pas pouvoir de
caprice.
Bossuet, au livre IV de sa Politique, a parfaitement
marqué la différence. Un pouvoir absolu peut être rai-
sonnablement exercé ; il le sera infailliblement, s'il est
remis à quelque organe dont la position et la nature soient
propres aux intérêts dont ce pouvoir dispose. Supposer
que le bon fonctionnement d'un pouvoir ne vient que
des limitations du dehors est une erreur des plus gros-
sières. Le vrai régulateur des choses réside naturelle-
ment en chacune d'elles ; les sanctions extérieures ne
viennent qu'en second. De plus, il est ridicule de deman-
der de pareilles sanctions à la force quand il s'agit de
limiter le pouvoir, maître par définition de la force.
Exiger cela, poser le problème dans ces termes, c'est
chercher non pas la quadrature du cercle, qui se résout
dans rinfîni, mais la simple réalisation de l'absurde.
Une sanction comme celle qu'on réclame doit être de-
mandée aux égards que les hommes ont naturellement
les uns pour les autres, aux mesures que la considéra-
tion des choses leur impose naturellement. Dans une
société bien réglée, ces liens se rendent extrêmement
forts et passent en efficacité toutes les menaces de résis-
tance authentiquées par les constitutions.
Celles-ci ne sauraient tout prévoir, elles ne sauraient
non plus rien assurer ; de plus, les termes inflexibles
qu'elles posent sont contraires à la nature des choses
et ne garantissent rien. On peut bien espérer, par un
article de code, de mettre en révolution les dernières
410 LE PROCÈS DE l'aBSOLUTISME
classes d'une nation ; mais, quant aux résistances légi-
times et nécessaires, seules des institutions bien ména-
gées peuvent les assurer aux extrémités du corps social.
C'était le cas de l'ancien régime. Dans un des chapitres
précédents, j'en ai montré quelques effets.
Rien n'est si faible que la Révolution, que tout moyen
révolutionnaire, pour assurer le respect des personnes.
Quant à chercher cette garantie dans les prérogatives
avouées d'un corps élu, nous avons de quoi nous assurer
en France de la vanité de ce dessein.
Ce qui peut assurer la gestion régulière d'intérêts
remis soit à un magistrat, soit à un corps, c'est que ces
intérêts soient les leurs. On nous répond que ce qui leur
donne le droit de les gérer est l'élection. Mais quel inté-
rêt a le public à ce que ces gens aient le droit ? Tout
son intérêt est que la besogne soit faite ; par qui ce soit,
il n'importe pas. J'avoue que l'élection peut servir à
cela, parce qu'elle peut servir à désigner les plus capa-
bles et ceux dont l'intérêt est le plus étroitement lié à
l'intérêt qu'il s'agit de défendre ; mais ce n'est pas la
vertu de l'élection qui assure cette liaison d'intérêt. Cette
liaison d'intérêt ne vient pas de ce que l'élu, craignant
d'être renvoyé, est obligé de servir l'intérêt de ceux qui
l'élisent. L'élection ne durant qu'un instant, rien n'est
plus aisé que de la corrompre. Les passions de l'électeur,
son ignorance n'offrent pas moins de facilité pour cela,
que la ruse et la violence des factions dominantes.
Voilà pour la volonté du corps élu. Quant à sa puis-
sance, qu'cst-elle ?
Celle, dit-on, que confère naturellement la représen-
tation du peuple. Mais cette représentation est aussi
vague qu'immense. Sa force ne saurait résider ni dans
l'injonction impérieuse d'un mandat particulier, ni dans
l'ascendant des compétences, ni dans la menace de sanc-
LE PROCÈS DE l'aBSOLUTISME 411
tions précises et prochaines ; elle ne réside en rien de
ce qui, inclinant les hommes à des actes déterminés par
la vue nette des effets et par le respect lucide des cir-
constances, fait d*un échange légitime d'influences le
train commun de l'ordre en ce monde. La force de ce
corps est toute dans sa masse et dans la violence des
passions qu'il déchaîne. C'est un géant redoutable et
stupide, que la raison met en défiance, les avertisse-
ments en fureur, mais que la ruse vulgaire et quelques ca-
joleries d'une coterie de fripons maîtrisent sans peine.
A l'égard des particuliers son pouvoir de protection
est nul. Le scandale d'une interpellation devant une
assemblée soulevée, voilà son arme, violente et courte
comme la Révolution. Arme au demeurant que sa propre
violence use et consume, et qui dans notre République
est aujourd'hui réduite à rien.
Ces réflexions mènent à préférer, pour la garantie des
intérêts, des assemblées multiples et diverses à une
assemblée unique. Ces assemblées distinctes sont plus
efficaces pour le bien ; la résistance à l'arbitraire y trouve
ses armes naturelles. Il est vrai qu'elles ne peuvent pro-
duire d'agitation, comme fait un corps unique réuni dans
la capitale, éclatante estrade où brûle de se signaler tout
ce qu'un pays contient de bavards prétentieux, traînant
la Révolution dans leur métaphore ; foyer toujours actif
de troubles par le dramatique du spectacle qu'ils offrent.
Il est peu de choses à quoi des États provinciaux et
professionnels ne puissent servir, et n'aient en effet servi
aussi bien que des Etats généraux ; en revanche, ceux-
ci sont sujets à causer mille maux dont les autres sont
incapables.
Gela ne signifie pas qu'une assemblée unique n'ait pu
avoir son usage légitime. Incapable de tenir lieu ni des
groupements locaux, ni des intérêts associés^ on imagine
412 LE PROCÈS DE l'aBSOLUTISME
aisément des raisons de l'ajouter à ces différents corps.
Mais Textrême folie est que cette assemblée détienne
aucune partie de la souveraineté, et son frein nécessaire
doit être fourni par des relations étroites avec les grou-
pes locaux, qui ne lui laissent la liberté que de figurer
des intérêts, chose légitime, et non des opinions, chose
aussi dangereuse qu'inutile.
Tout ceci serait matière à de longs commentaires, car
les moyens d'assurer Tordre sont aussi variés que les
circonstances, le caractère de la nation, ses intérêts pré-
sents, ses devoirs supérieurs, ses sentiments, ses pré-
jugés même. La mesure de ces choses change sans cesse ;
aussi faut-il pour s'y accommoder le secours d'organes
convenables, les textes de lois tout seuls ne sauraient y
pourvoir.
Un point doit être ici retenu, c'est que l'existence d'un
Parlement français ne fait rien pour la liberté, que le
défaut de Parlement en France ne préjuge rien contre la
liberté, et que Taccusation d'absolutisme, qui n'allègue
pas d'autre raison que celle-là, repose exactement sur
le vide.
APPENDICES
APPENDICE A L'INTRODUCTION
Sur une question aussi importante que celle de la méthode
historique, touchée avec plus de détail dans les discours pro-
noncés à la commémoration de Fustel de Goulanges en 1905
(v. ci-dessous), et à propos de cet historien dans les Maîtres
de la Contre-Révolution^ on ne peut omettre de citer, pour
la lumière qu'il donne en cette matière profane, le passage
suivant de l'Encyclique Pascendi. On y trouve signalée,
chez les exégètes modernistes une falsification précisément
pareille à celle dont il s'agit.
Certains d'entre les modernistes, adonnés aux études
historiques, paraissent redouter très fort qu'on les prenne
pour des philosophes : de philosophie, ils n'en savent pas
le premier mot. Astuce profonde. Ce qu'ils craignent,
c'est qu'on ne les soupçonne d'apporter en histoire des
idées toutes faites, de provenance philosophique, qu'on ne
les tienne pas pour assez « objectifs », comme on dit aujour-
d'hui. Et pourtant, que leur histoire, que leur critique,
soient pure œuvre de philosophie ; que leurs conclusions
historico-critiques viennent en droiture de leurs princi-
pes philosophiques, rien de plus facile à démontrer.
Leurs trois premières lois sont contenues dans trois prin-
cipes philosophiques déjà vus, savoir : le principe de
r « agnosticisme » ; le principe de la « transfiguration »
des choses par la foi ; le principe enfin que Nous avons cru
pouvoir nommer de « défiguration »...
Au nom du troisième principe philosophique, les choses
même qui ne dépassent pas la sphère historique sont
passées au crible : tout ce qui, au jugement des moder-
nistes, n'est pas dans la « logique » des faits, comme ils
416 APPENDICE A l'introduction
disaient, tout ce qui n'est pas assorti aux personnes, est
encore écarté de l'histoire...
Demande-t-on peut-être au nom de quel critérium
s'opèrent de tels discernements ? Mais c'est en étudiant
le caractère de l'homme, sa condition sociale, son édu-
cation, Tensemble des circonstances où se déroulent ses
actes : toutes choses, si Nous l'entendons bien, qui se
résolvent dans un « critérium » purement « subjectif ».
Car voici le procédé : ils cherchent à se revêtir de la
personnalité de Jésus-Christ ; puis, tout ce qu'ils eussent
fait eux-mêmes en semblables conjonctures, ils n'hésitent
pas à le lui attribuer. Ainsi, absolument a priori et au
nom de certains principes philosophiques qu'ils affec-
tent d'ignorer, mais qui sont les bases de leur système,
ils dénient au Christ de l'histoire « réelle > la divinité,
comme à ses actes tout caractère divin; quant à l'homme,
il n'a fait ni dit que ce qu'ils lui permettent, eux, en se
reportant aux temps où il a vécu, de faire ou de dire...
D'après le philosophe, une loi domine et régit l'his-
toire, c'est l'évolution. A l'historien donc de scruter à
nouveau les documents, d'y rechercher attentivement les
conjonctures ou conditions que l'Eglise a traversées, au
cours de sa vie, d'évaluer sa force conservatrice, les néces-
sités intérieures et extérieures qui l'ont stimulée au pro-
grès, les obstacles qui ont essayé de lui barrer la route,
en un mot ce qui peut renseigner sur la manière dont se
sont appliquées en elle les lois de l'évolution. Gela fait,
et comme conclusion de cette étude, il trace une sorte
d'esquisse de l'histoire de l'Église ; le critique y adapte
son dernier lot de documents, la plume court, l'histoire
est écrite. — Nous demandons: Qui en sera dit l'auteur ?
L'historien ? le critique ? A coup sûr, ni l'un ni l'autre,
mais bien le philosophe. Du commencement à la fin,
n'est-ce pas 1' a priori ? Sans contredit, et un a priori où
APPENDICE A l'introduction 417
l'hérésie foisonne. Ces hommes-là Nous font véritable-
ment compassion ; d'eux TApôtre dirait : « Ils se sont
évanouis dans leurs pensées... se disant sages, ils sont
tombés en démence. » Mais où ils soulèvent le cœur
d'indignation, c'est quand ils accusent TEglise de tortu-
rer les textes, de les arranger et de les amalgamer à sa
guise et pour les besoins de sa cause. Simplement, ils
attribuent à TEglise ce qu'ils doivent sentir que leur re-
proche très nettement leur conscience...
Ils l'écrivent, cette histoire, et si imperturbablement
que vous diriez qu'ils ont vu de leurs yeux les écrivains
à l'œuvre, alors que, le long des âges, ils travaillaient
à amplifier les Livres saints. — La critique « textuelle »
vient à la rescousse ; pour confirmer cette histoire du
texte sacré, ils s'évertuent à montrer que tel fait, que
telle parole n'y est point à sa place, ajoutant d'autres
critiques du même acabit. Vous croiriez, en vérité, qu'ils
se sont construit certains types de narrations et de dis-
cours, sur lesquels ils jugent ce qui est ou ce qui n'est
pas déplacé. — Et combien ils sont aptes à ce genre de
critique I A les entendre vous parler de leurs travaux
sur les Livres sacrés, grâce auxquels ils ont pu décou-
vrir en ceux-ci tant de choses défectueuses, il semblerait
vraiment que nul homme avant eux ne les a feuilletés,
qu'il n'y a pas eu à les fouiller en tous sens, une multi-
tude de docteurs infiniment supérieurs à eux en génie,
en érudition, en sainteté ; lesquels docteurs, bien loin
d'y trouver à redire, redoublaient au contraire, à mesure
qu'ils les scrutaient plus profondément, d'actions de grâces
à la bonté divine, qui avait daigné de la sorte parler aux
hommes. C'est que, malheureusement, ils n'avaient pas
les mêmes auxiliaires d'études que les modernistes, sa-
voir, comme guide et règle, une philosophie venue de
l'agnosticisme, et comme critérium, eux-mêmes.
DiMiER. Préjugés 27
APPENDICE AU CHAPITRE IX
Malgré le caractère particulier du sujet, on ne refusera
pas, je crois, de prendre une connaissance plus approfondie
des origines de l'esthétique réformée dans quelques citations
de l'extravagant Essai sur V Architecture de Tabbé Laugier.
LAUGIER, « ESSAI SLR l'aRCHITECTL'RE », CHAPITRE l"
11 en est de l'architecture comme de tous les autres arts :
ses principes sont fondés sur la simple nature et dans les
procédés de celle-ci se trouvent clairement marquées les
règles de celle-là.
Considérons l'homme dans sa première origine, sans autre
secours, sans autre guide que l'instinct naturel de ses besoins.
Il lui faut un lieu de repos. Au bord d'un tranquille ruisseau,
il aperçoit un gazon ; sa verdure naissante plaît aux yeux ;
son tendre duvet l'invite : il vient et, mollement étendu sur
sur le tapis émaillé, il ne songe qu'à jouir en paix des dons
de la nature. Rien ne lui manque, il ne désire rien. Mais
bientôt l'ardeur du soleil qui le brûle l'oblige à chercher un
abri. Il aperçoit une forêt qui lui olfre la fraîcheur de ses
ombres : il court se cacher dans son épaisseur, et le voilà
content. Cependant mille vapeurs élevées au hasard se ren_
contrent et se rassemblent, d'épais nuages couvrent les airs,
une pluie effroyable se précipite comme un torrent sur cette
forêt délicieuse. L'homme, mal couvert à l'abri de ses feuilles,
ne sait plus comment se défendre d'une humidité incom-
mode qui le pénètre de toutes parts. Une caverne se présente
il s'y glisse et, se trouvant à sec, il s'applaudit de sa décou-
verte. Mais de nouveaux désagréments le dégoûtent encore
de ce séjour. Il s'y voit dans les ténèbres, il y respire un air
malsain, il en sort, résolu à suppléer par son industrie aux
inattentions et aux négligences de la nature.
APPENDICE AU CHAPITRE IX 419
L'homme veut se faire un logement qui le couvre sans l'en-
sevelir. Quelques branches abattues dans la forêt sont les
matériaux propres à son dessein. Il en choisit quatre des plus
fortes, qu'il élève perpendiculairement, et qu'il dispose en
carré. Au-dessus il en met quatre autres en travers, et sur
celles-ci il en élève qui s'inclinent, et qui se réunissent en
pointe des deux côtés. Cette espèce de toit est couvert de
feuilles assez serrées pour que ni le soleil ni la pluie ne puis-
sent y pénétrer : et voilà l'homme logé. Il est vrai que le
froid et le chaud lui feront sentir leur incommodité dans sa
maison ouverte de toutes parts; mais alors il remplira l'en-
tre-deux des piliers et se trouvera garanti.
Telle est la marche de la simple nature ; c'est à l'imita-
tion de ses procédés que l'art doit sa naissance. La petite
cabane rustique que je viens de décrire est le modèle sur
lequel on a imaginé toutes les magnificences de l'architec-
ture ; c'est en se rapprochant dans l'exécution de la simpli-
cité de ce premier modèle que l'on évite les défauts essen-
tiels et que l'on saisit les perfections véritables.
Les pièces de bois élevées perpendiculairement nous ont
donné l'idée des colonnes. Les pièces horizontales qui les
surmontent nous ont donné l'idée des entablements. Enfin
les pièces inclinées qui forment le toit nous ont donné l'idée
des frontons : voilà ce que tous les maîtres de l'art ont re-
connu. Mais qu'on y prenne bien garde : jamais principe ne
fut plus fécond en conséquences. Il est facile désormais de
distinguer les parties qui entrent essentiellement dans la
composition d'un ordre d'architecture d'avec celles qui ne
s'y sont introduites que par besoin ou qui n'y ont été ajou-
tées que par caprice. C'est dans les parties essentielles que
consistent toutes les beautés. Dans les parties ajoutées par
besoin consistent toutes les licences. Dans les parties ajou-
tées par caprice consistent tous les défauts.
Ne perdons point de vue notre petite cabane rustique. Je
n'y vois que des colonnes, un plancher et un entablement,
un toit pointu dont les deux extrémités forment chacune ce
que nous nommons un fronton. Jusqu'ici point de voûte,
encore moins d'arcade ; point de piédestaux, point d'attique;
point de porte même, point de fenêtre. Je conclus donc et
je dis : Dans tout ordre d'architecture, il n'y a que la colonne,
l'entablement et le fronton qui puissent entrer essentielle-
420 APPENDICE AU CHAPITRE IX
ment dans sa composition. Si chacune de ces trois parties
se trouve placée dans la situation et avec la forme qui lui
conviennent, il n'y aura rien à ajouter pour que l'ouvrage
soit parfait.
A ces audacieuses décisions il y a profit à opposer la pro-
testation de la pratique traditionnelle, dans le suivant pas-
sage extrait d'une réfutation contemporaine :
LAFONT DE SAINTE-YENNE, EXAMEN D UN « ESSAI SUR L ARCIUTECTURE »,
pp. 5 à 7, 11 à 12, 33 à 43
Après la description de la structure et de la simplicité de
nos premières habitations, l'auteur établit une relation à la
rigueur de toutes les parties de nos édifices avec celles de ces
bâtiments rustiques et informes qu'il appelle la nature.
Et pourquoi penser qu'on ne puisse un peu s'éloigner de
ces grossières et informes productions? Si les hommes eussent
toujours été plongés dans leur première rusticité et leur stu-
pide ignorance tels que nos sauvages de l'Amérique, ils n'au-
raient encore que ces mêmes cabanes pour retraites ; sem-
blables aux brutes qui n'ont rien ajouté depuis leur création
à ce qu'un instinct aveugle et involontaire les a forcés d'opé-
rer. Mais à quel dessein l'auteur de notre être, qui agit tou-
jours avec une sagesse profonde et n'a rien créé d'inutile,
nous eût-il donné une industrie si supérieure à tous les ani-
maux ? Pourquoi nous inspirer l'amour des arts, de leur
progrès, de leur perfection, si l'on doit se borner à ces gros-
siers principes et y rapporter toutes nos productions?...
Les colonnes, dit-il, doivent être rondes, parce que la
nature ne fait rien de carré. Voilà un principe aussi nouveau
qu'il est bizarre. Ne trouve-t-on pas dans presque toutes les
carrières des pierres de cette forme produites par la nature?...
Mais je lui passe que la nature n'ait rien produit de carré ;
est-ce une raison pour assujettir l'art à ne travailler que sur
des formes rondes ? Il s'ensuivrait de ce raisonnement que
le plan de nos habitations devrait être circulaire, tous nos
édifices avoir la forme d'un colombier, et nos églises celles
d'une rotonde...
Un autre abus qu'il trouve intolérable en architecture, ce
APPENDICE AU CHAPITRE IX 421
sont les colonnes torses. Il s'en faudra beaucoup que nous
soyons du même avis. Je sais que leur forme serait extrême-
ment choquante si elles étaient employées à porter les mas-
ses pesantes d'un grand édifice. Alors tout ce qui semble s'é-
carter de l'aplomb est insupportable à la vue, parce qu'il en
exclut l'apparence de solidité. Mais il n'en est aucune qui soit
mise à cet usage. Si le cavalier Bernin s'en est servi au bal-
daquin de Saint-Pierre, ce savant homme ne l'a fait qu'avec
choix et jugement. Quoi de plus ridicule que d'employer
dans tous nos baldaquins, pour soutenir une maigre portion
d'entablement qui ne porte presque rien lui-même, des
colonnes pleines et massives dont les proportions et la forme
sont égales à celles qui portent des poids énormes ?... La
colonne torse étant évidée spiralement dans toute son éten-
due ou depuis son tiers, a beaucoup plus de légèreté que la
colonne pleine et convient parfaitement aux compositions
sveltes et de pure décoration, qui demandent très peu de
solidité.
...Ne nous éloignons point entièrement de la nature, nous
ne produirions que des monstres ; mais aussi ne nous en
approchons pas de si près qu'on ne puisse la distinguer d'avec
l'art, et qu'il perde le plus précieux de ses droits, celui de
varier nos plaisirs et de les rendre plus vifs par les heureux
effets d'une irrégularité approuvée.
APPENDICE AU CHAPITRE XVI
La revue d'Action française avait publié le 1®' septembre
1906, sous cette signature : Un vieux Royaliste, une lettre
adressée à Henri \'augeois, que j'ai cru indispensable de
joindre au chapitre de l'Absolutisme. Je suis sûr de faire
plaisir au lecteur de cette seconde édition en nommant l'au-
teur, qui n'est autre que M. Alain du Cleuziou, auteur de
VHistoire de Bretagne enseignée en 1907 à l'Institut d'Ac-
tion française et publiée depuis en volume.
La lettre a pour objet particulier les rapports du roi avec
les Etats généraux sous l'ancien régime et apporte sur ce
point des réflexions et des témoignages qu'on ne saurait trop
relire et méditer.
Cette lettre est née d'une controverse qui s'éleva entre
V Action française et quelques théoriciens aux yeux de qui
l'exercice légitime du pouvoir n'appartient au roi que sons
le contrôle des Etats, et qui donnaient cette théorie comme
l'expression de l'ancien droit public français. Cela ne peut se
faire qu'en passant sous silence ou en arrangeant à sa guise
les faits les plus authentiques de l'histoire.
En voici la preuve dans cette lettre :
Monsieur,
Je prends la liberté de vous communiquer quelques
textes historiques.
On vous écrit ; € En 1506, les Etats de Blois n'ont-
ils pas cassé le traité signé de Louis XII qui accordait
à Charles d'Autriche la main de Claude de France ? >
L'autorité des savants Bénédictins auteurs de VHiS'
APPENDICE AU CHAPITRE XVI 423
toire de Bretagne est indiscutée. Leur récit, que je vous
ai transcrit, donne une tout autre physionomie à Tinter-
vention des Etats, intervention qui s'est produite sur
rinitiativeduRoi. Les Etats exposent leurs remontrances,
le Roi déclare les avoir pour agréables, il en délibère en
son conseil, prend une décision, que le chancelier fait
connaître aux Etats.
En écrivant que, en 1468, à Tours, les Etats généraux
se sont opposés au démembrement de la Normandie,
votre contradicteur ne fait pas ressortir ce qui, je crois,
est la vérité historique : c^est que les délibérations des
Etats, conduites par Louis XI qui était habile homme et
savait manier les esprits, ne firent que couvrir ses des-
seins secrets et lui permirent de compter sur des subsides
pour faire la guerre au duc de Bretagne. G^est en parlant
de Louis XI qu^'un de nos vieux jurisconsultes bretons
du XVI" siècle disait que ce roi fut le premier qui mit
son autorité hors de pair.
J'avoue ne pas comprendre non plus cette expression ;
« le pouvoir particulier ^ du Roi qui s'est exercé seul
sans contrôle pendant 175 ans ».
Comme vous l'avez écrit, Monsieur, la méthode de
V Action française est historique. Le pouvoir royal a
présenté des aspects bien divers depuis Hugues Gapet
jusqu'à 1789. Les limites de son autorité ont varié, non
seulement suivant les époques, mais, pour la même épo-
que, suivant le pays où il s'exerçait. Au xv" siècle, il
s'exerçait très différemment en Ile-de-France et en Bre-
tagne. Au-dessus des formules sont les réalités.
Très modeste chercheur de province, fouilleur d'ar-
chives et de vieux livres, j'avoue avoir quelque peine à
me détacher de Tétude des faits, et je ne vois pas com-
1. Opposé dans la même lettre à pouvoir général, seul national et
légitime.
424 APPENDICE AU CHAPITRE XVI
I
ment le Roi, dans l'exercice de son autorité, depuis
Louis XIV n'a pas exercé un pouvoir national ! Je vous
communique à ce propos quelques pages d'un Exposé
que je trouve fort bien fait sur la Constitution française
à l'époque de Montesquieu \ Il est extrait d'un ouvrage
qui, je crois, n'est plus très connu et dans lequel on
trouve d'excellentes choses, Mémoires pour servira l'his-
toire du Jacobinisme, par l'abbé Barruel, Londres, 1797.
L'auteur a vécu sous l'ancien régime, le connaît bien et
n'hésite pas à attribuer la Révolution non à la mauvaise
constitution des Français, mais à la corruption de l'es-
prit public par les philosophes et à l'action des sociétés
secrètes. Cet extrait fait voir comment sous l'ancien ré-
gime le pouvoir absolu du Roi rencontrait ses justes li-
mites.
Quelle sera la Monarchie de demain, si Dieu nous fait
la grâce de la voir ? En relisant les heureuses formules
de M. André Buffet dans Y Enquête sur la Monarchie, je
songeais que les Constitutions les plus écrites oscillent
et se transforment sous l'influence des faits et des évé-
nements, mais que le pays a maintenant besoin d'un pou-
voir FORT, DE LIBERTÉS PRÉCISES, et que, le jour venu, le
Roi sera le meilleur juge des limites du pouvoir de
l'Etat moderne. L'expérience décevante de l'Assemblée
nationale devrait éclairer les honnêtes gens et leur faire
comprendre qu'il faut placer avant tout l'institution de
la royauté.
Après la guerre de la Ligue, Henri IV alla à Rennes.
La province avait été en proie à l'anarchie violente pen-
dant huit ans. LTn gentilhomme, M. de Montgomery,
avait été comme les autres mandé par le Roi pour le venir
trouver à Rennes. Comme tous les capitaines des divers
1. V. ci-dessous, pp. 430 et suiv.
APPENDICE AU CHAPITRE XVI 425
partis, sa conscience n'était pas très tranquille et il fît
quelques difficultés pour se rendre à l'invitation. Lorsque
Henri IV le vit venir, il se tourna vers M. de Lourdéac
et dit assez haut pour être entendu de tout le monde:
Messieurs, la fête des Rois est passée. Le vieux bour-
geois breton qui a relaté cet épisode en son Journal
ajoute : « Chacun le pensa comprendre, car il y avait
plus de 10.000 rois en Bretagne, je vous laisse à penser
du surplus I »
L'anarchie n'est plus sanglante ; mais n'avons-nous
pas aujourd'hui encore 10.000 rois — francs-maçons,
protestants, juifs, métèques — du Parlement et de la
France, qui nous espionnent, nous dénoncent, nous con-
trôlent et ne sont pas contrôlés ? Faisons un Roi qui nous
gouvernera à la Béarnaise, et, comme vous le dites avec
raison, « ne cherchons pas à étrangler dans une anti-
thèse juridique soit l'autorité vitale du Roi, soit les fortes
et salubres libertés du pays ».
Excusez, je vous prie. Monsieur, la longueur de cette
lettre. Ligueur d'Action française, je me suis permis de
vous envoyer un extrait de nos vieux historiens bretons
sur un point où il m'a semblé que votre contradicteur se
trompait; j'y ai joint une coupure plus longue d'un Fran-
çais du xviii" siècle, qui aurait, je crois, souscrit volon-
tiers soit à la formule de M. de la Tour du Pin ; « Le
droit royal n'admet pas de partage, mais seulement des
limites », ou à celle équivalente de M. Maurras : « Le Roi
de France protecteur des Républiques françaises » *.
1. V. L'Enquête sur la Monarchie, par Charles Maurras (Nouvelle
Librairie Nationale, édit.)
426 APPENDICE AU CHAPITRE XVI
I. — Les États de 1468 et le roi Louis XI *,
« Le Roi, informé de tout ce qui se tramait contre lui
en Angleterre, crut qu'il n'aurait jamais de paix et qu'il
ne pourrait compter sur aucun traité tant que son frère
serait entre les mains des mécontents. Pour leur enle-
ver tout prétexte de brouiller, il convoqua les États à
Tours pour le 1" d'avril afin qu'ils réglassent eux-mêmes
l'apanage de Monsieur. L'ouverture s'en fît le 6 d'avril :
le Roi qui savait manier les esprits sut amener les États
au but qu'il s'était proposé. 11 fut décidé dans cette as-
semblée que la Normandie était tellement unie à la cou-
ronne que le Roi ne pouvait l'en séparer ; qu'on donne-
rait à Monsieur pour apanage 12.000 livres de rente, etc.
Qu'à l'égard du duc de Bretagne qui retenait Monsieur,
qui avait osé faire la guerre à son souverain et traiter
avec les ennemis de l'Etat, il serait sommé de rendre ce
qu'il avait pris ; que s'il réfusait de le faire, le Roi était
autorisé à lui déclarer la guerre et que les Etats lui of-
fraient tous les secours qu'il devait attendre du zèle et
de la fidélité de ses sujets. Cette délibération, si con-
forme aux vues de Louis XI, le confirma dans son des-
sein de pousser vivement le duc de Bretagne ; mais il
était arrêté par la crainte du duc de Bourgogne et il au-
rait bien souhaité que ce prince adhérât aux résolutions
des États ; il lui en fit faire la proposition, mais le duc la
rejeta fièrement ; cependant il consentit que la trêve
entre lui et le Roi fût prolongée de deux mois. »
Mais c'est de la lecture de l'histoire de ces troubles ci-
vils, histoire assez longue, qu'on saisit très bien que les
États de Tours furent un acte de politique habile de la
part de Louis XI.
1. Dom Morice, Histoire de Bretagne, t. II, p. 107.
APPENDICE AU CHAPITRE XVI 427
II. — Sur les États de 1506 et le roi Louis XII *.
« Les Etats du Royaume étant assemblés à Tours dans
ce mois-là (mai 1506), les députés des ordres allèrent
trouver le Roi au Plessis le 14, et Maître Thomas Bucot,
portant la parole, après avoir représenté au Roy les
alarmes que sa maladie avait données à tout le royaume
et lui avoir, après plusieurs éloges, donné le titre de
Père du peuple, le supplia, au nom de tous les Etats, de
donner Madame Claude, sa fille unique, en mariage au duc
de Valois. Le Roy, ayant concerté sa réponse avec les
cardinaux d'Amboise et de Narbonne et le chancelier,
dit aux députés : que, s'il avait gouverné ses peuples de
manière à faire regretter sa perte, il espérait, avec le se-
cours de Dieu, faire encore mieux dans la suite et que,
pour ce qui était du mariage proposé, il prendrait là-
dessus l'avis des princes de son sang. Il tint conseil, en
effet, le 18. L'évêque de Paris parla le premier, et après
lui les premiers présidents de Paris et de Bordeaux, qui
firent fort de grands discours pour lever toutes les diffi-
cultés qu'on pourrait former contre le mariage proposé,
à quoi ils réussirent si bien, qu'il fut résolu tout d'une
voix que l'on accorderait ce que les Etats demandaient.
Le chancelier déclara le lendemain cette résolution aux
députés en présence du Roy, des princes et de tout le
conseil, et que les fiançailles se feraient le 21, comme
elles se firent effective ment, dans une salle du Plessis
où l'Infant de Foix apporta Madame Claude entre ses
bras ; le cardinal d'Amboise la fiança avec le jeune duc
de Valois; et le Roy fit faire serment par tous les princes,
barons du royaume et députés des Etats et en particu-
1. Extrait de l'Histoire de Bretagne de dom Lobineau, t. 1" (Paris,
chez la veuve de F. Muguet, 1717), p. 830.
428 APPENDICE AU CHAPITRE XVI
lier par ceux de Bretagne : qu'ils exposeraient corps et
biens pour faire accomplir le mariage de Monsieur de
Valois et de Madame Claude, aussitôt qu'ils seraient en
âge de le consommer, et que, si le Roy mourait sans
enfant mâle, Monsieur de Valois serait reconnu pour roi.
Le lendemain on dressa le traité de mariage, etc. »
III. — Même sujet *.
« Ce traité était si avantageux à Maximilien et si pré-
judiciable aux intérêts de l'Etat qu'il y a assez d'appa-
rence que le Roi ne l'avait fait que dans la vue d'abattre
la puissance des Vénitiens, smis avoir envie de F exé-
cuter. Et en effet on ne pouvait concevoir comment le
Roi s'était déterminé à transporter à une maison rivale
non seulement le duché de Milan et le comté d'Ast, mais
encore les plus beaux domaines de la couronne, tels que
la Bretagne, la Bourgogne, le comté de Blois et le Ma-
çonnais. Les princes, la noblesse et les principales villes
sentirent toutes les conséquences de ce traité ; ils s'as-
semblèrent pour chercher les moyens de les prévenir, et
ils proposèrent au Roi d'assembler les États du royaume
pour délibérer sur cette matière. Ce prince, qui s'était
déjà repenti de ce traité, écouta avec bonté les représen-
tations qu'on lui fît à ce sujet, charmé cT avoir ce pré-
texte de manquer à sa parole avec quelque honneur. Il
consentit à la proposition qu'on lui fit et convoqua les
Etats à Tours pour le mois de mai.
« Ceux qui devaient les composer étaient assemblés ;
les députés de tous les ordres allèrent trouver le Roi au
Plessis, et le D' Thomas Bricot porta la parole au nom
1. Extrait de l'Histoire de Bretagne de dom Morice, t. II (Paris,
Delajçuelle, 1756), p. 238.
APPENDICE AU CHAPITRE XVI 4:2^
de tous. Après avoir loué le Roi par l'endroit qui lui
était le plus sensible, c'est-à-dire par la tendre affection
qu'il avait pour ses sujets, il peignit d'une manière vive
et pathétique les alarmes que la crainte de le perdre avait
causées à son peuple pendant sa dernière maladie. Il
s'étendit ensuite sur les inconvénients du mariage de
Madame Claude avec un prince étranger ; il fît sentir de
quelle importance il était pour TEtat de démembrer tant
de belles provinces, dont la possession donnait aux en-
nemis Feutrée jusque dans l'intérieur du royaume toutes
les fois qu'ils voudraient faire la guerre à la France. Il
supplia le Roi au nom de tous ses sujets de rompre ce
mariage et de faire épouser la princesse au comte d'An-
goulême, héritier présomptif de la couronne.
« Le Roi, après avoir concerté sa réponse avec les
cardinaux d'Amboise et de Narbonne, dit aux députés
qu'il était sensible aux nouvelles marques d'affection
qu'il recevait de leur part, qu'il se ferait toujours un
devoir de les gouverner avec bonté, qu'il avait pour
agréable la remontrance des Etats, mais que l'affaire dont
il s'agissait était si importante qu'avant de leur donner
une réponse positive, il en voulait conférer avec les
princes et les seigneurs de son conseil. Les Bretons
étaient plus intéressés encore que les autres à ce ma-
riage qui aurait transporté le duché à un prince étranger.
Les députés de cette province, qui arrivèrent à Tours
pour assister aux Etats, présentèrent en leur nom une
requête au Roi pour le prier de ne point passer outre
dans une affaire qui devait avoir des suites si funestes
pour le royaume en général et spécialement pour la Bre-
tagne. Louis XII tint un grand conseil où furent appe-
lés les personnages les plus considérables des trois Etats.
Le Roi exposa qu'il n'avait rien de plus à cœur que les
intérêts de son peuple et que, pour cette raison, il ac-
430 APPENDICE AU CHAPITRE XVI
corderait volontiers la demande qu'on lui faisait, mais
qu'il avait donné sa parole pour ce mariage et qu'il ne
pouvait y manquer sans se déshonorer. L'évêque de Pa-
ris, qui parla le premier, représenta à ce prince qu'en
vertu du serment de son sacre il était obligé de "procu-
rer les avantages du royaume et la tranquillité de ses
sujetSj qu'il n était point en son pouvoir d^ aliéner le
domaine de la couronne, àmoins que cette aliénation ne
fût très avantageuse à l'Etat ; que celle dont il s'agissait
était très préjudiciable à la France ; qu'enfin les serments
qu'il avait faits ne pouvaient obliger la princesse en bas
âge : qu'ils suppliaient de nouveau Sa Majesté de la faire
épouser au comte d'Angoulême. Le Roi, vaincu par tou-
tes ces raisons, fit tenir le lendemain l'assemblée géné-
rale des Etats. Le chancelier déclara au nom de ce prince
qu'il accordait à leur zèle ce qu'ils lui avaient demandé
avec tant d'instance, etc.
« Le Roi donna avis de ce qu'il venait de faire à Maxi-
milien, à Philippe d'Autriche et au roi d'Angleterre. Les
deux premiers en furent piqués, mais ils n'étaient point
en état de marquer leur ressentiment. Henri VII fut très
chagrin de ce changement... Cependant, comme il n'y
avait point de remède à ce mal, il fit comphmenter le
Roi sur cet événement. »
IV. — Contre la division des pouvoirs et le partage
DE LA souveraineté, — OU CRITIQUE DES DIVISIONS DE
Montesquieu *.
« Pour juger à quel point le système de Montesquieu
appelait de lui-mhne les révolutions\ il faut se reporter
au temps même où il fut publié. Qu'elles qu'eussent été
1. Mémoires pour servir à l'histoire du Jacobinisme, par l'abbé Bar-
ruel, t. !•', pp. 51 et suivantes.
APPENDICE AU CHAPITRE XVI 431
dans les premiers siècles de leur Monarchie, les formes
législatives des Français, il est constant qu'à cette
époque leurs rois, et, suivant Taveu de Montesquieu lui-
même, la plupart des rois, réunissaient au droit de faire
exécuter les lois celui de porter eux-mêmes toutes celles
qu'ils croyaient nécessaires, ou bien utiles à leur empire,
et celui de juger tout citoyen infracteur de la loi.
« La réunion de cette triple autorité constituait un
monarque absolu, c'est-à-dire un véritable souverain
pouvant absolument lui seul tout ce que peut la loi.
« A cette époque, les Français étaient loin de con-
fondre ce pouvoir absolu avec le pouvoir arbitraire du
despote ou du tyran. Dans tout gouvernement, en effet,
il existe et il faut qu'il existe un pouvoir absolu, un
dernier terme d'autorité légale, sans quoi les discussions
et les appels seraient interminables, mais il ne faut nulle
part un pouvoir arbitraire et despotique.
« Ce pouvoir absolu se trouve et dans les républiques
et dans les Etats mixtes. Là on pourra le voir dans un
Sénat ou dans une assemblée de députés ; ici, dans le
mélange d'un Sénat et d'un roi. Les Français le trou-
vaient dans leur roi, dont la volonté suprême et légale-
ment manifestée était le dernier terme de l'autorité po-
litique .
« Cette volonté, suprême et devenue loi par les formes
requises, était un lien pour le roi même comme pour les
sujets. Ce n'est pas simplement Henri IV et son ministre
Sully qui reconnaissent que la première loi du souverain
est de les observer toutes, c''est Louis XIV au milieu de
sa gloire, c'est ce prince dont les sophistes ont affecté de
faire un vrai despote ; c'est Louis XIV qui proclame le
plus hautement, jusque dans ses édits, cette obligation,
et nous tient ce langage : Qu'on ne dise point que le
souverain ne soit pas sujet aux lois de son État, puisque
43:^ APPENDICE AU CHAPITRE XVI
la proposition contraire est une vérité du droit des
gens y que la flatterie a quelquefois attaquée, mais que
les bons princes ont toujours défendue comme une vé-
rité tutélaire de leurs États. Combien plus il est légi-
time de dire que la parfaite félicité d'un royaume est
qiiun prince soit obéi de ses sujets, et que le prince
obéisse à la loi, et que la loi soit droite et dirigée au
bien public ! (Préambule d'un édit, 1607.)
« Avec cette obligation seule dans le souverain, il
n'est plus rien de despotique ou d'arbitraire. Car, dans
le sens de nos langues modernes, le despote est celui qui
n'a de règle que ses caprices ou ses volontés instanta-
nées et sous lesquelles nul citoyen ne peut être tran-
quille, parce qu'il ne sait pas même si son maître ne
le punira pas aujourd'hui de ce qu'il lui commandait
hier.
« Le pouvoir de faire la loi avait lui-même ses règles
chez les Français. Il était d'abord subordonné à toutes
les lois primitives et naturelles de la justice; il ne pou-
vait s'étendre au droit de violer les propriétés, la sûreté,
la liberté civile. Il était absolument nul contre les lois
fondamentales du royaume, contre les pactes^ les coU'
tûmes, les privilèges même des provinces ou des corps,
que chaque Roi faisait à son sacre le serment de main-
tenir ; il était modéré par le devoir et les droits inhérents
à ces corps de magistrature, chargés d'examiner les lois
avant leur promulgation et de représenter au souverain
ce qu'elles pouvaient avoir de contraire au bien public.
Il l'était par la discussion des lois à son conseil, par son
intérêt même qui lui permettait peu de faire des lots
dont rinjustice aurait pu se tourner contre lui-même,
puisqu'il y était soumis comme les autres dès qu'elles
étaient portées. Il Tétait entin par l'objet même de la
loi, qui, étant général, ne lui permettait pas de se lais-
APPENDICE AU CHAPITRE XVI 433
ser conduire en la portant par des vues, des haines, des
vengeances particulières.
« Bien plus que tout cela, un lien normal, que Ton
sait avoir été en France aussi fort que partout ailleurs,
un amour, une confiance, une estime, un enthousiasme
réciproque entre les Français et leur roi, repoussaient
toute idée d^un monarque despote et arbitraire. Les rois
savaient très bien qu'ils régnaient sur un peuple libre et
dont le nom même signifiait homme libre *. Ils avaient
tellement mis leur gloire à ne régner que sur des hommes
libres, qu'ils avaient successivement aboli presque tous
les vestiges de Tancien régime féodal, et que tout
homme esclave ailleurs était déclaré libre par cela seul
qu'il mettait le pied en France.
« Enfin, s'il est vrai de dire que la liberté politique
consiste en deux choses : 1° en ce qu'un citoyen puisse
faire impunément tout ce qui n'est pas défendu par les
lois, ^" en ce que les lois ne prescrivent ou ne défendent
rien au particulier que pour le bien de la société générale,
on peut avec confiance en appeler à Texpérience. Tout
homme honnête et observant les lois de Fempire, où
était-il plus libre, où marchait-il plus sûrement tête levée
qu'en France ?
« On peut dire qu'il y avait des abus dans cet empire,
on pourrait ajouter que ces abus, les uns provenaient du
caractère des Français et d*%in excès plutôt que d'un
défaut de liberté ; que les autres, et surtout les abus
d'autorité, étaient la faute de ceux mêmes qui ont le plus
crié contre ces abus, c'est-à-dire des sophistes qui,
détruisant les mœurs et les principes, auraient dû s'éton-
ner un peu moins que des ministres immoraux, impies et
sans principes fissent taire la loi devant leurs passions et
1. Confusion étymologique sans importance ici.
DiMiER. Préjugés 28
434 APPENDICE AU CHAPITRE XVI
leurs intérêts. Personne ne se plaignait que de la viola-
tion des lois : c^était donc leur observation et non pas
leur bouleversement et des révolutions qu'il fallait solli-
citer. »
« Garât, qui avant la Révolution était de ceux qui
prêchaient la souveraineté du peuple, n'en disait pas
moins : « x\ujourd'hui toutes les lois émanent de la volonté
« suprême du monarque, qui n'a plus la nation entière
« pour son conseil ; mais son trône est si accessible que
« les vœux de la patrie y parviennent toujours. * (Réper-
toire de Jurisprudence, art. « Souveraineté i>,par Garât,
cité par Barruel.) -
Commentaire. — Pour résoudre cette question : Quelle
est la vraie constitution de la France ? et pour rester
dans la méthode de V Action française, il convient,
semble-t-il, de l'envisager au point de vue de Tintérét
national, en distinguant le passé et le présent,
1° Quelles seraient en ce moment les institutions les
plus propices pour relever le pays ? L'Enquête sur la
Monarchie, qui est la base des travaux de Y Action
française, a tixé et le caractère du pouvoir royal et ses
limites, déterminées parles libertés nationales, en termes
si heureux qu'elle a été comme un renouveau pour l'idée
monarchiste.
2' Quelles furent dans le passé les institutions les plus
favorables, celles qui ont procuré le plus de grandeur
utile à la patrie ? Il faudrait proprement, pour répondre
à ceci, faire l'histoire des institutions françaises, qui
certes ont bien varié. Vouloir faire tenir cette histoire
dans une formule peut paraître un point de vue encore
plus inexact que celui de régler la constitution d'un
État par un texte écrit. Les passions humaines, les faits,
I
APPENDICE AU CHAPITRE XVI 435
la force des choses en un mot transforme sans cesse
les conceptions les plus habiles. Pour l'analyste qui s^'en
tient aux événements historiques tels quels, il n'existe
PAS DANS l'histoire UNE CONSTITUTION IDÉALE FRANÇAISE,
mais une série de transformations du pouvoir en France.
Quelle fut la nature du pouvoir royal ? Quelles furent
ses limites à un moment donné de l'histoire ? Cette
question même n'est pas encore simple ; il faut distinguer,
comme l'indiquait ma dernière lettre, suivant le terri-
toire dont on s'occupe : encore une fois, au xv" siècle, l'ac-
tion du pouvoir royal n'était pas la même en Ile-de-
France et en Bretagne.
Enfin chacune des modalités d'exercice de cette action
si variable dans l'espace a beaucoup varié suivant les
temps.
Mais un fait clair, évident, manifeste, c^est la concor-
dance de Vextension du pouvoir royal et de la forma-
tion de r unité française. Quel fut l'aboutissement de
cette extension ? A la fin du xviif siècle, l'abbé Barruel,
qui a vécu sous l'ancien régime, a tracé le tableau exact
et précis de la constitution française à cette époque.
Elle pouvait continuer à évoluer pour se conformer à des
mœurs nouvelles, à des besoins nouveaux. La Révolu-
tion est venue, et ce critique éclairé l'attribue non aux
vices propres du régime, mais à la corruption de l'es-
prit public par les écrivains tels que Montesquieu et
Rousseau^ qui érigèrent des chimères à l'état d axiomes
politiques^ et aussi à l'action des sociétés secrètes.
Etudier le rôle des États généraux à travers les trois
siècles de leur histoire, leur attitude vis-à-vis du pouvoir
royal, est encore une question de fait.
Laissez-moi revenir sur les deux points où je vous ai
fourni mes textes ; les Etats généraux variaient, eux aussi,
d'action et de compétence, tout comme le pouvoir royal.
436
APPENDICE AU CHAPITRE XVI
Quelle fut leur action en 1468, en 1506? D'après le
témoignage d'écrivains consciencieux : dans le premier
cas, Louis XI y eut recours pour masquer sa politique
personnelle ; dans le second cas, Louis XII s'en servit
pour briser un traité qu'il regrettait et qu'il n'avait peut-
être conclu qu'avec l'intention de se dérober. En effet,
sans tenir compte des dessous de TafTaire, la marche sui-
vie est celle-ci : On fait remarquer au Roi les désavan-
tages du traité, il cherche le moyen d'y remédier et
s'arrête à la convocation des Etats ; ceux-ci font leurs
remontrances, le Roi déclare les tenir pour agréables et
répond qu'il va en délibérer en son conseil ; puis le chan-
celier fait connaître la décision du Roi qui accorde aux
Etats leur demande. C'est donc encore ici l'autorité sou-
veraine du Roi qui décide en dernier ressort, à suppo-
ser que le mouvement initial ne soit pas venu de lui.
// faut ioujouri^ quil y ait une autorité qui juge
sans appel, 11 suffît d'ouvrir les yeux pour constater cette
vérité : elle s'applique et dans le rôle élémentaire de
l'expert, choisi librement par des parties pour terminer
un différend, et dans le rôle des pouvoirs les plus élevés.
C'est la nature même de la fonction d'un pouvoir qui
trace la limite de l'autorité qu'il doit exercer. Notre
monarchie absolue rencontrait ses limites dans les
libertés de la nation.
Quelles seront les formes générales du pouvoir royal
et ses limites ? L'Enquête sur la Monarchie les a établies
clairement. L'action personnelle du souverain, du chef
national, trouvera toujours matière à s'exercer pour le plus
grand bien du pays, comme l'a démontré M. ButTet. Les
limites de cette action seront déterminées par l'ensemble
des circonstances, des nécessités, des événements aux-
quels elle devra pourvoir.
Notre pays, s'il sort de la crise où il se débat, aura
APPENDICE AU CHAPITRE XVÏ 437
besoin de larges libertés administratives et d'un pouvoir
fort aux mains d'un nouvel Henri IV. Il est peut-être
plus urgent de songer à restaurer l'utile et le nécessaire,
plénitude du pouvoir royal, — que de spéculer sur ses
justes limites. Même et surtout à la veille de la Restau-
ration eiTective, il faudra s^en remettre complètement à
rinstinct héréditaire, à la volonté, à la providence royales
du Prétendant. Ce sera bien le cas de reconnaître et de
servir, en un sujet où elle est absolument compétente,
son autorité absolue.
L^expérience de l'Assemblée nationale devrait d'ail-
leurs nous rendre sages. N'y a-t-on pas vu les représen-
tants autorisés du pays discuter l'autorité royale et nous
donner... la République?
A cette lumineuse synthèse des faitsje crois utile de joindre,
dans Tordre des opinions, les suivantes. L'une est celle d'un
contradicteur de VActi'n française ; l'autre, d'un homme
mieux qualifié que personne pour faire entendre ici la leçon
des faits : c'est un roi de France, Louis XV lui-même.
OPIMON DE NOTRE CONTRADICTEUR
En 1789 nous avions comme Cour suprême les Etats
généraux. Si Louis XVI en avait défendu énergiquement
les prérogatives, comme c'était son devoir, comme Vy
obligeait son serment prêté le jour de son sacre, s'il
n'avait pas permis qu'on en violât les principes et les
formes, la nation eût été sauvée.
OPINION DE LOUIS XV
C^était, dit M"" Campan dans ses Mémoires, à l'époque
où les remontrances du Parlement et le refus d'enregis-
trer les impôts donnaient de l'inquiétude sur la situa-
43S APPENDICE AU CHAPITRE XVI
tion des finances. On en causait un soir au coucher de
Louis XV : « Vous verrez, Sire, dit un homme de la
cour très approché du roi par sa charge, que tout ceci
amènera la nécessité d'assembler les États généraux. »
Le roi, sortant à Tinstant même du calme habituel de
son caractère et saisissant le courtisan pas le bras, lui dit
avec vivacité : « Ne répétez jamais ces paroles ; je ne
suis pas sanguinaire ; mais si j'avais un frère, qu'il fût
capable d'ouvrir un tel avis, je le sacrifierais dans les
vingt-quatre heures à la durée de la monarchie et a la
TRANQUILLITÉ DU ROYAUME. »
DISCOURS
PRONONCÉ A LA COMMÉMORATION DU 75* ANNIVERSAIRE
DE LA NAISSANCE DE FUSTEL DE COULANGES,
LE 18 MARS 1905
Mesdames, Messieurs,
Le grand et admirable esprit dont le soin de faire
reloge me revient en partie ce soir se définit fort exac-
tement un esprit de grand historien.
Rien n'est plus familier de nos jours que ce mot, rien
ne frappe plus souvent nos oreilles ; il n'est rien dont
chacun croie connaître si bien Tespèce et la propre vertu.
Louer Fustel d'avoir écrit l'histoire parfaitement, n'est-ce
pas lui faire part d'un mérite commun à plusieurs de ce
temps-ci ? La véracité, l'exactitude, l'impartialité, l'es-
prit critique, la science, n'est-ce pas le bien de toute
l'époque? Fustel critique sévère, Fustel savant profond,
Fustel impartial, Fustel exact et véridique, est-il autre
chose qu'un ornement d'un temps généralement épris
de vérité, à qui la perfection en ce genre est devenue
chose coutumière ?
Hélas 1 Mesdames et Messieurs, il y a critique et cri-
tique, rigueur et rigueur, science et science. Celle de
Fustel n'était pas celle qu'on vit la plus répandue de son
vivant. On ne saurait dire qu'elle triomphe aujourd'hui.
Non pas qu'assez de savants contemporains, soit de leur
440 DISCOURS
propre initiative, soit avertis, soutenus par son exemple,
ne suivent heureusement son chemin ; non qu'il n'y ait
du bon chez quelques-uns de ceux même qui s'en écar-
tent davantage : au total on ne peut dire que la science,
telle qu'elle prétend aujourd'hui s'imposer, la science
dont plusieurs hommes en place prônent les méthodes et
dictent les résultats, soit la science de Fustel ni rien qui
lui ressemble.
Mon dessein, notre dessein commun ne tient rien ici
de la polémique. La mention de cette contradiction n'est
pas pour annoncer le combat, mais pour marquer une
fois pour toutes la portée de mon commentaire. La pen-
sée de Fustel fut trop indépendante et, à ne considérer
que les contemporains, trop originale et trop nouvelle
pour qu'on puisse, sans la trahir, adoucir le contraste
qu'elle fait avec les autres. Ce contraste lui donne toute
son ampleur. Ce contraste lui vaudra toute son influence,
lorsque les jeunes générations, mieux instruites, auront
achevé de tourner les yeux vers elle et fait enfin de
Fustel ce qu'il mérite d'être, le maître de la pensée con-
temporaine française.
Le premier trait et le plus général qui distingue Fustel
de Coulanges des autres historiens de son temps, c'est
sa complète liberté d'esprit à l'égard d'un préjugé dou-
ble, qu'on peut dire presque universel.
Je dis préjugé double : dont la première partie est
que la société française telle que nous la voyons main-
tenant est la meilleure des sociétés et, tout calcul fait,
représente le plus haut degré de perfection politique et
sociale qu'on ait vu. La seconde est que l'état des moder-
nes sauvages, tel qu'on le trouve dans les montagnes
Rocheuses, en Afrique et dans les îles du Pacifique, re-
présente un état primitif des hommes et le tableau des
plus anciennes sociétés. Ces deux idées ont leur origine
SUR FUSTEL DE COULANGES
4H
dans la philosophie du xviii® siècle. Le commun des his-
toriens modernes songe à peine à les examiner. Sans
l'avouer toujours et s'en apercevoir, tout ce qu'ils disent
suppose ces deux propositions. Ce qu'ils louent dans
le passé est ce qui nous ressemble ; ce qu'ils blâment,
ce qui diffère de nous. S'abstiennent-ils de louer et de
blâmer ? les termes de progrès ou de recul, employés
chez eux sans y penser, se voient distribués selon ce
principe. Ce qu'il y a au monde de plus laid, de plus
pauvre, de plus malsain, de plus dégradé, de plus nu
demeure d'instinct présent à leur pensée comme l'exem-
ple conservé de ce qu'il y a de plus ancien.
Et l'on y est tellement accoutumé, la croyance publi-
que elle-même s'est si bien façonnée là-dessus, que plu-
sieurs seraient surpris qu'on appelle préjugé ce qui leur
semble une évidence. Croire cela, aux yeux d'un grand
nombre, c'est n'avoir pas de préjugés, c'est appliquer à
la science historique une intelligence affranchie.
C'est que (pour commencer par là) on ne s'entend point
avec Fustel sur le préjugé historique. Chacun convient
qu'il faut s'en dégager. Mais combien de préjugés qui
s'ignorent eux-mêmes ! La pente de nos jours est à ne
donner ce nom qu'aux opinions issues de croyances reli-
gieuses. Ce qu'on veut bien appeler superstition est
regardé presque comme le seul endroit dont la critique
doive surveiller les approches. Je vois des gens si fort
prévenus de cette idée que plus un préjugé capable de
les éloigner des religions établies a chez eux de force et
de ténacité, plus ils se croient sincèrement affranchis et
maîtres de leur raison. A proportion qu'ils s'y enfoncent,
à proportion ils pensent se dégager.
Je ne sais si le préjugé dont je parle doit à cette rai-
son de prévaloir. Je sais au moins que le nom de pré-
jugé lui convient.
442 DISCOURS
Car, d'où vient qu^ayant à distribuer ces quatre noms
de bon et de mauvais, d'antique et de moderne, nous
osons décider que le moderne est le bon et que le mau-
vais est Tancien ? Des sociétés modernes il n^'est prouvé
qu'une chose, c^est qu'elles sont modernes ; des sauvag:es,
une chose, c'est qu'elles sont sauvag-es. L'excellence qu'on
accorde aux unes, l'ancienneté qu'on ima^ne des autres,
sont entièrement dénuées de preuves. Les livres de Fus-
tel sont pleins de ce double doute. Partout il se garde
de mesurer le passé à l'aune des idées modernes. Cette
habitude des historiens le fâche. On le voit en concevoir
une vraie irritation. Pas davantage il ne concède que
les ét^ts de sociétés « rétrogrades » soient nécessaire-
ment primitifs. Ce mot de rétrograde montre assez qu'il
ne renonce point à juger, à connaître un mieux et un
pire, un avancement et un recul. Nulle part il n'a donné
non plus l'idée qu'il crût à ce qu'on veut bien appeler
des « vérités successives », comme si le vrai changeait
avec le temps. Mais il ne jugeait pas des causes sans
considérer les effets. L'épreuve des institutions, c'était,
selon lui, de réussir.
Ainsi rien ne l'empêchait d'aimer* les réussites relatives
dont l'histoire nous offre la suite. Et rien dans cette suite
ne l'engageait à croire que le dernier venu fût le meil-
leur, et que le pire fût le plus ancien. Par là le joug
qu'impose aux esprits de ce temps la notion d'un avan-
cement fatal et constant, dogme aveugle et absurde que
l'on prétend conforme avec l'enseignement de la raison,
est ruiné. Fustel n'a connu aucun des esclavages de la
religion gratuite et ignominieuse du dieu Progrès.
De là lui vient ce respect du passé qui fait dès à pré-
sent le trait le plus populaire de la doctrine de Fustel
de Coulanges, et dont je voudrais maintenant parler.
SUR FUSTEL DE COULANGES 443
Mais avant d'en marquer le principal, je voudrais en
expliquer le plus fin. Cette matière est spéciale, un peu
professionnelle ; mais elle a de grandes beautés, et
pour la faire entendre, je vous demande, Mesdames et
Messieurs, quelques moments de scrupuleuse attention.
Il s'agit de la méthode même de découvrir le vrai de
Thistoire.
Une certaine école moderne prétend ne mettre rien
entre notre critique et les monuments les plus matériels
du passé. Les anciens ouvrages de littérature, où le
passé reçoit un commencement d'interprétation, lui sont
la source la plus suspecte du monde. Il est convenu
chez elle que les hommes de ces temps -là ne savaient ni
voir ni comprendre et qu'il importe de refaire sur nou-
veaux frais rhistoire des choses qu'ils ont touchées de
plus près. On écarte ce qui n'est que des rapports
écrits, pour recourir aux monuments. Les monuments
ne sont point suspects, parce que l'intelligence des an-
ciens n'y a pas de part et que, ne révélant autre chose
qu'eux-mêmes, ils figurent à nos yeux le passé ressus-
cité. De là vient limportance qu'a prise l'archéologie de
nos jours. Chez quelques-uns, en plusieurs occasions,
elle a envahi tout le champ de Thistoire. Pour ceux-là,
le tableau de la vie du passé ne doit plus se composer
que de ce qu'on tire de terre, de débris de cimetières,
par exemple, ou de petits pots étiquetés. C'est ce qu'on
appelle étudier les mœurs.
S'il s'agit de choses moins matérielles, seuls des actes
de l'état civil, des contrats de vente, des formules juri-
diques ont le privilège d'être considérés. Mais qu'un
vieux chroniqueur ne prenne point la parole, qu'Héro-
dote et Tite-Live se taisent. Conteurs de fables, inca-
pables en leur temps de discerner le vrai du faux, fau-
teurs d'une tradition lettrée non moins indigne de
444 DISCOURS
créance que Torale ; la tâche de l'historien moderne est
de démentir tous ces gens-là, de les convaincre de fanx
ou de les prendre en pitié ; leur génie, non pas, ô grands
dieux ! (car tout ce qui est individuel est sacré à cette
philosophie), mais ce qu'on appelle d'un grand mot, leur
méthode.
Les anciens n'avaient pas de méthode. L'eût-on cru ?
Aussi n'ont-ils fait que des sots, quoiqu'ils aient eu bien
du génie. A nous la méthode appartient, et non pas de-
puis quelques siècles, non pas depuis cent ans, mais
depuis trente ans au plus, depuis moins encore ; depuis,
dit celui-ci, que la revue que je dirige est fondée ; depuis,
dit 1 autre, que j'ai passé une thèse qui montre clair
comme le jour qu'avant moi les hommes, doués de bons
cerveaux ne savaient pas penser.
Mesdames, Messieurs, tous tant que nous sommes,
on nous a fait croire plus ou moins cela. On nous a dit
que l'histoire était née dans notre siècle : c'est là un
lieu commun des classes de rhétorique. De mon temps
on enseignait encore que les voies modernes de cette
science n'ont été annoncées que vers 1750, et réalisées
que trois quarts de siècle après. Fustel écrit au con-
traire que, depuis ce temps-là précisément, ce qu'on
nomme esprit critique n'est qu'une illusion. Auparavant
sont les prédécesseurs que le maître reconnaît et qu'il
vante.
Rien n'est si important pour la conduite des esprits
que cette affirmation venant d'un pareil maître. Elle
aide à détruire cette moderne et pernicieuse illusion
d'une humanité coupée en deux par la découverte impré-
vue de la raison. Quelques-uns font remonter à Descartes
l'invention de cette faculté précieuse. D'autres en placent
la révélation quasi religieuse dans quelqu'une des séances
de la Révolution. On dit : Auparavant régnait sur les
SUR FUSTEL DE COULANGES 445
esprits le principe d'autorité, maintenant c'est le libre
examen. Les hommes n'examinaient point ; il a fallu
leur apprendre cela. Mesdames, Messieurs, que des prin-
cipes si manifestement absurdes ne fassent plus la loi à
nos esprits.
L'art de départager les témoignages humains, ce que
nous appelons la critique, est aussi ancien que la cul-
ture. Dans tous les temps, de bons esprits en ont tiré
les effets. Ils ont manqué parfois d'un outillage, et long-
temps le petit nombre des chercheurs a diminué la por-
tée des recherches. Parfois des préjugés, quelques su-
perstitions de nature parfaitement définie ont sur des
points précis altéré leur jugement. Quant à discerner le
vrai du faux, quand ils en tenaient les éléments, non, ces
anciens n'en étaient point incapables.
Ce respect de Fustel pour les textes, dont tant de
gens parlent sans en savoir le sens, voilà son fondement
remarquable. Le respect du passé, des témoignages pas-
sés, est à la base de sa méthode. Ce que nous vantons
dans ses conclusions est au fond de ses recherches déjà.
Et cet éloge, que tout homme raisonnable lui donne, la
science historique ne le lui doit pas moins.
De là cette critique, qui chez lui dépasse de si loin
celle des simples monuments, ce maniement de la ma-
tière pensée de l'histoire, ce commerce avec l'esprit
même du passé. Se faire des événements l'idée que les
contemporains s'en firent, voilà l'objet premier de ses
efforts. Je ne dis pas le terme. Il va plus loin. 11 s'élève
plus haut. Il croit que la connaissance des effets qui sui-
virent achève la notion des événements, dont les con-
temporains n'ont vu que le train de tous les jours. Mais
le premier degré de cette connaissance prend pied dans
l'histoire faite par eux. Il faut d'abord la concevoir
comme eux. Une tradition, tradition rectifiée, on pour-
440
DISCOURS
rait dire que c'est là, pour Fustel, le corps solide et
souverain de Thistoire.
Demeurons un moment encore dans Téloge de Fustel
historien. Remarquons, pour la consolation des hommes
sensés de ce temps-ci, que cet homme d'un si haut
exemple n'a pas redouté, après d'exactes analyses, de
passer aux affirmations de la sjnth6':e.
Quelques-uns ont tellement pris position là-dessus,
on a si bien fait peur aux gens de précipitation inconsi-
dérée, d'affirmation gratuite, de conclusions téméraires,
que l'opinion prévaut maintenant qu'il faut se garder
absolument de toute espèce de conclusion. La méthode,
ose-t-on dire, seule est bonne ou mauvaise, seule est du
ressort de l'historien ; les conclusions sont libres et regar-
dent le philosophe. Ptemarquons, Mesdames et Messieurs,
ce mépris de la philosophie, qui n'est, à ce compte,
que l'art de débiter des propositions que chacun a loi-
sir de trouver vraies ou fausses ; la preuve n'est pas de
son ressort. Les philosophes n'accorderont jamais cela.
Mais, quant aux historiens, qu'ils ne se laissent pas dire,
de grâce, que leur science ne tire pas de conclusions.
On dit : Si, dans le domaine des faits. C'est ne rien
dire. Qu'est-ce que le domaine des faits ? Il n'y a pas
de vérité qui ne soit pas d'usage. Cela est vrai des
vérités de fait comme des autres. Une vérité de fait,
autant que n'importe laquelle, emporte l'enseignement
de quelque ligne de conduite, le désaveu de quelque pré-
jugé, la solution de quelque obstacle. Comment cela ?
C'est que les faits ne sont jamais tous seuls. Il y a la
liaison qu'on y remarque. — Non ; point de liaison,
disent nos gens. — Disons donc, l'ordre dans lequel on
les expose. Mais, de cela même, on ne veut point. « Aux
ouvrages que j'ai publiés, dit Fustel, deux ou trois cri-
tiques ont reproché que les chapitres se suivaient, et que
SUR FUSTEL DE COULANGES 447
les diverses vérités que j'avais mises en lumière avaient
quelque lien entre elle. C'est ce qu'on appelle être sys-
tématique \ »
Echo des polémiques auxquelles il fut mêlé, qui con-
sumèrent une partie de ses forces, qui l'épuisaient de
temps et de patience. Au nom de cette pédanterie hon-
teuse, on condamnait cette grande intelligence, cet effort
partout heureux d'une synthèse superbe. Des niais infa-
tués allaient répétant : Poésie ! Fustel faisait de la poésie.
Quelques-uns osent le dire encore.
11 paraît que les poètes seuls affirment. Les historiens,
que font-ils ? Ils regardent. Le plus bel usage que
riiomme puisse faire de son cerveau, c'est, paraît-il, de
ne pas s'en servir. L'un d'eux, un jour, m'a dit, parlant à
moi; « Mon esthétique est tout historique. » Ce qui signi-
fie, en bon français : Mon discernement des choses d'art,
mon jugement du vrai et du faux, c'est... (écoutez ceci,
je vous prie); mon discernement, mon jugement, c'est de
raconter les tableaux qu'on a peints et les statues qu'on
a sculptées.
Est-il rien de plus fou ? Cela règne, cela passe pour
sagesse, pour lumière de l'esprit. Ceux qui prétendent
sortir de cette abstention, de ce scepticisme ignomi-
nieux, et qui, soucieux de juger sur pièces, ne laissent
pourtant pas de juger, sont des échauffés, des rêveurs,
des mystiques. Je sais un homme à qui, pour avoir dit
qu'il y avait un beau et un laid dans les arts, on a repro-
ché davoir été élevé par les jésuites.
Puis il y a l'impartialité. Si vous concluez à quelque
chose, historien, vous n'êtes plus impartial. En effet, vous
prenez parti. Mais quoi, n'y a-t-il pas une grande diffé-
rence entre prendre parti d'abord ou ensuite, à croire
1. Nouvelles Recherches sur quelques problèmes d'histoire, p. 277.
448 DISCOURS
sans preuve ou à croire sur preuve, à soutenir une opi-
nion appuyée de Texamen des faits ou à ne suivre que
des fantaisies ? Chansons, on ne vous écoute pas. On
vous dit que Bossuet n*est pas un historien parce que
V Histoire des Variatioiu des Églises réformées conclut
et marque une liaison dans les faits. Mais cette liaison
n'est-elle pas dans les choses ?
« Le système, dit Fustel, est dans la réalité. Pourquoi
ne serait-il pas dans l'histoire * ? » Grandes et fortes
paroles que nous n'oublierons pas, qui fructifieront dans
les jeunes esprits, les rassurant contre la morgue hau-
taine des douteurs par système et des ignorants par
vanité.
Fustel a dit de l'histoire qu'elle est « une science
pure ». C'est que l'imagination du poète n'a rien à ajou-
ter à la matière qu'elle fournit. L'imagination de l'histo-
rien est proprement aux ordres des textes. Elle ne se
met en mouvement que sur leur injonction. C'est elle
qui réveille les documents de l'histoire et les fait vivre
sous nos yeux, mais elle ne doit faire vivre que ce qu'ils
contiennent, elle leur est asservie, elle ne se distingue
point de la propre intelligence des textes. C'est parce
qu'elle les voit qu'elle n'erre point sur leur sens.
De là jaillit ce style limpide, simple et sévère, modèle
des historiens à naître, récent enseignement des jeunes
écrivains. Mesdames, Messieurs, la chose est à peine
croyable : on a reproché à Fustel de bien écrire. Cela
est une tare aux yeux de certaines gens.
Ce qu'il répondit achèvera son portrait. Comme la
synthèse dont je parlais, le style fait partie, selon lui, de
la méthode historique elle-même. « Par quel motif, dit
Fustel, monsieur. i. ne me pardonne-t-il pas d'écrire en
J. Questions historiques, p. -441.
SUR FUSTEL DE COULANGES 449
un français simple et clair ? Il ne songe pas que la clarté
du style ne jaillit (écoutez cela) que de la masse énorme
des observations. » Et ceci, qui, pour être ironique, n'en
est pas moins fortement pensé : « Monsieur... ne songe
pas qu'il peut arriver à lui-même, si un jour il saisit une
vérité et qu'il la possède pleinement dans toutes ses par-
ties, d'avoir, sans le vouloir, une forme littéraire *. »
Parole profonde sur l'art d'écrire. Enseignement rare et
inestimable.
Je reviens, Mesdames et Messieurs, à ce respect du
passé, à cette sympathie admirable pour les générations
éteintes qui domine tout l'œuvre de Fustel, qui en fait
le touchant attrait, dont les applications diverses m'ont
conduit jusqu'à ce point-ci.
Comme il était exempt des principes inflexibles que
dicte l'admiration béate d^'un certain état de société, on
ne trouve nulle part chez lui Taigreur, la suspicion, la
morgue redressante que tous nos gens exempts de pré-
jugés, tous nos adorateurs exclusifs du fait mêlent in-
cessamment à l'histoire du passé.
11 y a plaisir à le suivre dans ces lointains voyages,
à se livrer sans préoccupation au spectacle qu'il offre de
mœurs si différentes des nôtres, à constater que cette
diversité, qui nous amuse et nous instruit, ne nous
oblige point à rougir. Rougir du passé, voilà le point.
Voilà ce que les préjugés dont j'ai parlé d'abord nous
enseignent avant toute chose. Et comme la honte que
nous donnent, à nous hommes, les vieilles institutions
humaines, invariablement représentées comme barbares,
se tourne aisément en reproche et en haine ! Gela est iné-
vitable, surtout quand il est question de gens qui nous
1. Guiraud, Fustel de Coulanges, p. 241.
DiMiER. Préjugés 29
450 DISCOURS
concernent de plus près, comme ceux dont nous sommes
issus et dont Texistence compose l'ancienne histoire de
notre pays.
Ceux-là, vous le savez, Mesdames et Messieurs, les
Français d'à présent sont soigneusement dressés à les
haïr. Cette haine prend sa source dans l'habitude géné-
rale de mépriser le passé.
On a nommé d*un nom barbare cette ancienne croyance
des hommes, que la terre était le centre du monde. Cela
s'appelle géocentrie. Une illusion comparable à celle-là,
non au sujet de Tespace, mais au sujet du temps, règne
chez nos contemporains. Les anciens avaient cru que le
lieu qu'ils occupaient était exceptionnel dans le monde,
qu'il était, d'une certaine manière, le premier. On s'ima-
gine maintenant que notre époque tient cette place,
qu'elle est l'aboutissement des temps, que ce qu'elle
contient est la mesure de l'histoire. Si j'osais faire un
néologisme, me souvenant que Trapov veut dire présent,
j'appellerais cette superstition le préjugé du présent, la
parontocentrie. Ne serait-ce pas une belle réponse à la
néophobie de Lombroso? Faut-il haïr ce qui est moderne,
ou au contraire n'aimer que cela ? La question me semble
mal posée. Les initiatives de l'homme sont sans doute
un précieux élément de perfection. Cela ne fait pas que
toute nouveauté soit bonne. Le passé nous quitte à me-
sure que le temps s'écoule ; mais nous sortons façonnés
de ses mains. Ce que nous aimons en nous-même est
dans son fond aussi ancien que le monde. Il n'y a pas
d'humanité nouvelle. La persuasion de cette vérité nous
rejoint aux hommes d'autrefois.
C'est dans cette persuasion, qu'alimente l'histoire, que
le patriotisme de Fustel s'enracine. Récemment, à pro-
pos de lui, on a voulu remarquer que l'histoire n'enseigne
pas le patriotisme. Autant remarquer que de connaître
SUR FUSTEL DE COULANGES 451
nos parents ne nous apprend pas à les aimer. « Le pa-
triotisme, dit Fustel, est une vertu et Thistoire est une
science \ » Mais pourquoi cette vertu ne s'alimenterait-
elle pas de cette science ? Gela est certain chez Fustel,
où cette science commence et finit, comme j'ai fait voir,
par le respect du passé. On ne peut aimer nos ancêtres,
la vieille France dont nous sortons, si Ton n'a pas d'abord
ce respect.
Ces dispositions préalables importent au choix de nos
affections. Il est certain que rinternationalisme se nourrit
d'un préjugé contraire, je dis de la haine et du mépris
déversés sur les anciens temps, où notre affection ne
trouve plus que prendre. Il lui faut cependant un objet.
L'homme tend à sortir de lui-même, à s'étendre hors du
lieu qu'il occupe, hors de la minute présente, soit dans
le temps soit dans l'espace. L'histoire qu^on nous en-
seigne nous ferme le temps ; il ne reste plus à notre
amour des hommes qu'à se déverser sur les autres
nations.
Seulement, remarquez cette conséquence. Pour aimer
nos ancêtres, il suffit de réfléchir à ce que nous tenons
d'eux, de quoi l'histoire fournit le détail. On ne peut
aimer d'autres hommes sans la perception de quelques
rapports pressants. Pour étendre son affection dans l'es-
pace, il faut imaginer avec les autres hommes des res-
semblances étroites et particulières. Un internationaliste
voit le triomphe de « la justice », c'est-à-dire de cer-
taines idées localisées dans un parti restreint sur un petit
point du globe, partout imminent. Or les liens du pre-
mier genre sont vrais ; les ressemblances du second
genre sont imaginaires. De sorte que si, pour être patriote,
il est besoin de savoir Thistoire, un point me paraît non
1. La Monarchie franqae, p. 31
45è DISCOURS
moins certain : c'est que pour être ijuternationaliste il
faut ignorer la géographie.
Ainsi cette sympathie pour le passé, issue de Fesprit
scientifique, et qui ne demande qu'à se rendre concrète
dans Tamour du passé de la France, est le propre ter-
rain d'où s'élance la fleur de notre patriotisme, Tamour
d'un passé particulier auquel des liens particuliers nous
lient.
L'internationalisme, en France, se nourrit de la haine
du passé enseignée par nos historiens et passée dans
les masses. Le débordement de cette doctrine n'a eu
tant de vitesse et d'impétuosité que pour avoir été pré-
paré de longue main, grâce à la cause que je viens de
dire. Elle n'a cette force que parce qu'elle est issue de la
passion la plus brutale et la plus aveugle qui soit : c'est
la haine.
Le fait est que cette haine a façonné depuis cent cin-
quante ans presque les générations. Ce n'est pas un para-
doxe de dire qu'aux yeux d'un bourgeois de France
l'histoire de France n'évoque en général que des figures
haïes ou haïssables. Le mot de cette tournure d'esprit,
c'est celui que Cham le caricaturiste met dans la bouche
d'un de ses personnages. Je dédie ce mot à Forain. Un
petit garçon revient de la distribution des prix, chargé
de livres et de couronnes. Le père l'accueille : « Tu as
le prix d'histoire. Tu sais donc le nom de toutes ces
canailles de rois I »
11 y a peu d'années, étant de séjour à Londres, je ren-
contrai à la porte du musée de Saint Marti n's un com-
mensal de ma pension. Ce musée est celui des portraits
authentiques anciens des hommes célèbres de l'Angle-
terre. J'entrais. J'offris à cet Anglais de faire cette visite
ensemble. C'était un monsieur d'âge, de caractère en-
SUR FUSTEL DE COULANGES 453
joué, de médiocre culture et de manières parfaites. J'eus
le spectacle de ses réflexions devant plusieurs siècles
d'histoire d'Angleterre. Il la jugeait familièrement. Il
appelait le fameux Nassau, qui supplanta les Stuarts, un
fameux malin : a clever ckap. Ce que je remarquai fut
rindulgence dont il enveloppait tous ces morts. Les der-
niers Stuarts eux-mêmes, que l'Angleterre déteste, n'en-
couraient que des reproches discrets. Je songeais à ce
qu'eût été une pareille visite faite avec le premier venu
dans notre musée historique de Versailles, au torrent
d'injures qu'eussent soulevé certains noms, aux saletés
graveleuses qu'on eût bavées sur d'autres, aux plaisan-
teries ineptes sur le profit d'être roi, sur l'oppression des
peuples, les erreurs de la guerre, à toute cette infamie
venimeuse ou stupide dont le drame romantique, après
les historiens de doctrine, a rempli nos imaginations. Au
contraire, cet Anglais aimait et respectait tous ces gens-
là. Il leur savait bon gré d'être Anglais, d'avoir illustré
son pays, de l'avoir fait lui-même. Et ce spectacle com-
mun n'était pas sans grandeur, ni sans tristesse aussi
par la comparaison.
Mesdames, Messieurs, écoutez Fustel. L'amour du sol,
tout court, n'est pas le patriotisme. Il y faut joindre
l'amour de notre histoire. La France géographique est
peu de chose si l'on ne relève l'affection qu'on lui porte
du respect de son histoire. Cette histoire est nôtre bien
autant que le sol. Nous n'avons pas le droit de la né-
gliger.
« Que n'a-t-on pas dit sur la race germanique ? Par-
tout nos yeux prévenus ne savaient la voir que sous les
plus belles couleurs. Nous reprochions presque à Char-
lemagne d'avoir vigoureusement combattu la barbarie
saxonne et la religion sauvage d'Odin. Dans la longue
4o4 DISCOURS
lutte entre le Sacerdoce et TEmpire, nous étions pour
ceux qui pillaient Tltalie et exploitaient TEglise. Nous
maudissions les guerres que Charles VIII et François I"
firent au delà des Alpes ; mais nous étions indulgents
pour celles que tous les empereurs allemands y por-
tèrent durant cinq siècles.
« Plus tard, quand la France et l'Italie, après le long
et fécond travail du Moyen Age, produisaient ce fruit
incomparable qu'on appelle la Renaissance, d'où devait
sortir la liberté de la conscience avec l'essor de la science
et de l'art, nous réservions la meilleure part de nos
éloges pour la Réforme allemande, qui n'était pourtant
qu'une réaction contre cette Renaissance, qui n'était
qu'une lutte brutale contre cet essor de la liberté, qui
arrêta et ralentit cet essor dans l'Europe entière et qui
trop souvent n'engendra que l'intolérance et la haine.
Les événements de l'histoire se déroulaient, et nous
trouvions toujours moyen de donner raison à l'Allemagne
contre nous. Sur la foi des médisances et des ignorances
de Saint-Simon, nous accusions Louis XIV d'avoir fait
la guerre à l'Allemagne pour les motifs les plus frivoles,
et nous négligions de voir dans les documents authen-
tiques que c'était lui au contraire qui avait été attaqué
trois fois par elle. Nous n'osions pas reprocher à Guil-
laume III d'avoir détruit la république en Hollande
et d'avoir usurpé un royaume, nous pardonnions à l'élec-
teur de Brandebourg d'avoir attisé la guerre en Europe
pendant quarante ans pour s'arrondir aux dépens de
tous ses voisins ; mais nous étions sans pitié pour l'am-
bition de Louis XIV, qui avait enlevé Lille aux Espa-
gnols et accepté Strasbourg qui se donnait à lui. Au
siècle suivant, nos historiens sont tous pour P'rcdéric II
contre Louis XV. Le tableau qu'ils font du xviii« siècle est
un perpétuel éloge de la Prusse et de l'Angleterre, une
SUR FUSTEL DE COULANGES 455
longue malédiction contre la France. Sont venus ensuite
les historiens de l'Empire : voyez avec quelle complai-
sance ils signalent les fautes et les entraînements du
gouvernement français, et comme ils oublient de nous
montrer les ambitions, les convoitises, les mensonges des
gouvernements européens. A les en croire, c'est tou-
jours la France qui est Tagresseur, elle a tous les torts ;
si l'Europe a été ravagée, si la race humaine a été déci-
mée, c'est uniquement par notre faute.
4 Ce travers de nos historiens est la suite de nos dis-
cordes intestines. Vous voyez qu'à la guerre, surtout
quand la fortune est contre nous, nous tirons volontiers
les uns sur les autres ; nous compliquons la guerre étran-
gère de la guerre civile et il en est parmi nous qui préfèrent
la victoire de leur parti à la victoire de la patrie. Nous
faisons de même en histoire. Nos historiens, depuis cin-
quante ans, ont été des hommes de parti. Si sincères qu'ils
fussent, si impartiaux qu'ils crussent être, ils obéissaient
à l'une où à l'autre des opinions politiques qui nous divi-
sent. Ardents chercheurs, penseurs puissants, écrivains
habiles, ils mettaient leur ardeur et leur talent au service
d'une cause. Notre histoire ressemblait à nos assemblées
législatives : on y distinguait une droite, une gauche, des
centres. C'était un champ clos où les opinions luttaient.
Ecrire l'histoire de France était une façon de travailler
pour un parti et de combattre un adversaire. L'histoire
est ainsi devenue chez nous une sorte de guerre civile
en permanence. Ce qu'elle nous a appris, c*est surtout à
nous haïr les uns les autres. Quoi qu'elle fît, elle atta-
quait toujours la France par quelque côté. L'un était
républicain et se croyait tenu à calomnier l'ancienne
monarchie ; l'autre était royaliste et calomniait le régime
nouveau. Aucun des deux ne s'apercevait qu'il ne réus-
sissait qu'à frapper sur la France. L'histoire ainsi prati-
A
>*
456 DISCOURS
quée n'enseignait aux Français que rindifférence, aux
étrangers que le mépris.
« De là nous est venu un patriotisme d'un caractèrâ
particulier et étrange. Etre patriote, pour beaucoup d'entre
nous, c'est être ennemi de l'ancienne France. Notre pa-
triotisme ne consiste le plus souvent qu'à honnir nos
rois, à détester notre aristocratie, à médire de toutes
nos institutions. Cette sorte de patriotisme n'est au fond
que la haine de tout ce qui est français. 11 ne nous inspire
que méfiance et indiscipline ; au lieu de nous unir contre
l'étranger, il nous pousse tout droit à la guerre avile.
« Le véritable patriotisme n'est pas l'amour du sol,
c'est l'amour du passé, c'est le respect pour les généra-
tions qui nous ont précédés. Nos historiens ne nous
apprennent qu'à les maudire et ne nous recommandent
que de ne pas leur ressembler. Ils brisent la tradition
française, et ils s'imaginent qu'il restera un patriotisme
français. Ils vont répétant que l'étranger vaut mieux
que la France, et ils se figurent qu'on aimera la France.
Depuis cinquante ans, c'est l'Angleterre que nous aimons,
c'est l'Allemagne que nous louons, c'est l'Amérique que
nous admirons. Chacun se fait son idéal hors de la France.
Nous nous croyons libéraux et patriotes quand nous
avons médit de la patrie. Involontairement et sans nous
en apercevoir, nous nous accoutumons à rougir d'elle et
à la renier. Nous nourrissons au fond de notre âme une
sorte de haine inconsciente à l'égard de nous-mêmes.
C'est l'opposé de cet amour de soi qu'on dit être naturel
à l'homme : c'est le renoncement à nous-mêmes *. »
(Applaudissements.)
Ces applaudissements, ^Icsdames et Messieurs, donnés
à une telle page, nous relèvent et nous rassurent. Ce
1. Questions historiques, p. 4.
SUR FUSTEL DE COULANGES 457
n'est pas là de la déclamation. Qu'on ose faire à cette
fermeté de vue, à cette précision d'attaque les fades
reproches, les railleries dont je vois qu'on accueille les
esprits généreux qui portent tous les jours dans la presse
la monnaie de ces nobles propos !
D'autres ont appelé ceci Tamour de nos morts. Recon-
naissez-les pareillement, nobles intelligences qui, jusque
dans le patriotisme local, ont su reconnaître, faire com-
prendre et associer le patriotisme historique.
Et maintenant qui défait ce patriotisme-là, soutien et
source toujours ouverte de Tunité morale d'une nation ?
Fustel répond : la politique. C'est le second texte que
j'aurai l'honneur de vous communiquer du maître. Je
souhaite qu'il demeure dans vos mémoires, fort comme
il est de l'autorité d'un homme de science que personne
n'égala dans ses rapprochements :
« Si l'on se représente tout un peuple s'occupant de
politique et, depuis le premier jusqu'au dernier, depuis
le plus éclairé jusqu'au plus ignorant, depuis le plus
intéressé au maintien de l'état de choses actuel jusqu'au
plus intéressé à son renversement, possédé de la manie
de discuter les affaires publiques et de mettre la main
au gouvernement ; si l'on observe les effets que cette
maladie produit dans l'existence de milliers d'êtres hu-
mains ; si l'on calcule le trouble qu'elle apporte dans cha-
que vie, les idées fausses qu'elle met dans une foule
d'esprits, les sentiments pervers et les passions haineuses
qu'elle met dans une foule d'âmes ; si l'on compte le
temps enlevé au travail, les discussions, les pertes de
force, la ruine des amitiés ou la création d'amitiés fac-
tices et d'affections qui ne sont que haineuses, les déla-
tions, la destruction de la loyauté, de la sécurité, de la
politesse même, l'introduction du mauvais goût dans le
458 DISCOURS
langage, dans le style, dans Tart, la division irrémédiable
de la société, la défiance, Tindiscipline, Ténervement et
la faiblesse d'un peuple, les défaites qui en sont l'inévi-
table conséquence, la disparition du vrai patriotisme et
même du vrai courage, les fautes qu'il faut que chaque
parti commette tour à tour à mesure qu'il arrive au pou-
voir dans des conditions toujours les mêmes, les désas-
tres et le prix dont il faut les payer ; si Ton calcule tout
cela, on ne peut manquer de dire que cette sorte de ma-
ladie est la plus funeste et la plus dangereuse épidémie
qui puisse s'abattre sur un peuple, qu'il n'y en a pas qui
porte de plus cruelles atteintes à la vie privée et à la vie
publique, à l'existence matérielle et à l'existence morale,
à la conscience et à l'intelligence, et qu'en un mot il n'y
eut jamais de despotisme au monde qui pût faire autant
de mal *, »
Allons maintenant plus loin. Mesdames et Messieurs ;
cette matière est loin d'être épuisée. Elle est importante.
Conduit par la pensée d'un tel homme, on la voit se
renouveler sans fin.
Le patriotisme du passé, l'affection à la France histo-
rique s'étend sur tous les temps de son histoire. Il met
un lien du cœur entre des choses que le hasard des évé-
nements a quelquefois jetées, non sans disparate, aux
origines des nations ; il adoucit l'antipathie des événe-
ments qui les traversent dans un âge avancé déjà. Pour
les appeler d'un mot, les révolutions sont un obstacle à
cet égal amour que je réclame. En certains temps la lutte
des partis a déchiré le pays et rompu l'unité. Ces luttes
antiques ont fini quelquefois par la victoire de l'un sur
l'autre, et fait aux générations qui suivirent le triste legs
d'un antagonisme entre des vainqueurs et des vaincus.
1. Guiraud, Fustel de CouUnges, p. 244.
SUR FUSTEL DE COULANGES 459
Le temps, réparant ces blessures, n'en a pas anéanti l'his-
toire. La mention de ce passé troublé demeure, jusque
dans le présent, Tennemi de Tunité d'un peuple.
En présence de cette source possible de discorde, une
sage politique s'efforce de reléguer ce passé dansFombre.
Soigneuse du bon accord entre les citoyens, elle ne voit
que danger à réveiller le souvenir, fût-ce du passé le plus
lointain et le plus formellement effacé. Elle sait l'empire
qu'exerce l'imagination, son adresse à créer des tradi-
tions fausses, à inventer de faux rapprochements. Secon-
dée par tous les bons citoyens, elle ne se lasse pas de
remettre dans le passé une unité factice s'il le faut, dont
se rassure le souci du présent.
Ici nos intellectuels réclament. C'est prôner le men-
songe historique. Je réponds : Nullement, c'est prévenir
par un change bienfaisant les maux que cause dans
l'esprit public une politique de guerre engendrée des fan-
taisies de l'histoire. On ne défend pas aux historiens de
savoir et de dire la vérité, on s'oppose à ce que les ma-
nuels pour le peuple s'emplissent de l'exaltation des révo-
lutions du passé. On veille à ce que la connaissance en
demeure abstraite dans les livres, à ce que l'imagination
publique ne s'en repaisse pas. On tourne cette imagina-
tion du côté des légendes favorables. On laisse écrire à
un Tennyson, dans les Idylles du Roi, l'histoire d'Ar-
thur comme s'il était en ligne droite le premier roi de
l'Angleterre, comme si le roi Edouard descendait de lui
de mâle en mâle. Mesdames, Messieurs, voilà des traits
de ce fort patriotisme, père de l'esprit public, que cha-
cun reconnaît à nos voisins Anglais. Croit-on réellement
chez eux qu'Arthur est le grand-père d'Edouard VII ?
Certainement non; on sait positivement le contraire. La
raison sait parfaitement bien à quoi s'en tenir sur la lé-
gende ; mais l'imagination se repaît de cette légende.
460 DISCOURS
Cette fiction, absente de leur croyance, s'imprime dans
leurs affections. Leur instinct national s'en affermit.
Ainsi sur toutes les parties de l'histoire la même pré-
voyance travaille, s'appliquant à renouer la tradition dans
les endroits où elle est rompue. Hélas ! Messieurs, la tra-
dition, comme toutes les bonnes choses de ce monde,
n'est parfaite que dans nos désirs. 11 faut que Tart humain
s'y mette pour l'achever. Sainte besogne, effort salutaire
pour projeter dans les origines imaginées et chéries d'un
peuple l'unité dont il recueille les avantages dans le pré-
sent.
En France, nous avons d'autres règles. Il semble que
quelques-uns ne rêvent que de découvrir des ruptures
dans le passé, pour en tirer la guerre dans le présent.
L'histoire de l'Angleterre est loin de pouvoir se compa-
rer à la constante unité de la nôtre. Une rage de nous
entre-détruire nous met cependant bien au-dessous d'elle
à cet égard. Nous requérons la science de nous donner
des motifs de guerre intestine. Elle n'a que trop répondu
à cet appel. De quelle ardeur on la voit relever, exagé-
rer, raconter, illustrer, de vers, de drame, de musique
et de peinture, les petites et les grandes révolutions. On
craint que le souvenir ne s'en perde. On en entretient le
peuple avec persévérance. On refait un sort à celles qui
tendent à s'effacer, on ressuscite les oubliées. Saint-Bar-
thélémy, Dragonnades, Albigeois, quelle excitation, quel
régal 1 et par-dessus tout la grande, l'immortelle époque
où tant de têtes tombèrent, où tant de sang français coula
par la volonté de Français, au nom de principes éternels
qui rejoignent les hommes par delà des frontières. Lutte
du paysan contre le noble, de la nation contre le roi,
voilà le spectacle vrai ou faux qu'on se plaît à tirer de
notre histoire.
Il alimente, soutient, réveille, passionne nos discordes
SUR FUSTEL DE COULiNGES 461
présentes. Notre histoire, depuis cent cinquante ans, est
une histoire de guerres civiles. Examinez le fond de nos
querelles politiques, vous n'y trouverez rien tant que
l'archéologie.
Quand les révolutions manquent aux besoins de la
guerre, il est remarquable que nous en inventons.
J'ai quitté Fustel un moment, m'y revoici. La plus
célèbre de ces opinions sur les révolutions du passé est
celle qui fait sortir la France de la conquête germanique
opérée sur la Gaule romaine.
On l'enseigne encore dans les classes. Si je vous de-
mandais tout d'un coup, Mesdames, ce que c'est que
Yalieit, pas une de celles qui répètent l'histoire avec leurs
petites filles à la sortie des cours ne faillirait à me ré-
pondre que ce sont des terres partagées par les rois francs
à leurs soldats. Témoignage entre plusieurs d'une guerre
sanglante, suivie d'une victoire cruelle, où se virent ar-
mées les unes contre les autres les races d'où notre
nation est issue. On en allègue d'autres marques encore.
On en multiplie les effets. Quelle occasion de s'entre-
battre, quel point de départ superbe et comme fait à sou-
hait pour une nation où l'on ne cesse de promener les
torches de la guerre civile !
On n'eut garde de n'en pas profiter. Pour renouer le
présent à ces propos de guerre, on inventa de reconnaî-
tre dans l'aristocratie française les descendants de la race
victorieuse ; dans le vilain, celui de la nation vaincue.
La lutte de ces deux fractions d'un même peuple, inté-
ressées dans la même concorde, souffrant de leurs haines
mutuelles également, fut représentée comme une suite
légitime, inévitable, des combats d'autrefois. On mécon-
nut l'action du temps, qui mêle et confond les races par
l'empire des mêmes croyances, de la vie commune et des
462 DISCOURS
mêmes intérêts. Il fut entendu qu'après treize siècles la
Révolution de 89 ne devait passer pour autre chose que
pour la revanche de Tune sur l'autre.
Ici paraît Fustel de Coulanges.
Si vous songez aux luttes affreuses, aux exécutions
sanguinaires, aux destructions irréparables que cette fan-
taisie pédante a couvertes de sa considération, l'appari-
tion de ce Français, de ce simple professeur, de ce re-
mueur de textes attentif et modeste, parlant au nom de
la science de ce ton tranquille et grave, fort de ses re-
cherches et de sa lucidité, a quelque chose d'inexprima-
blement majestueux.
Que dit-il ? Que cette opinion sur nos origines est
récente ; qu'elle ne remonte qu'au xviii" siècle ; qu'elle
n'est dans le fond qu'une frénésie inspirée par la lutte
des classes, un prétexte historique inventé par les Fran-
çais pressés de se combattre. « C'est la haine qui l'a
engendrée, et elle perpétue la haine », dit Fustel de Cou-
langes. Où cela? Mais dans son livre de la Conquête ger-
manique, iovciQ IV des Institutions de l' ancienne France '.
— Quoi, de pareilles réflexions dans un livre de science !
— Elles y sont. En défaisant cette pernicieuse légende,
Fustel savait qu'il travaillait contre les haines qui nous
divisent. Le scandale de ce but politique ne faisait point
trembler sa plume. Il le mêlait à sa critique et le notait
avec satisfaction.
Fustel a donc démontré ceci : II n'y a pas eu de con-
quête germanique, mais une occupation de la Gaule issue
de convention avec l'Empire. Les Francs étaient une
troupe peu nombreuse. Ils ont fondé le royaume, mais
non point de servitude. Aucune noblesse qui fût pour
les Germains, point de roture réservée aux Gaulois. La
1 . Page 533 .
SUR FUSTEL DE œULANGES 463
Gaule romanisée continue, sous les Francs, (l*être ce qu'elle
est et de vivre d'une vie qui ne réclame la mention
d'aucune révolution pour être expliquée tout entière. Loin
d'imposer des mœurs et des institutions, les rois issus
de race germanique prennent celles de la nation sur la-
quelle ils régnèrent, avec sa langue et sa religion. On les
voit chausser la chaussure des anciens empereurs romains.
Cette théorie, Mesdames et Messieurs, est connue com-
munément sous le nom de romanisme de Fustel de Cou-
langes. C'est un fait cependant qu^il se défendait fort
d'être appelé un romaniste. « Je ne suis, disait-il avec
insistance, ni romaniste ni germaniste. Je ne veux expli-
quer ni par Rome ni par la Germanie les destinées de
la France. »
On explique communément cette protestation de l'his-
torien par un scrupule d'érudit,une crainte d'être rangé,
ne fût-ce qu'en histoire, dans un parti. Que n^ai-je le
temps, Mesdames et Messieurs, de vous faire voir là
dedans le fond d'une philosophie également ennemie de
ces aperçus triviaux qui ne conçoivent l'histoire du monde
que comme une série de révolutions, et du fatalisme im-
mobiliste qu'on a quelquefois voulu leur opposer? Fustel
croit au changement, au nouveau dans le monde, aux
amendements possibles. La féodalité, dans laquelle se
résume la plus longue partie de notre histoire, n'est pas
le fait d'une Gaule germanisée, il est vrai, mais elle s'est
développée dans une Gaule postérieure issue des institu-
tions romaines, non immobilisée dans ces institutions.
Ainsi, point de révolution aux origines de notre his-
toire. Point de vainqueurs et de vaincas. Une fusion ra-
pide des races, dans une proportion à ce point inégale
que tout souvenir de celle d'où sont sortis les rois s'ef-
face en quelques générations. Nos institutions, nos mœurs,
notre langue, n'en gardent presque point de trace. Voilà
464 DISCOURS
la paix mise dans notre histoire. La paix, Messieurs,
entre nos morts, gage de paix entre les vivants.
Je voudrais aller plus loin encore et vous montrer, pour
finir, dans cette conquête de la science, quelque chose de
non moins précieux à d'autres égards : le bienfait que
nous tenons de Fustel quant à la connaissance et au culte
de nos origines intellectuelles.
Les liens qui nous rattachent aux autres hommes (je
ne parle point de ceux que la religion impose) ne sont
pas seulement de nation, ils sont aussi d'esprit et de cul-
ture. Il y a la communauté de patrie, il y a celle qu'éta-
blit entre les hommes instruits, cultivés par les longs
efforts des générations successives, le lien d'une raison
disciplinée. Nous appelons civilisation cette tradition de
raison, dont la perfection n'est pas l'œuvre d'un jour, ni
le privilège des individus, non pas même la création d'une
génération tout entière, mais l'œuvre commune et lente-
ment accrue des siècles.
Ne croyons pas, Mesdames et Messieurs, que nous pen-
sions avec notre raison propre. L'instrument de notre
pensée, c'est l'héritage de millions d'hommes qui nous
ont précédés, qui l'ont essayée avant nous et, par des
expériences et écoles successives, l'ont amenée au point
où nous la trouvons. Cet héritage n'est pas tout dans le
sang, il est dans l'éducation surtout, et nous pouvons le
négliger, le renier. Depuis cent ans on ne s'en fait pas
faute. Le mouvement romantique ne fut dans son essence
qu'un essai de révolte intellectuelle, un effort pour secouer
les règles salutaires que la sagesse héréditaire imposait
à l'esprit des hommes qui naissaient.
Sous l'influence des déclamations allemandes, on s'est
avisé que la culture latine tenait en esclavage la raison.
Sous ce nom, désormais décrié, le laborieux acquis de
l'humanité pensante fut saccagé, jeté aux quatre vents
SUR FUSTEL DE COULANGES 465
de la folie individuelle. Tous les sophismes d'indépen-
dance dont se repaît le fol orgueil des hommes servi-
rent à mettre en liberté la présomption, l'erreur, les
séductions de l'esprit, enchaînées jusqu'alors. Des erreurs
historiques jouèrent leur rôle. On opposait nos origines
à Rome. On représensait la latinité triomphante comme
la geôlière tardive de notre esprit national.
Ce fut le grand décri de la Renaissance des lettres et
des arts, taxée d'intruse précisément par les mêmes per-
sonnes qu'on voit prendre en d'autres rencontres la
défense de l'humanité contre ce qu'ils appellent le pré-
jugé de la patrie.
L'éloge indiscret du Moyen Age, mené dans un esprit
de combat contre la culture latine, accompagne volon-
tiers l'esprit de révolution. Il procède dans le fond du
même instinct. Mesdames, Messieurs, je suis assuré d'un
fait : qui voudra rendre quelque chose du véritable esprit
du Moyen Age, devra dégager et reconnaître, jusque
dans ce qu'il eut de plus gothique, les origines latines.
Ces origines ne sont pas autre chose que la culture
humaine elle même. Rome l'avait héritée d'Athènes, qui
la tenait de plus haut encore. En révélant nos origines
latines, en les mettant hors de contestation, Fustel a
retiré tout prétexte aux Français modernes de les exclure.
Il nous remet en chemin de les aimer, de les revendi-
quer de nouveau, de renoncer aux dégoûtants sophismes
qui depuis tantôt un siècle les leur rendent suspectes et
inutiles. Chose merveilleuse, en mettant l'unité aux
sources de notre histoire, il restitue nos origines à la
tradition civilisée, il rend à son pays, en même temps que
des principes de paix, des titres de noblesse intellectuelle.
N'hésitons pas à le dire ; grâce à ces titres, nous
atteignons, par-dessus les limites du temps et de l'es-
DiMiER. Préjugés * 30
466 DISCOURS SUR FUSTEL DE COULANGES
1
pace, à plus loin que la France elles Français. Les bornes
de la patrie sont franchies. Mais pour quel soin, Mes-
dames et Messieurs ? Est-ce pour renoncer à nos intérêts
nationaux, au respect et aux devoirs qu'ils imposent, aux
liens particuliers qu'ils nouent avec des vivants, avec des
morts, avec nos fils et ceux qui naîtront d'eux ? A Dieu
ne plaise 1 Ce n'est que par figure qu'on a le droit de
parler de patrie intellectuelle. La vraie patrie est de
chair. Mais, dans cette chair, rien n'empêche que vive
l'âme de raison communicable au monde. C'est, après la
vie même des peuples, l'ambition dont ils s'entretiennent.
Prendre le premier rang dans la culture générale et tra-
ditionnelle, relever le triomphe d'une sage politique,
d'une diplomatie habile, d'armes victorieuses du pres-
tige d'une pensée florissante, nourrie aux antiques
sources et maîtresse du monde, voilèi ce que tous les
peuples ont souhaité.
Voilà ce que nous souhaitons, Messieurs. Ce rôle,
nous l'avons tenu jadis : nous pouvons et devons y aspirer
encore. Donner à notre patrie le premier rang dans la
cité intellectuelle, c'est notre tâche et notre espoir. Fustel
nous y convie, Fustel nous en presse : notre bienfaiteur
de deux manières, à titre de Français, à titres d'hommes
raisonnables, je dis d'hommes dignes de ce nom, fils
conscients du passé et de Peffort des siècles.
FIN
TABLE DES MATIÈRES
Pages
Introduction. — L'histoire de France et la Révolution. 9
Chapitre I. — Le celtisme. — La conquête romaine. 31
— IL — Le germanisme.
I. La conquête franque ... .51
— III. — Le germanisme.
IL Les Carlovingiens 74
— IV. — Sur la monarchie capétienne.
I. Le préjugé démocratique et le mé-
pris de la fonction royale ... 95
— V — Sur la monarchie capétienne.
IL Le préjugé économique et le mé-
pris de l'œuvre militaire ... 118
— VI. — Sur la monarchie capétienne.
III. Le préjugé féodal et le mépris
de l'ordre 137
— VII. — La diffamation duservage .... 158
— VIII. — La querelle de la Renaissance.
I. Les origines : le xvi^ siècle. . . 181
— IX. — La querelle de la Renaissance.
IL Les suites : le xvii^ siècle et le
xvin® siècle 203
— X. — La Revendication des Sectes.
I. Les Albigeois 227
— IX. — La Revendication des Sectes.
IL Les Protestante 252
— XIL — La Revendication des Sectes.
III. Les Jansénistes 280
468
TABLE DES MATIÈRES
— XIII. — La Critique des anciens Impôts . . 308
— XIV. — Le Mensonge de Li Misère publique. 334
— XV. — La lettre de cachet ; les Libertés an-
glaises. 362
— XVI et dernier. — Le procès de l'Absolutisme. 387
Appendices divers 413
Discours sur Fustel de Coulanges. ...... 439
ACHEVÉ D'IMPRIMER
PAR
l'imprimerie CHARLES COLIN
POUR
LA NOUVELLE LIBRAIRIE NATIONALE
LE VINGT OCTOBRE 1917
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DC Dimier, Louis
5 Les. préjuges ennemis de
D5 l'histoire de Frence,
1917 Nouv. éd., rev. et cor.